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G6B : écho de l’autre dette, celle des riches aux pauvres

, par Manue

Le sommet du G8 de Kananaskis ne faillit pas à la tradition récente mais désormais bien ancrée de la tenue d’un sommet des peuples parallèle à toutes les réunions des « grands » de ce monde. Vendredi soir 21 juin, l’Université de Calgary a ouvert ses portes au G6B (Group of 6 Billions, Groupe des 6 Milliards en français) devant un peu plus de 1000 personnes, citoyennes et citoyens canadiens, et délégué-es d’associations, de groupes sociaux et d’ONG de tous les continents. Après un hommage à ceux qui n’ont pas pu venir (faute de financement ou visa refusé), et quelques paroles exutoires exprimant la colère et la fatigue ressenties face à la campagne de dénigrement des élus locaux, les allocutions sont entrées dans le vif du sujet, avec l’Afrique en tête.

Pas de salut pour l’Afrique sans lutte internationale contre le Sida

Le canadien Stephen Lewis était la star du soir. Personnalité politique qui a marqué son temps à l’avènement du Parti des Nouveaux Démocrates au Canada, il est aujourd’hui le Secrétaire du Sida à l’ONU. Il a dénoncé très clairement non seulement la paranoïa sécuritaire des dirigeants du G8, mais aussi leur schizophrénie, appliquée aux plans internationaux d’aide à l’Afrique, le NEPAD comme tous ceux qui l’ont précédé. Parce que derrière les nobles mais très généraux objectifs écrits sur le papier, la volonté politique et les moyens mis en œuvres sont outrageusement ridicules par rapport aux besoins du continent. Le Sida, qui décime les populations, touchant en moyenne 5% de la population africaine et 20% dans certaines régions d’Afrique sub-saharienne, n’est cité qu’une seule fois en toutes lettres dans le texte du NEPAD. Dans les zones les plus touchées, la moitié des enfants ne vont plus à l’école, soit pour s’occuper de leurs parents malades, et dans ce cas ce sont les filles en majorité qui renoncent à l’éducation, soit parce que leurs professeur-e-s succombent à la maladie.
Or on sait depuis belle lurette comment prévenir la maladie et comment prolonger la vie des personnes infectées par le virus. On le fait au nord. Pourquoi ne le ferait-on pas au sud ? « Comment peut-on sérieusement envisager d’aider au développement de l’Afrique sans faire de la lutte contre le Sida une priorité ? », s’insurge S. Lewis. Et d’expliquer avec quel acharnement il faut œuvrer pendant des mois au sommet pour obtenir une contribution des pays riches de 2.1 milliards de dollars sur 3 ans pour lutter contre les maladies transmissibles en Afrique, quand 100 milliards peuvent être débloqués en quelques semaines pour mettre en branle une guerre aveugle contre le terrorisme. Si les pays du nord s’étaient tenus à leur promesse d’une aide au développement à hauteur de 0.7% du PNB faite dans les années 70, il y aurait selon S. Lewis assez de ressources pour éradiquer la faim et la pauvreté, maîtriser le Sida, la tuberculose et le paludisme, et assurer l’éducation pour tous. Cette aide est aujourd’hui de 0.22% en moyenne, n’a fait que baisser dans les dernières années. Elle est de toutes façons biaisée dès l’origine parce qu’elle est conditionnée par telle ou telle exigence politique ou économique. S. Lewis demande aux gouvernements de faire table rase sur cette conditionnalité et propose pour la lutte contre le Sida une aide sonnante et trébuchante calculée en fonction des ressources de chaque pays, du type % per capita du PNB, à l’instar du système de financement des Nations Unies.

La dette du nord au sud

Tout poignant et informatif qu’il était, le discours d’ouverture n’abordait le thème de l’Afrique que sous l’angle de l’aide extérieure, appliquée principalement au Sida. Les tables rondes sur la dette et sur le développement ont mis les pendules à l’heure le lendemain. Inique parce que remboursée plusieurs fois déjà en termes de capital, asphyxiante parce qu’elle absorbe la plus grande partie des budgets des états, empêchant toute perspective de développement, la dette financière externe de l’Afrique a été condamnée à l’unanimité. Son annulation est une condition nécessaire au développement, c’est une évidence qui n’a pas été discutée. En contrepoint, les intervenants africains ont invité l’assistance à réfléchir sur la dette du nord au sud, pour toutes les ressources spoliées, les cultures disloquées par des frontières absurdes tirées au couteau lors de la décolonisation, et pour le profond sentiment d’infériorité qui peine encore aujourd’hui à quitter les habitants de ce continent. Retour sur l’histoire de l’Afrique colonisée, les prêts et ajustements structurels d’après la décolonisation. Regard sur le présent d’une région étouffée par une dette illégitime. Anticipation sur la menace d’une ère de néo-colonisation annoncée par les objectifs d’ouverture de l’Afrique aux investissements privés internationaux (dixit NEPAD).
Des voix africaines se sont levées pour demander, en substance, qu’on leur foute la paix avec les recettes néo-libérales du nord, et qu’au contraire on encourage le commerce intérieur, entre les différents pays d’Afrique. Le commerce intracontinental ne concerne actuellement en effet que 5% du volume total des échanges commerciaux de l’Afrique. Il produirait une richesse très importante s’il passait à 20%, par exemple, ce qui n’est pas un objectif irréaliste pour les prochaines années si les mécanismes sont mis en œuvre. Enfin, les femmes ont donné ont note d’espoir à ce noir tableau, en témoignant de la force et du savoir-faire des communautés lorsque celles-ci s’unissent pour prendre leur destin en main sans plus attendre d’aide extérieure, le plus souvent à l’initiative des femmes. De l’économie solidaire, en deux mots, qui apporte à ceux qui la pratiquent sens de l’engagement, de la responsabilité, confiance en soi et qui mettent en évidence les ressources des communautés africaines !

Populations indigènes : la dette territoriale, culturelle et spirituelle de la colonisation

A la table ronde sur les populations autochtones en revanche, aucune note d’optimisme ou d’humour n’a nuancé une atmosphère de pathos à l’état pur. Deux intervenants du Guatemala sont venus témoigner des atrocités commises par le régime militaire dans les années 80, qui ont fait 200 000 morts parmi les indiens. Le cas du village de Ravinál, rayé de la carte en quelques heures de tuerie (444 morts), de pillage et d’incendies pour faire place à un barrage hydroélectrique financé par la Banque Mondiale et le FMI, fait froid dans le dos. Juana Itzep Pasa, jeune femme de 24 ans qui voyageait pour la première fois à l’étranger et faisait à l’occasion du G6B sa première allocution publique en espagnol, était enfant à l’époque des faits. Elle a fait le récit d’une vie d’exode, de pauvreté et d’humiliations incessantes. Aujourd’hui les communautés se battent pour obtenir réparation et pour que les coupables, dont certains sont encore au gouvernement, soient jugés et punis.
Au Canada, c’est à petit feu que les communautés autochtones se désintègrent. Même symboliquement reconnues comme "premières nations" et malgré les traités signés entre elles, les populations autochtones ont été et continuent d’être systématiquement séparées de la population blanche, écartées du développement et de l’accès aux ressources. Le Grand Chef Chris Sade des Indiens Stoney n’a pas mâché ses mots, il s’agit pour lui d’un « génocide institutionnel ».
Parmi les "natifs" d’ici au Canada de l’ouest, une extrême minorité est intégrée à la société. La plupart vivent reclus dans des réserves où sévissent la pauvreté, les maladies, l’alcoolisme, un taux de chômage ahurissant, et le désespoir en toile de fond. D’autres, de plus en plus nombreux, sont "homeless" en ville, gagnent leur pain, cigarettes et bières quotidiens à glaner des bouteilles de plastique et de verre dans les poubelles qu’ils échangent à quelques cents la pièce aux dépôts de recyclage. Tous subissent le racisme au quotidien. Dilués dans la misère, l’identité culturelle, la spiritualité et le savoir des anciens se perd peu à peu. Terrible situation, face à laquelle le plus grand nombre se sent totalement impuissant. Deux hommes en ont pleuré devant le micro au moment des questions et débats. A la question « que peut-on faire pour vous aider ? » d’un canadien d’origine européenne, une femme native a répondu énergiquement qu’avant toute chose, il faut parler, communiquer avec les indiens, et ce faisant, construire sa propre histoire des communautés autochtones. « Parce qu’aucune histoire honnête de la colonisation des territoires n’a encore été écrite à ce jour ».

Le développement vu par les femmes

Programmé dimanche matin juste avant la grande manifestation, l’atelier sur le genre a souffert d’un rythme marathonien qui n’a pas laissé beaucoup de temps au développement des informations et idées, dommage ! En bref, donc, voici un petit tour d’horizon des messages… Le développement dans les pays du sud n’a pas généralement amélioré la situation des femmes, qui ont perdu des emplois traditionnels à force de travail manuelle, tandis que ceux nouvellement créés par la technologie vont aux hommes. Cette relégation des femmes au secteur informel est accentuée par les facteurs culturels, par exemple le machisme en Amérique du sud. En Afrique, l’histoire montre que les femmes sont devenues plus soumises pendant et après la colonisation. L’infériorité assignée culturellement et socialement aux femmes se révèle dans le déséquilibre des sexes à la naissance en Inde comme en Chine. Aux Philippines, l’exode rural combiné au sous-emploi pousse des milliers de femmes à la prostitution. Etc, etc…
La dernière intervenante Cecil Depass n’a pas voulu se prêter au minutage des mots. Avec quelques transparents et des morceaux choisis de reggae, elle a transmis une énergie bien féminine et ses racines jamaïcaines à la salle de cours bondée et nous avons tous clos la session en dansant, un sourire exalté aux lèvres, et paré-e-s pour la manif !

P.-S.

De Calgary, Emmanuelle Piron, 23 juin 2002

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