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Afrique du Sud

Profit contre humanité

jeudi 22 août 2002, par Joëlle Palmieri

A la veille du Sommet de la Terre et au moment-même où le plus grand groupe minier mondial annonce son intention de prendre complètement en charge les frais liés aux soins anti-sida de 23% de ses salariés, les privatisations vont bon train et les accords multilatéraux d’investissement prolifèrent en Afrique du Sud. Ce pays d’Afrique, le plus riche mais aussi le plus touché par la pandémie du sida, ne veut décidément pas mettre en œuvre une économie au service des populations.

6 août 2002, le ministre des Affaires étrangères français présente devant l’Assemblé nationale deux projets de loi renforçant des accords de coopération en matière de défense avec l’Argentine et l’Afrique du Sud, tous deux signés en 1998. Leur objet : renforcement des armées, par la formation de ses forces et développement des arsenaux militaires. L’Argentine, en banqueroute mais au cœur du Mercosur, l’Afrique du Sud, au cœur de la Sadc (Communauté pour le développement de l’Afrique australe) et du processus du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), sont de fait des partenaires de choix ou plutôt des clients de qualité pour les industries militaires français. Profit. 6 août encore, la Royal Dutch/Shell (compagnie pétrolière) est la première d’une longue liste à être citée à comparaître devant le tribunal sud-africain, suite à une plainte des victimes du régime d’apartheid, pour avoir entretenu des relations commerciales avec le régime minoritaire blanc en violation avec l’embargo anti-apartheid. A suivre : Honeywell, Exxon Mobil, Barclays, Natwest, IBM, Deutsche Bank, Dresdner Bank, CommerzBank, UBS, Crédit Suisse et Citicorp. Spéculation. 6 août toujours, la multinationale Anglo American (plus grand groupe minier mondial) annonce qu’elle est prête à payer le traitement anti-sida à 23000 de ses 100000 salariés basés principalement en Afrique du Sud. La raison ? Cela lui coûtera moins cher (165$ par employé) que de renouveler une grande partie de son personnel sous peu. Cynisme.
7 août 2002, les militants anti-sida sud-africains menacent de porter plainte contre le gouvernement pour non respect d’une décision de la Cour constitutionnelle de leur pays, répondant aux consignes de l’Oms et de l’Onusida. Le Conseil sud-africain de contrôle des médicaments avait peu avant annoncé sa décision de geler la diffusion de la névirapine, molécule diminuant de moitié les risques de transmission du virus de la mère à l’enfant. Rappel : ladite molécule est fabriquée par le laboratoire allemand Boehringer-Ingelheim qui a retiré, par pur souci administratif, sa demande auprès de la Fda américaine (Food and Drug Administration), ce qui a motivé les décisions du conseil. Irresponsabilité. 15 août 2002, 87 militants du Forum contre les privatisations d’Afrique du Sud et du Comité de crise de l’électricité passent en procès à Johannesburg. Leur délit ? L’organisation, en avril 2002, d’une manifestation contre le maire Amos Masondo pour non-respect de ses engagements électoraux en faveur de l’accès gratuit pour tou-tes à l’eau et à l’électricité. Chaque jour, les coupures pour non-paiement des factures de la part d’Eskom (la compagnie d’électricité sud-africaine en cours de privatisation), de la Suez et consorts se font plus nombreuses. Désengagement. L’actualité serait-elle brûlante en Afrique du Sud ? Les enjeux économiques particulièrement d’acuité ? Le gouvernement désemparé ? Ça se saurait ! A la veille du Sommet de la Terre, qu’accueille Johannesburg, du 26 août au 4 septembre, l’accumulation voire la précipitation des méfaits des multinationales, avec la complicité du gouvernement, est, pour le moins, surprenante. Avec ses 40% de chômeurs, ses 11% de séropositifs (4,7 millions d’habitants atteints du sida), 8 ans à peine après la fin de l’apartheid, le pays le plus riche du continent noir, là où convergent 99% des investissements étrangers en Afrique, ouvre encore plus grand les portes du libéralisme.
Est-il nécessaire de rappeler que depuis leur " libération ", 10 des 42 millions de Sud-Africains n’ont plus accès ni à l’eau et ni à l’électricité, 2 millions sont sans abris, 1,5 million ont vu leur maison saisie, des dizaines de milliers d’entre eux sont morts du choléra, de diarrhée, du sida (l’espérance de vie est de 48 ans) ? Est-il utile de souligner que les exploitations minières qui emploient des milliers d’hommes célibataires, provenant de tous les pays voisins, ont généré un véritable marché du sexe ? Rien qu’à Carletonville, coeur aurifère de l’Afrique du Sud, on compte environ 500 000 prostituées, dont un tiers sont séropositives. Aurions-nous quitté un apartheid racial pour mieux renouer avec un apartheid social et sexuel ? Cette économie ne connaîtrait-elle pas de limite, ne serait bercée par aucune forme d’humanité ? Si on en doutait, les faits attestent du contraire.

P.-S.

Joelle Palmieri – 16 août 2002

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