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Pour le droit des femmes et contre le nucléaire

vendredi 31 mai 2002, par Dominique Foufelle

En Oural méridional, au cœur d’un site nucléaire réputé pour sa dangerosité, la sociologue Nadejda Kutepova a cofondé l’ONG de femmes Planet of hopes – la Planète des espoirs. Et il lui en faut, pour soulever deux sujets tabou : les droits des femmes et l’écologie ! Si l’association s’est fait peu à peu connaître et apprécier pour ses actions en faveur des femmes enceintes, la population n’est pas encore prête à entendre ses mises en garde sur l’environnement.

Les gens d’Ozersk, près de Tchéliabinsk, en Oural, sont condamnés à vivre derrière des clôtures. Non qu’ils aient enfreint la loi. Simplement parce qu’ils sont nés ou ont échoué dans cette ville construite en 1946, près du site nucléaire de Mayak (tristement célèbre pour un grave accident en 1957), conçue dès le départ comme un camp isolé du monde - une des 40 " villes fermées " de Russie. " Quand j’étais petite, je ne pouvais pas sortir de l’enceinte, ou mes parents risquaient d’être arrêtés. ", se souvient Nadejda Kutepova. On se dira, c’était avant le déluge, au temps où le sud de l’Oural était le terrain d’expérimentations ultra-secrètes. Non : aujourd’hui encore, les sorties sont soumises à l’obtention d’un passe, réservé aux plus de 14 ans, contrôlé par des soldats en faction, permanent pour les plus chanceux. Pour les entrées, c’est pire. Si elle veut inviter famille, collègues ou ami-es vivant à l’extérieur, Nadejda Kutepova doit demander une autorisation trois semaines à l’avance, sans garantie qu’elle lui sera accordée. Tout dépendra de l’humeur des autorités.

Une approche pragmatique


Or, les engagements féministes et écologistes de cette sociologue diplômée de l’Université d’Oural ne les mettent pas d’humeur conciliante. Dernièrement, on lui a refusé d’inviter des partenaires avec lesquel-les elle proposait d’animer un atelier de formation pour développer la vie associative locale. Aucun intérêt pour la ville, ont décidé les autorités.
Nadedja Kutepova a cofondé en 1999, avec quelques femmes, l’association Planet of Hopes, " La Planète des espoirs ". Autour des trois membres du bureau, gravitent des médecins, psychologues, avocats, journalistes, qui mettent leurs compétences à disposition. Quelques sympathisants dans l’administration s’efforcent d’appuyer leurs projets. Mais pas de soutien financier des autorités ; celui-ci est apporté par des ONG internationales.
Le nom de l’association a été inspiré à Nadedja Kutepova par sa rencontre avec des membres de Women in Europe for a Common Future (WECF – Femmes en Europe pour un avenir commun), qui lui ont apporté un soutien autant moral que logistique et financier. Elle en avait bien besoin pour ne pas se laisser gagner par la léthargie ambiante. Vivre parqués, pour certains depuis leur naissance, a rendu les quelque 80 000 habitants d’Ozersk extrêmement passifs. Ils réalisent à peine qu’ils sont privés de droits élémentaires : le droit de circuler librement, mais aussi le droit à l’information, et à la santé. Et comme partout où les droits humains sont malmenés, on ne songe même plus à faire respecter ceux des femmes. Révéler à leurs concitoyennes qu’elles ont des droits, et les défendre avec elles, ce sera le premier axe de Planet of hopes.
Cependant, le sujet ne peut être abordé de front. Parler violences conjugales ou droits génésiques, c’est aussi incongru que de parler démocratie. Le premier projet sera donc très concret et d’apparence anodine. Il s’adresse aux femmes enceintes. Leur fournir des informations et conseils de santé pour elles-mêmes et pour leur futur enfant n’est de toute façon pas superflu. Des activités épanouissantes comme peindre ou écouter de la musique leur sont aussi proposées. Rares sont celles avec lesquelles on peut évoquer directement le nucléaire et ses dangers pour les générations futures. Mais les femmes qui ont suivi le programme ont apprécié. Elles connaissent désormais les animatrices de Planet of Hopes, elles leur font confiance, et Nadedja Kutepova ne mésestime pas ce timide premier pas vers la prise de conscience. C’est peut-être par ces femmes que se propagera le combat écologique que mène aussi l’association.

Des réseaux pour la démocratie


Car concernant ce second axe d’action, le chemin promet d’être encore plus long, et beaucoup plus périlleux. Il n’a jamais été question pour les autorités d’informer les citoyens des risques qu’ils encouraient à travailler sur un site nucléaire et à vivre à proximité. Si la vétusté des installations est de notoriété publique, les principaux intéressés l’ignorent. Ou feintent de. Car pour beaucoup, les écologistes mettent en péril l’emploi et la sécurité des habitants. Pas besoin pour l’instant d’engager de gros frais de répression contre eux : la peur de se retrouver sans ressources reste plus forte que celle de ruiner sa santé.
Les militant-es ne désemparent pourtant pas, organisant des ateliers, et passant des articles dans la presse locale. Toute la région de Tchéliabinsk ayant été sacrifiée au dieu nucléaire, des réseaux se sont créés. Planet of Hopes fait partie du Réseau des femmes d’Oural, qui travaille en partenariat avec WECF, et de l’Agence d’information et de coopération des ONG d’Oural et de Sibérie (ces deux régions faisant partie de la Russie), regroupant aussi des ONG mixtes, dont Nadedja Kutepova est coordinatrice. Ces activistes recueillent des informations et les diffusent auprès de la population. Leur but premier est de stopper la contamination. Mais en travaillant à une prise de conscience des victimes, ils savent travailler à la démocratie.

Contacts : Nadya@nadya.chel-65.chel.su ou Planetan@telecom.ozersk.ru

P.-S.

Dominique Foufelle - novembre 2001

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