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L’égalité des sexes dans le commerce international

, par Dominique Foufelle

Le Lobby Européen des Femmes propose ici une analyse rigoureuse de la dialectique qu’impose le libéralisme concernant la situation des femmes. Ce rapport préconise d’instituer systématiquement une perspective de genre dans la lutte contre la mondialisation financière, afin de renverser le rapport de force et de cibler les femmes non pas en tant que victimes mais en tant que porteuses de modèles innovants. Il dénonce également la prostitution, comme marchandisation du corps des femmes.

Pour l’intégration d’une perspective de genre dans le commerce international l’égalité des sexes et la mondialisation…

Le commerce constitue indubitablement l’un des moteurs du développement économique mondial.Le processus de libéralisation des échanges commerciaux affecte donc tous les pays sans exception. L’impact des politiques de libéralisation du commerce sur les femmes dépend de la position de celles-ci au sein de leur économie locale, régionale et nationale, ainsi que de leur rôle dans la reproduction sociale du bien-être de la famille et les services sociaux. Par conséquent, une analyse selon le genre en rapport avec la libéralisation commerciale passe par la perception du rôle culturel et social ainsi que des relations entre les hommes et les femmes, qui entraînent une différence dans l’accès au pouvoir politique et aux ressources économiques. Ces rôles étant difficiles à assumer pour les femmes, l’expérience du processus de mondialisation en général, et de la libéralisation du commerce en particulier, diffère considérablement de celle de leurs concitoyens.
La multiplication des échanges commerciaux est potentiellement un vecteur puissant de l’égalité des sexes et du développement humain, car elle crée de nouvelles opportunités de revenus pour les femmes. Pour nous, le défi consiste donc à identifier et à promouvoir les conditions et le modèle commerciaux les plus avantageux pour les femmes, et à déterminer les conditions préalables pour que celles-ci bénéficient de l’expansion et de la libéralisation du commerce.
Les éléments disponibles indiquent que le processus de libéralisation du commerce en cours, combiné à l’impact général de la mondialisation, accentuent les inégalités économiques entre les pays ainsi qu’entre les divers groupes économiques au sein d’un même Etat, entre les hommes et les femmes, et entre les femmes elles-mêmes.
En même temps, il existe des preuves des acquis des femmes, en tant que groupe, en termes d’acquisition d’une indépendance économique relative dans certains pays, et dans certains secteurs limités de l’économie.

Les effets positifs du commerce mondial sur les femmes


La dimension femmes-hommes de la libéralisation du commerce accuse des effets positifs comme négatifs ; l’analyse doit donc être détaillée et prendre en considération les différentes tendances ainsi que la complexité des questions et des facteurs concernés.
Il s’agit de :

- l’accès des femmes aux ressources économiques et techniques ;

- la participation de la main-d’œuvre féminine ;

- le niveau et les modèles de discrimination sur le marché de l’emploi ;

- l’accès à l’éducation et les niveaux d’éducation des femmes ;

- l’accès aux soins de santé et aux ressources socioculturelles.

Parfois, les femmes sont considérées comme les gagnantes du commerce mondial, parce qu’elles sont de plus en plus nombreuses à obtenir un emploi. Il est vrai que dans les pays développés, la libéralisation du commerce a offert de nouvelles possibilités, notamment aux femmes jeunes et qualifiées, dotées de compétences professionnelles, leur permettant d’accéder à de nouveaux emplois mieux rémunérés et à des opportunités jusque là fermées aux femmes.
Dans certains pays du monde en développement, l’expansion du commerce a été associée à la "féminisation de la main-d’œuvre", du moins à son stade initial. La multiplication des échanges commerciaux a facilité et accéléré l’assimilation des femmes dans l’économie industrielle moderne, avec des effets très positifs sur l’égalité des sexes : même lorsque leurs conditions de travail sont moins enviables que celles des hommes aux mêmes postes, les femmes bénéficient d’un salaire et, avec lui, de toutes les implications positives liées à un revenu stable pour leur autonomie.
L’impact de l’expansion du commerce sur l’activité économique des femmes comporte des avantages plus larges, sur le plan humain comme sur celui du développement. Les femmes contrôlent mieux leurs revenus, même s’il ne s’agit pas d’un contrôle individuel parfait. Elles dépensent plus volontiers leur argent pour la famille que les hommes : en conséquence, l’amélioration de la capacité des femmes à gagner leur vie a entraîné plus d’investissements dans le capital humain des enfants, dans leurs possibilités d’éducation et leurs moyens d’existence.

Les risques liés à l’économie mondiale


Les processus de changement structurel dans le cadre de l’économie mondiale comportent de nouveaux risques. La diversité des femmes et les contextes politique, économique, social et familial dans lesquels elles se trouvent crée d’importants défis tant pour évaluer que pour promouvoir les progrès des femmes. Les points suivants mettent en évidence la nécessité d’un contrôle selon le genre de la mondialisation et la pertinence d’analyser les nouvelles tendances économiques sous l’angle femmes-hommes.

Les femmes et la pauvreté
L’un des principaux facteurs qui met en péril l’avancement des femmes est la pauvreté. La première caractéristique des femmes en situation de pauvreté se révèle l’inégalité économique et social, qui engendre une plus grande vulnérabilité, au risque de se retrouver marginalisées et encore plus pauvres en cas de crise économique. La Plate-forme d’action de Pékin mentionne le phénomène de "féminisation de la pauvreté" et souligne que :

- à situation égale, la pauvreté monétaire des femmes est pire que celle des hommes ;

- avec le temps, l’incidence de la pauvreté monétaire parmi les femmes est en hausse, comparée à celle des hommes ;
La communauté internationale a déjà reconnu que la pauvreté touchait aussi bien le Nord que le Sud ; son éradication requerrait une participation démocratique et des changements dans les structures économiques, afin de garantir une distribution plus équitable des richesses. En outre, les femmes ne bénéficient souvent pas du même accès que les hommes à l’éducation, à la formation, au crédit, à la technologie et à l’information, pourtant nécessaires si elles veulent tirer parti des nouvelles opportunités économiques liées à la libéralisation du commerce.

Afin d’encourager l’intégration complète des femmes dans l’économie mondiale, le LEF recommande :

- que les indicateurs de l’incidence et de la gravité de la pauvreté monétaire soient présentés sous un angle sexo-spécifique ;

- de promouvoir des réformes législatives et administratives afin de doter les femmes des mêmes droits que les hommes s’agissant des ressources économiques, y compris l’accès au contrôle de la propriété des terres et d’autres formes de propriété, aux technologies de l’information et de la communication, à l’épargne, aux mécanismes et aux institutions de crédit ;
- d’adopter et de maintenir des politiques macro-économiques et des stratégies de développement qui répondent aux besoins des femmes dans le besoin.

Les femmes et le nouveau marché de l’emploi
Pour les femmes, l’accès à l’emploi reste la clé de l’indépendance économique : il détermine leur position au sein de l’ensemble de la société. Les femmes sont particulièrement touchées par le chômage et le sous-emploi, auxquels viennent s’ajouter de nombreuses formes de discrimination dans le monde du travail.

La discrimination professionnelle :
Si le commerce améliore l’accès des femmes au marché de l’emploi, dans les pays en développement, la majorité d’entre elles restent enfermées dans des fonctions relativement mal payées et peu qualifiées, souffrant d’une discrimination de plus en plus marquée. Les femmes font office de pionnières face aux nouveaux modèles d’emploi, qu’elles occupent des postes temporaires, à temps partiel, ou encore qu’elles fassent du télétravail. Sur-représentées là où les conditions de travail sont mauvaises et les salaires bas, elles sont en revanche sous-représentées aux postes à responsabilité.

La disparité des salaires :
Selon certaines études, bien que le taux de participation de la main-d’œuvre féminine comme masculine ait toutes les chances d’augmenter avec la mondialisation, la disparité des salaires entre les sexes reste patente. Au sein d’une économie mondialisée, les sociétés veulent diminuer les coûts afin de rester compétitives. Dans les pays où c’est permis, les entreprises limitent les dépenses et, à travail égal, octroient aux femmes des salaires inférieurs à ceux des hommes. Une fois de plus, les femmes seront les premières victimes des restrictions budgétaires, car majoritaires aux postes les moins qualifiés.

Autres formes de discrimination :
Pour d’autres femmes, la libéralisation des échanges commerciaux peut signifier la perte de leurs droits sociaux, comme les prestations sociales et la liberté syndicale. Etant donné que les femmes sont plus nombreuses dans des secteurs où les salaires sont peu élevés, leur pouvoir relatif tend à rester faible. Pour les femmes, séparer leurs droits de travailleuses de leurs droits de citoyennes s’avère difficile. La fin de la discrimination professionnelle ne signifiera pas grand chose si les femmes se voient nier leur droit à l’éducation ; de même, l’instauration de l’égalité des salaires n’apportera que peu d’amélioration si les femmes n’ont pas le droit de contrôler leurs revenus.

C’est pourquoi le Lobby européen des femmes émet les recommandations suivantes :

- L’UE a pour mandat d’intégrer l’égalité des sexes dans les politiques pour l’emploi. Or, à cet effet, elle a besoin d’outils efficaces comme des indicateurs spécifiques, une utilisation plus fréquente d’études sexo-spécifiques, et de meilleures statistiques ventilées par sexe. Le développement social doit, lui aussi, être érigé en pilier de la politique commerciale. En conséquence, il est important que l’analyse de l’impact selon le genre et que la perspective femme-homme soient intégrés dans la conception, la mise en œuvre et la révision des politiques et des programmes commerciaux, ainsi que dans les régimes de protection sociale.

- L’UE, les organisations internationales et les gouvernements doivent agir de manière à éliminer les discriminations au niveau des salaires et à renforcer la législation en la matière. Par ailleurs, afin de pallier la disparité des salaires entre les femmes et les hommes, il est impératif de procéder à une réévaluation des salaires dans les secteurs où les femmes sont majoritaires.

- Les gouvernements doivent autoriser les mesures d’action positive, afin d’abattre les obstacles structurels à une égalité complète entre les femmes et les hommes sur le marché de l’emploi.

La clause sociale (règles minimales des conventions de l’OIT)
La mobilité accrue des capitaux et la liberté d’investissement presque partout dans le monde exercent une pression sur la protection des travailleurs et leurs droits, entraînant un risque de dumping social - un processus selon lequel les pays et les entreprises recourent à des pratiques professionnelles inacceptables, voire peu sûres, afin d’abaisser leurs coûts de production.
Les clauses sociales se révèlent particulièrement pertinentes face au nombre impressionnant de femmes aux postes les moins enviables dans les entreprises. Toutefois, le débat sur la clause sociale a, dans une large mesure, fait l’impasse sur les questions femmes-hommes vitales pour les femmes au travail et la protection de leurs intérêts. La clause sociale n’est mise en rapport qu’avec le travail rémunéré ; il est donc improbable que les normes internationales s’appliquent jamais au travail informel ou clandestin. Néanmoins, la réglementation internationale pourrait bénéficier davantage aux femmes qu’aux hommes : en effet, ce sont les travailleuses qui subissent les pires conditions et dont les droits sont systématiquement bafoués. Des clauses sociales pourraient donner l’occasion aux femmes de s’organiser et d’exiger que l’on accorde plus d’attention à leurs conditions de travail.
De plus, les clauses sociales ne sanctionnent que les pays, et non les sociétés. Tant que durera cette situation, ces dernières seront en mesure d’éviter l’amélioration de leurs normes en déplaçant leurs sites de production.

Par conséquent, le LEF propose une clause sociale englobant les points fondamentaux suivants :

- le droit à la liberté d’association ;

- la prévention du travail forcé ;

- la mise en place d’un salaire minimum ;

- l’interdiction de toute forme de discrimination, y compris les disparités et les barrières sexistes ;

- la reconnaissance du droit à un congé de maternité rémunéré ;

- la clause sociale devra s’appuyer sur une consultation large, pour inclure les organisations qui représentent les femmes au travail.

La traite des femmes et l’industrie du sexe
La libéralisation de certains services a eu des effets négatifs sur les femmes. La promotion et l’ouverture du secteur du tourisme dans de nombreux pays - surtout dans le sud - se sont soldées par une augmentation de la prostitution et du commerce des "nouveaux" esclaves, notamment de femmes et d’enfants. Le rapport de l’ONU sur l’état de la population en l’an 2000 précise que chaque année deux millions de filles entre cinq et quinze ans sont mises sur le marché du sexe. En tant qu’activité économique, la prostitution institutionnalise l’achat et la vente de femmes. Ce n’est pas parce que l’industrie du sexe fait partie de la vie économique, sociale et politique de nombreux pays que les institutions doivent accepter passivement ce système. Le tourisme sexuel et l’industrie du sexe perpétuent la servitude sexuelle, la discrimination et l’inégalité des sexes. Dans les pays où la prostitution a été reconnue comme activité professionnelle et secteur économique, la traite des femmes dans un but de prostitution est en hausse.

Le LEF pense donc que :

- plutôt qu’accepter l’idée de départ, par ailleurs non vérifiée, que certaines femmes gagnent mieux leur vie en se prostituant qu’en exerçant n’importe quelle autre activité, les institutions devraient se demander pourquoi la prostitution est perçue comme le seul milieu vers lequel la plupart des femmes puissent se tourner quand elles ont échoué partout ailleurs, sous la menace de la pauvreté.

- Nous demandons que les agences de tourisme européennes s’engagent à ne pas distribuer d’informations sur les voyages liés au tourisme sexuel à la fois dans l’UE et dans les pays en développement.

- La Convention sur le crime transnational organisé, signée en octobre 2000, fait référence à la traite des personnes, et notamment des femmes et des enfants. Nous encourageons l’UE et les institutions et organisations internationales à tenir compte des conventions internationales sur les droits humains. Le commerce ne peut être prétexte à une violation des droits humains. Les accords commerciaux doivent compléter les accords et les instruments internationaux en matière de droits humains.

Migration
Pour un nombre de plus en plus important de femmes, la mondialisation a signifié une migration internationale. Si, sur le nombre total d’adultes à avoir émigré, les hommes restent plus nombreux, entre 1985 et 1990, la proportion de femmes a augmenté à un rythme plus soutenu que celle des hommes. De plus en plus de femmes émigrent seules, ou en tant que principale source de revenu du ménage. Toutefois, elles se retrouvent souvent à des postes temporaires et mal payés.
Contrairement au démantèlement des obstacles à la mobilité internationale des capitaux, les obstacles à la mobilité de la main-d’œuvre sont restés solides, sauf pour les indépendants qualifiés dans le domaine de l’industrie de la technologie de pointe. Mais on ne peut comprendre la mondialisation sans le mouvement des personnes et l’exclusion des travailleurs qui ne sont pas employés par des sociétés transnationales, ou qui ne sont pas dotés de qualifications professionnelles.
Dans les secteurs où les conditions de travail sont peu enviables et les salaires bas, les femmes sont sur-représentées ; en revanche, elles sont rares aux postes à responsabilités. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les femmes sont les dernières à profiter des avantages de la libéralisation du commerce : étant donné que le mouvement des personnes ne favorise que le sommet de la hiérarchie au sein des entreprises, les femmes souffrent d’une discrimination, puisque ces postes sont occupés par des hommes.

Le LEF recommande donc que :

- le mouvement de la main-d’œuvre associé à certains engagements spécifiques soit étendu. La main-d’œuvre constitue un facteur fondamental de la production et de la croissance économique, et les femmes représentent la moitié de ce potentiel. L’argument selon lequel le mouvement des travailleurs est lié à l’immigration ne peut être invoqué pour traiter moins bien cette main-d’œuvre. Il faut que le mouvement des personnes se mette à favoriser les différents types d’activité professionnelle, afin que les femmes puissent bénéficier des effets positifs de la mondialisation.

La vie familiale des femmes
De plus en plus de femmes veulent se faire une place dans le monde du travail, et profiter des avantages du commerce mondial ; or, en même temps, elles assument les responsabilités familiales. Etant donné que les femmes assument les principaux aspects du travail non rémunéré au sein de la famille (entretien et garde), elles restent prisonnières d’un cycle de pauvreté bien plus longtemps que les hommes. Les responsabilités reproductives et domestiques des femmes sont généralement perçues comme leur fonction première. Ces fonctions sont largement non reconnues et non rémunérées. Cette perception renforce les obstacles structurels à la pleine participation des femmes à la vie sociale, politique, économique et culturelle.
L’autonomie des femmes est inévitablement liée à la question de la garde, notamment des enfants, des personnes âgées et des autres personnes dépendantes. Partant, une plus grande égalité femme-homme passe nécessairement par la garde des personnes dépendantes, qui doit être considérée comme un problème concernant l’ensemble de la société. La mondialisation exige que les femmes consacrent du temps au secteur non domestique de l’économie, et la société a besoin d’un partage égal des responsabilités et des droits entre les femmes et les hommes dans tous les domaines. La possibilité pour les femmes de mener de front une vie professionnelle et une vie familiale doit être appuyée par une législation adéquate.

Partant, le LEF recommande :

- de renforcer la dimension humaine du débat sur le commerce et l’emploi en recherchant des solutions pour remédier aux effets négatifs de la libéralisation du commerce, y compris les mesures compensatoires et à long terme. Par mesures compensatoires, on entend par exemple la reconversion professionnelle ainsi que de nouvelles sources d’emploi pour les travailleurs déplacés par les nouvelles politiques commerciales. Parmi les mesures à long terme, citons une réévaluation des politiques intérieures et industrielles sous l’angle du genre et la promotion de conditions d’emploi, sanitaires et sociales plus équitables et non discriminatoires pour les femmes ;

- aux gouvernements de répondre au besoin vital de garde d’enfants et autres services sociaux. Les femmes doivent pouvoir être intégrées dans le marché du travail sur un même pied que les hommes, afin de bénéficier des avantages d’une économie mondiale et de postuler dans des conditions égales à celles des hommes.

- En vertu de la Plate-forme d’action de Pékin et de la déclaration de Vienne adoptée par la Conférence mondiale sur les droits humains, les droits reproductifs des femmes sont inextricablement liés à leur liberté de décision. Nous demandons un accès égal à l’éducation à la santé reproductive et sexuelle ainsi qu’à l’information dès le jeune âge.

P.-S.

Lobby Européen des Femmes, novembre 2000

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