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Nécessité d’une approche de genre pour une répartition démocratique des richesses

, par Dominique Foufelle

Il n’y aura pas de mouvement de lutte contre la mondialisation libérale efficace sans y intégrer activement la dimension du genre. Alors un autre monde équitable pour tous et pour toutes sera possible.

Avant d’aborder la notion d’approche de genre, on doit se poser la question suivante…
Qu’est-ce qu’une répartition démocratique des richesses ?
Une répartition démocratique des richesses doit satisfaire les droits humains fondamentaux : nous pensons que la véritable richesse passe par un développement centré sur l’épanouissement humain, sur les droits et sur l’égalité, et non pas seulement sur l’accumulation de biens ou de revenus. Dans égalité, il faut bien sûr entendre aussi égalité homme/femme.
La satisfaction des droits fondamentaux commence par l’éradication de la pauvreté qui représente un échec indigne de toutes les démocraties.
Le développement humain a pour but de créer un environnement dans lequel tous les individus peuvent développer pleinement leur potentiel et mener une vie productive en accord avec leurs besoins et leurs intérêts. Cette notion de potentiel, de capacités fondamentales ou encore d’opportunités pour accéder à une vie tolérable a été développée par Amartya Sen ; elle a servi à définir le concept de "pauvreté humaine" qui fait référence au manque de ces capacités fondamentales. Auparavant, la notion de pauvreté se limitait simplement à un manque de revenus. Le concept de "pauvreté humaine" est une approche qualitative et multidimensionnelle de la pauvreté, qui permet d’appréhender ses causes et pas simplement ses symptômes. Par exemple, une personne analphabète est privée de la capacité d’accéder au savoir et à l’instruction, qui est pourtant nécessaire au développement de l’individu. Parmi les capacités reconnues comme fondamentales pour accéder à une vie décente, figurent l’éducation de base, l’accès aux soins de santé, l’accès à l’eau potable, une longévité minimale, un revenu minimal... Quand on considère cette liste, on constate que des inégalités entre les hommes et les femmes existent et concernent chacune de ces capacités.
On lit souvent que 70% des pauvres sont des femmes. Il est difficile de trouver les sources exactes de cette évaluation. Est-ce que les femmes sont plus pauvres que les hommes ? Quelle est la relation entre le genre et la pauvreté ? Le concept de "pauvreté humaine" permet de répondre.
Les femmes sont effectivement plus pauvres que les hommes dans la plupart des sociétés, et dans la plupart des dimensions. Et c’est en ce sens que le chiffre de 70% de féminisation de la pauvreté est une évaluation très cohérente, comme le montrent les données suivantes (PNUD 2000 et 2001).

Etat des lieux


Au niveau de l’éducation :

- 2/3 des analphabètes adultes sont des femmes et 66% des enfants non scolarisés sont des filles.

- le fossé entre les taux de scolarisation des garçons et des filles se réduit dans beaucoup de pays, mais dans 43 pays, ce fossé est encore supérieur à 15 points de pourcentage.
De plus, il est important de remarquer que combler ce fossé n’est pas un objectif suffisant : en effet, même lorsque les taux sont identiques, on oublie que ça ne suffit pas à faire disparaître les discriminations que rencontrent les femmes sur le marché du travail, aussi bien pour leurs revenus que pour l’accès aux postes à responsabilité. Il faut aussi un objectif en terme de qualité de l’enseignement et d’élimination des préjugés sexistes qu’il véhicule.

Au niveau de la santé :

- sur les 840 millions de personnes soufrant de malnutrition, la plupart sont : les enfants de moins de 5 ans, surtout les fillettes, les femmes enceintes ou allaitant (80% des femmes enceintes en Asie sont anémiques), enfin les foyers à faible revenus qui sont essentiellement les foyers monoparentaux (femmes seules avec enfants).

- une femme meurt en couche à chaque minute.

- le taux de mortalité des fillettes de moins de 5 ans est de 41 pour mille contre 31 pour mille pour les garçons. Ce taux est significatif du manque de soins et de nourriture accordés aux fillettes pour des raisons culturelles liées au patriarcat.

Au niveau de l’accès aux ressources :

- les femmes et filles sont très souvent pénalisées dans l’allocation des ressources à l’intérieur des ménages à cause des préjugés sexistes.

- le pourcentage de "familles monoparentales" (femmes seules avec des enfants) touchées par la pauvreté est de 20% en Italie, en France, ou en Allemagne, 52% au Canada et 63% aux Etats Unis. Il faut mettre l’accent sur le fait que la pauvreté se développe aussi dans les pays dits riches, avec les "working poors" ou travailleurs pauvres qui sont à 80% des femmes.
Le problème de l’accès à l’eau concerne les femmes au premier plan puisque d’une manière très générale, ce sont elles qui ont la tâche de se procurer l’eau potable.
L’espérance de vie est la seule dimension où les femmes ne sont pas pénalisées, bien que ce ne soit pas systématiquement vrai, puisque dans certaines sociétés l’espérance de vie des femmes est plus courte que celles des hommes à cause d’une forte mortalité due à la maternité, et au manque de soins donnés aux filles.
Enfin, il est plus difficile pour les femmes de transformer leurs "capacités" en revenus ou bien être, du fait des contraintes sociales qui pèsent sur elles. Dans toutes les cultures, et quel que soit le niveau de développement, les femmes assument le travail non payé de reproduction et de soins. Leur temps total d’activités payées et non payées est plus important que celui des hommes (PNUD 1997).
En moyenne, les femmes travaillent plus, ont moins de revenus, moins de contrôle sur leur revenu, pratiquement pas d’accès aux crédits. Les normes sociales peuvent les empêcher de prendre un travail payé, ou les contraindre à une mobilité réduite. Les conséquences des guerres font que femmes et enfants constituent la grande majorité des réfugiés. La pauvreté entraîne l’augmentation de la prostitution.
Pour toutes ces raisons, les femmes voient leurs "capacités" restreintes, et elles sont à la fois plus pauvres et plus vulnérables à la pauvreté chronique.

Est ce que la tendance est à l’amélioration ?


Non seulement les femmes sont plus pauvres, mais les politiques de mondialisation néo-libérale sont loin de réduire les inégalités. Les conséquences des Plans d’Ajustement Structurels imposés aux pays en développement ont des effets très négatifs sur la situation des femmes : les restrictions des dépenses des Etats touchent en premier lieu le secteur social, la santé et l’éducation.

- la réduction des dépenses de l’Etat a entraîné des licenciements massifs dans le secteur public - santé et éducation surtout - où les femmes sont majoritaires ;
- ces réductions ont touché particulièrement les personnes les plus dépendantes des services sociaux : les pauvres, qui sont majoritairement des femmes, et les foyers monoparentaux qui sont encore les femmes - l’inscription des filles a l’école primaire a chuté dans 42 pays depuis 1985, car la préférence est donnée aux garçons lorsque les familles n’ont pas les moyens pour l’éducation des enfants.

- la privatisation des secteurs de l’éducation et de la santé a aussi fait reposer sur les femmes, sur leur travail non rémunéré et invisible, toutes les tâches, les soins et les systèmes de soutien précédemment assumés par l’Etat pour la collectivité. Cette substitution s’est traduite par une surcharge de travail pour les femmes.

- la mondialisation libérale a certes créé des opportunités d’emplois pour de nombreuses femmes mais on oublie de dire que ce sont des emplois à très bas salaires, précaires et dans de mauvaises conditions de travail.
Pour les entreprises qui sont engagées dans la course au profit, le modèle idéal du salariat repose sur la soumission totale, un salaire de misère, l’absence de protection sociale, de législations du travail et de syndicat. Le modèle idéal, c’est la main d’œuvre féminine, bon marché, docile et résistante.
Les femmes travaillent de plus en plus souvent dans le secteur informel, en particulier au travers du travail à domicile qui ne bénéficie d’aucune réglementation. Et le travail à domicile concerne les femmes puisque ces activités leur permettent de combiner leur travail payé et celui non payé de reproduction. Il faut noter que la flexibilisation et la précarisation des emplois concerne maintenant aussi les pays du Nord.
On voit donc de quelle manière la mondialisation libérale s’appuie sur la division sexuelle du travail et sur la construction sociale des rôles masculins et féminins. La concurrence internationale ne favorise pas la réduction des inégalités entre les hommes et les femmes.

A qui profite la mondialisation libérale ?


Plus généralement, l’accumulation de profits qui tend à être le seul objectif des politiques néo-libérales est incapable de garantir le développement humain et les droits humains fondamentaux.
Contrairement à ce qui est dit par les tenants de la mondialisation libérale, la croissance n’entraîne pas la redistribution des bénéfices à toutes les couches de la population, puisque les inégalités augmentent aussi entre les pays, et à l’intérieur des pays.
Le PIB par habitant étant une moyenne calculée sur un pays, il ne dit rien sur les inégalités à l’intérieur des pays. Il croît pour une majorité de pays alors que la part de la population la plus pauvre s’appauvrit encore. Si on considère le rapport entre les revenus des 10% les plus riches et des 10% les plus pauvres de la population, on constate que ce rapport augmente pour la plupart des pays.
Le développement humain n’est pas une conséquence du développement économique car il n’a pas de lien automatique avec le revenu national ou PIB par habitant. Les rapports du PNUD sur le développement humain fournissent des exemples significatifs : le Vietnam et le Pakistan ont le même revenu par habitant mais le Vietnam a un indicateur de développement humain (IDH) supérieur de 40% à celui du Pakistan. Ce qui signifie que le Vietnam a beaucoup plus œuvré pour traduire son niveau de revenu en terme de développement.
La "prospérité économique" d’un pays n’est donc pas un préalable au développement humain.
De la même manière, elle n’est pas un préalable à la mise en œuvre d’opportunités pour les femmes.
Là encore les indicateurs officiels le démontrent. En vue de refléter les inégalités sociologiques suivant le genre, un indicateur sexo-spécifique de développement humain est calculé par le PNUD en prenant en compte les mêmes éléments que l’indicateur de développement humain IDH. Si le niveau de développement humain était le même entre les sexes, les 2 indicateurs seraient égaux. Or pour tous les pays, l’indicateur sexo-spécifique est inférieur, signifiant que les inégalités de genre sont partout présentes. L’ampleur des disparités varie beaucoup en fonction des pays. Certains des pays en développement ont de meilleurs résultats que les pays industrialisés pourtant beaucoup plus riches. Par exemple, les Bahamas se classent devant l’Italie ou le Japon, la Barbade fait beaucoup mieux que la Grèce. Un niveau élevé de revenu n’est donc pas nécessaire pour augmenter les opportunités offertes aux femmes.

Propositions pour l’avenir


Pour que les stratégies de lutte contre la pauvreté réussissent, elles doivent prendre en compte les questions relatives au statut inférieur des femmes et à leur manque d’opportunités. Elles doivent s’appuyer sur une analyse systématique de l’impact différent sur les hommes et sur les femmes de tout projet envisagé. Une telle analyse permet de formuler des solutions nouvelles mettant en avant l’égalité de genre. C’est ce qu’on appelle une approche de genre.
Mais ces propos sur la nécessité d’une approche de genre ne sont pas nouveaux. Les gouvernements et la communauté internationale ont convenu à Pékin en 1995 que la pauvreté, et donc la présence prépondérante des femmes dans la pauvreté, est un problème au Nord comme au Sud. Ils ont reconnu que l’élimination de la pauvreté exige une participation démocratique de tous et toutes. Ils ont reconnu que des changements dans les structures économiques sont nécessaires si l’on veut assurer une distribution plus équitable des richesses. Ils ont pris des engagements concernant le renforcement du pouvoir d’action économique, politique et social des femmes. Ces engagements ne sont pas tenus, faute de volonté politique. Certains des objectifs internationaux établis sont déjà manqués comme l’éducation de base pour tous les enfants, garçons et filles pour l’an 2000.

C’est pourquoi nous faisons les propositions suivantes :
1) La répartition équitable des richesses, que ce soit le produit d’une taxe type Tobin, ou un fonds d’aide au développement, ne peut se faire que par une approche de genre, afin de prendre en compte les inégalités structurelles entre les hommes et les femmes, parce qu’elles sont centrales dans la lutte contre les injustices et pour le développement humain. Cette répartition doit considérer les conséquences des relations de genre sur l’ensemble des problématiques du développement humain et durable, à tous les niveaux de discussion et d’action.
2) Le fonctionnement des instances décisionnelles qui auront la gestion de ces fonds, en plus de la nécessaire transparence et démocratie, doit être paritaire (au sens hommes/femmes) à tous les niveaux impliqués.
3) L’élaboration et le contrôle des programmes contre la pauvreté devra se faire au plus près du niveau local, en étroite collaboration avec la population concernée, en veillant à la place prioritaire des femmes.
Le contenu des programmes respectera un cadre de référence défini par 3 axes majeurs d’action :

- le renforcement de pouvoir d’action économique des pauvres ;

- l’égalité entre les genres ;

- le respect du développement durable.
4) Pour tenir compte du caractère très sexué de la pauvreté, 50% a minima des fonds devront être explicitement attribués à la réalisation de l’égalité entre les hommes et les femmes.
Ce taux de 50% est un minimum ; il n’est plus admissible que 70% des pauvres soient des femmes, que les 2/3 des analphabètes adultes soient des femmes, que les 2/3 des enfants non scolarisés soient des filles, que 30% des femmes soient confrontées à la violence domestique, et que les femmes gagnent de 50 à 80% des salaires des hommes.

P.-S.

Christiane Marty, Chrysi Tsirogianni, Nicolas Liébaut
Contribution du groupe Femmes et mondialisation d’ATTAC au Congrès européen citoyen des 21/22 septembre 2001 à Liège

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