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G8

Action ! Des militants en couleurs et des flics à vélo

dimanche 30 juin 2002, par Joëlle Palmieri

7 jours. Durée du sommet qui a réuni les grands de ce monde à Calgary au Canada. Durée également de ce carnet de route d’une militante ordinaire venue simplement porter quelques revendications ou formuler quelques oppositions. Beaucoup de sécurité, de peur en somme. Résultat : pas de dialogue.

Vendredi 21 juin. Village de la solidarité out, rassemblements anti-G8 non autorisés (sauf un) dans les espaces publics de Calgary, dénigrement systématique des militants par les médias : l’ambiance n’est pas au débordement de joie parmi les activistes en ce jour d’ouverture du sommet des peuples, rebaptisé " Groupe des 6 milliards ", G6B en angliche. Mais il ne manquerait plus que cela suffise à nous décourager ! Je saute dans le C-train (le tramway de Calgary) pour en descendre à la fac publique où siège le G6B. J’assiste en visioconférence parce que je suis arrivée trop tard et la salle plénière est comble : 1000 personnes. Quelques mots des organisateurs : " nous sommes en colère et nous n’allons pas abandonner ", et puis l’allocation attendue de Stephen Lewis, le monsieur Sida de l’ONU. La colère monte d’un cran à l’évocation des situations dramatiques que le Sida cause dans de nombreuses régions de l’Afrique, et de l’inertie des puissants. Mais le bœuf musical multiculturel qui suit manque un peu de patate. Entres parenthèses, au même moment dans le centre ville, 3000 tapaient du djembé en cadence dans un grand " jam familial ". Petit tour au " Centre de convergence ", où le collectif d’aide légale, très bien organisé, distribue numéros de contact et petites fiches expliquant comment réagir en cas d’arrestation. Pour ne pas répéter les abus policiers de Québec et Gênes l’an dernier. Il y a ici à manger et à boire (mais attention pas d’alcool), des gens qui proposent un hébergement aux nouveaux arrivés, le planning d’activités qui s’enrichit d’heure en heure, du matériel pour fabriquer des banderoles, etc. Ça sent bon l’activisme de terrain !

Samedi 22. Le comité de programmation –dont je suis- de " herland ", festival de film et vidéo féministe, organise la projection du documentaire " This is what democracy looks like ! " (C’est ça la démocratie !), sur l’extraordinaire mouvement anti-mondialisation et sa très violente réplique policière à Seattle fin 1999. On fait 60 entrées. Pour une organisation de dernière minute et pour Calgary, c’est pas si mal, mais c’est bientôt le G8, que diable, où sont les anarchistes violents annoncés par le shériff et les journaux ? Il fait beau, les gens préfèrent flâner dans les rues, lèchent les vitrines, ça sent pas encore le gaz lacrymogène comme à Seattle… Retour au G6B où j’assiste aux tables rondes sur les populations autochtones et sur l’Afrique (cf article). A la première il est difficile de ne pas se pendre la tête dans les deux mains devant tant de souffrances non réparées, à la deuxième, on est tenté de faire la même chose, mais on rigole aussi des blagues d’africains et d’africaines qui ne s’en laissent pas conter, et on entonne en chœur des chants de ralliement sud-africains, entraînés par une jeune représentante de Jubilee South venue de Soweto. Dans les médias, il est vaguement fait écho de l’ouverture du sommet des peuples de la veille, mais c’est loin de faire la une.

Dimanche 23. C’est la manif ! La fameuse manif, l’unique autorisée par " Shériff Bronco ", le maire bien ancré à droite de Calgary. Les organisateurs l’avaient officiellement qualifiée de " familiale ", sésame à son acceptation par le public dans une province pour le moins conservatrice, genre bizness famille patrie. Quelques milliers de personnes convergent au point de ralliement, il fait beau, tout le monde le sourire. Le cortège se met en branle derrière une camionnette électrique de Greenspeace et les militants handicapés. C’est la première confrontation des " anti-G8 " avec la police, qui n’en est pas une, en fait. Les flics sont nombreux, mais la plupart sont en retrait, probablement sur les starting-blocks mais invisibles. Ceux que nous voyons sont montés sur des vélos tout-terrain flambant neufs, arborent des uniformes colorés dernière mode, modèle sport, et sont plutôt fort paisibles. Pas de barrage, pas de bouclier, pas de masque à gaz, pas de bombes à lacrymogène en vue. L’ambiance monte vite, on gueule, on chante avec les Radikal Cheerleaders (les pom-pom girls radicales) et les Ragging Grannies (les grand-mères en colère), on danse au son des percussions et d’un accordéon esseulé, on gueule encore, on rigole, c’est bon. Je joins la trentaine de galériens allégoriques dans le noir navire du grand capital (à tête de mort) qui 50 fois dans l’après-midi tangue, tangue et coule, à l’assaut de petits voiliers en couleurs portant pavillon de liberté, résistance, rébellion, etc. Concept et fabrication artisanale de la très politique troupe " Bread & Puppet Theatre ", venue des Etats-Unis. Partout autour, des bannières et des marionnettes colorées et créatives, portant toutes sortes de messages. Non à la guerre, non au capitalisme, ne vendez pas nos droits, G8 = guerre aux pauvres, non au G8, Afghanistan Tchétchénie Irak - non aux guerres du G8, pour une politique équitable de l’Afrique, annulation de la dette, stop à la cupidité des multinationales, les ours [de Kananaskis] ne supportent pas le G8 (Bears can’t bear the G8), cupides 8 (Greedy 8), vous êtes 8 - nous sommes 6 milliards, un monde pour les peuples pas pour le profit, un autre monde est possible, le peuple uni ne sera jamais vaincu… Etc, etc. Après le beau temps, la pluie, qui disperse la manif à l’heure prévue, voili voilà. Flics et manifestants repartent contents et épatés qu’il n’y ait eu aucun incident.

Lundi 24. Je monte pour la première fois de ma vie dans l’un de ces pittoresques bus scolaires jaunes, pour aller voir le documentaire " Life and Debt " au ciné art et essai de la ville. Un film bouleversant à en pleurer de révolte sur la genèse de la dette de la Jamaïque au FMI, et ses conséquences aujourd’hui : pauvreté, acculturation, destruction de l’agriculture locale. Il faut attendre la fin d’un premier verre après la séance avant que les langues se délient. On cause de la dette, encore et toujours, et de l’écho de la mannif d’hier dans les journaux. Il n’y quasiment rien dans la presse nationale, mais les torchons locaux commencent à se prendre d’amitié pour les militants et faire l’échos des messages entendus à la manifestation et au G6B, ah ah !

Mardi 25. J’ai zappé l’action " Plutôt à poil que porter GAP " devant le magasin du même nom, mais apparemment c’était poilant ! La marque Gap, comme tant d’autres, fait travailler des enfants dans certains pays du sud. Le slogan " b-o-y-c-o-t-t g-a-p " était peinturluré sur cinq paires de fesses exposées au public à la fin d’un numéro théâtral. Une lettre par fesse, le compte est bon ! Mardi soir, la manifestation " Showdown the Hoedown " (l’épreuve de la danse) est la réponse activiste –non autorisée- à la soirée de bienvenue de la ville de Calgary aux médias accrédités du G8. Elle rassemble un peu moins que la manif du dimanche, mais une foule plus jeune, entre new-age et anarchiste, à dominante habillée de noir et un foulard autour de la tête, prête aux lacrymos. Qui ne viendront toujours pas. Il y a bien une tentative d’assaut sur la grille qui sépare le lieu de la fête officielle de la plèbe, mais elle avorte rapidement sur l’intervention du collectif d’aide légale. En face, les flics à vélo ne montrent pas plus d’agressivité ni d’armes que dimanche, tout au plus un peu de tension. Le rassemblement se termine sur des concerts improvisés autour de quelques maisons baba-cools de ce quartier à moitié laissé à l’abandon.

Mercredi 26. La " snake-march " ou opération escargot chez nous, ne provoque pas plus d’anicroches entre police et manifestants, à croire qu’on est tous devenus copains ! 1000 personnes prennent les rues de Calgary, une fois de plus sans autorisation légale, et bloquent le trafic du centre ville. La marche est ponctuée de sit-in devant les sièges de grandes entreprises connues pour leurs mauvais agissements sociaux ou environnementaux. Talisman Energy est la plus huée, une boîte pétrolière mouillée dans des opérations de répression qui ont fait plusieurs centaines de morts dans les dernières années au Soudan. A midi, c’est le Silent Die-in (intraduisible), un hommage à Carlo Giuliani, le militant tué par la police italienne au Sommet G8 de Gênes l’an dernier, ainsi qu’à tous les morts inutiles à l’actif du G8. Allongés par terre sur la place olympique, nous sommes une cinquantaine à faire les morts pendant une demi-heure dans un silence quasi-total. Puis grand pique-nique militant dans un parc de la ville. Parallèlement, un comité du G6B remet le communiqué final du sommet des peuples entre les mains d’un ministre fédéral (dont j’ai oublié le nom, pardon !). La soirée artistico-politique du soir est d’une rare intensité. La réunion d’artistes, de délégués d’ONG invités au G6B et de militants locaux qui se donnent le tour sur la scène, crée une alchimie explosive. Tout ce qui est dit, joué ou chanté vient du fond des tripes, devant un public tout acquis aux causes défendues. Les applaudissements fusent, les poings se lèvent. Pas de doute, l’union fait la force !

Jeudi 27. A trois copines, on part en voiture vers la zone de sécurité de Kananaskis où Bush ruine l’agenda de jean Chrétien en obligeant les dirigeants à discuter sur son odieux nouveau plan de paix (mon oeil) pour la Palestine. Il y a 22 check-points policiers, on passe le premier sans embûches, on a à peine le temps de s’exclamer de joie que le deuxième barrage est en vue, et là, paf ! on est refoulées. On se fait même escorter vers le premier check-point par le pauvre flic qui a écouté nos bobards pendant 10 minutes avant de lâcher un " non " définitif. On n’aura même pas vu les tanks et les chars anti-missile, m. alors ! Reléguées au bord de l’autoroute, à la place, on tchatche avec quelques indiens Stoney qui ont reçu un chèque du gouvernement pour organiser leur propre service de sécurité. Ils nous parlent de leur rapport à la terre et aux montagnes, nous apprennent que les sorciers ont consacré cette terre début juin pour la prémunir contre d’éventuelles émeutes ou attaquent qui la souilleraient.

Alors est-ce le surnombre de policiers et soldats mobilisés par rapport au nombre relativement faible de manifestants, est-ce la tranquillité caractéristique des canadiens de l’ouest, est-ce la consécration des indiens, qui a fait qu’aucune violence n’est venue entacher le sommet du G8 vu de la rue ? Sûrement un peu des trois à la fois. En tout cas, la semaine d’action se termine bien et les messages sont plutôt bien passés auprès d’un public inquiet, les activistes sont contents, même s’il ne sera pas question de leurs revendications pendant les 2 jours de discussions des dirigeants.

P.-S.

Emmanuelle Piron - juin 2002

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