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Mexique

Les mortes de Juárez

Une autre aberration mysogine de nos jours

vendredi 31 mai 2002, par Josefina Gamboa

Plus de 250 femmes ont été violées et tuées mystérieusement à Ciudad Juárez, ville mexicaine frontalière des Etats-Unis. Aucun crime n’a été éclairci jusqu’à présent. Le gouvernement local se déclare "dépassé" par l’ampleur des événements. Les mesures de sécurité et protection brillent par leur absence. Les femmes se mobilisent, encore une fois....

Ciudad Juárez, avec un million et demi d’habitants, est considérée la quatrième ville la plus importante du Mexique. Mais son importance première réside dans le fait qu’elle la principale ville dans la frontière avec les Etats-Unis : chaque jour, des milliers de personnes croissent "la ligne" dans les deux sens, pour des raisons commerciales, touristiques ou de travail, légalement ou illégalement.

Boom industriel et rêve américain


L’élan économique (Ciudad Juárez présente un taux de chômage plus bas que la moyenne nationale) a provoqué un développement démesuré et désorganisé, et en conséquence, elle subit toutes les maladies d’une grande ville. Sa prospérité est due à l’établissement en masse des "maquiladoras" : des entreprises transnationales de manufacture qui y ont trouvé une main d’œuvre qualifiée et pas trop coûteuse. Selon les statistiques officielles de l’année dernière, cette industrie, avec ses presque 400 usines installées, génère plus de 250.000 emplois directs. Ford, Johnson & Johnson, Siemens, Chrysler y sont installées, entre autres.
Cet important pôle industriel et commercial attire des gens de tout le pays qui fuient le chômage et le manque d’opportunités, ainsi que ceux qui rêvent de croiser la frontière comme "mojados" (mouillés) pour vivre le rêve américain, même en risquant leur liberté et leur vie.
75 % des habitants de Juárez sont venus à l’origine de l’intérieur de la République Mexicaine pour travailler, et y sont restés. Les femmes représentent près de la moitié de cette marée humaine attirée par l’offre de travail : des petites et des jeunes filles, et des femmes adultes. Cela semble plus que logique vue la grande proportion de population féminine sur le territoire mexicain. Ce qui n’est en revanche pas du tout normal c’est qu’elles y trouvent la mort. Depuis 1993, plus de 250 femmes (271 est le "chiffre officiel"), âgées entre 12 et 29 ans, pour la plupart des ouvrières, ont été violées et tuées de la façon la plus sauvage et violente que nous puissions concevoir, sans qu’aucun cas soit jusqu’à présent résolu de manière satisfaisante.

Cafouillages policiers


Il y a 271 histoires, toutes aussi douloureuses et abominables, sur le martyr que ces femmes ont subi avant d’êtres brutalement assassinés : leurs corps, trouvés dans des terrains vagues des alentours de la ville, présentent des terribles signes de torture, de viol collectif, de mutilations, d’étranglement et de coups mortels.
Il ne serait pas exact d’affirmer qu’il n’y a pas eu d’actions entreprises de la part des autorités. 150 personnés ont déjà été arrêtées, mais les trouvailles macabres continuent, avec les mêmes signes de martyr. Tout cela donne l’impression que la police et le gouvernement essaient de façon inutile et stupide d’étouffer l’indignation, la peur et la rage de la société, en inventant des coupables arbitrairement et maladroitement.
Comme pourrait-on accepter comme coupables les hommes détenus jusqu’à présent, si leurs arrestations sont pleines d’irrégularités, sans preuves réelles et accablantes et, surtout, si l’apparition des cadavres au bord des ruisseaux et des terrains ne cesse pas ?
Comme pourrait-on expliquer ces meurtres, dirait-on sortis d’un film d’horreur, si ce n’est pas que par l’inefficacité honteuse, l’inaptitude alarmante et la corruption douloureuse des autorités qui ne peuvent même pas préserver la sécurité des mexicain-e-s ?
Comme pourrait-on bien accueillir les justifications du gouvernement local qui se déclare « dépassé » par cette chasse aux femmes et qui responsabilise, à son tour, le gouvernement fédéral ?

Elever le débat, élargir la mobilisation

L’opinion publique et la société mexicaine ne sont pas restées passives. Des ONG locales et nationales et des femmes courageuses se sont réunies pour réclamer justice, employant toutes leurs forces et tous les moyens à leur disposition, et pour se battre, non seulement pour l’éclaircissement des crimes passés, mais aussi pour la prévention de crimes futurs. Les médias, pour leur part, ont fait des campagnes locales pour une "conscientisation" des femmes : "¡Ponte viva !" (Reste vivante) dit le slogan qui passe a la télé, à la radio, sur des affiches, avec des recommandations qui, dans un contexte moins dramatique, deviendraient ridicules : "Ne sors pas seule la nuit, ne t’habilles pas de façon provocatrice, essaies d’être toujours accompagnée"… Comme s’il s’agissait d’une campagne de vaccination ! Une campagne pour éviter d’être violée et tuée, comme si ce menace était en quelque sorte déjà légitime !
Tout cela est loin d’être suffisant, il s’agit d’une tuerie de 271 personnes : des centaines des femmes dont les vies leur ont été arrachées de la façon la plus sauvage et impitoyable. Tout le pays, et le monde entier, devraient condamner cette prédation et en réclamer justice.
Ce n’est pas une affaire mexicaine. C’est une déprédation misogyne qui doit pousser tou-te-s ceux-celles qui ont des yeux, un cœur et une intelligence à exiger une action déterminante et concrète au gouvernement mexicain afin d’arrêter cette violence faite aux femmes du monde et au genre humain.
Je ne saurais pas dire si la cruelle et inqualifiable tuerie de femmes et jeunes filles est plus ou moins effrayante que l’impassibilité et la stupidité des autorités qui ont été incapables d’assurer le droit à vivre en sécurité aux femmes de Juárez et du Mexique.
Et la question la plus difficile à assumer : parlerait-on de réactions et résultats différents pour arrêter cette prédation humaine si les victimes en question étaient des hommes ?

Les femmes de Ciudad Juárez mènent à présent des actions pour forcer les autorités locales et internationales à prendre des mesures et à qualifier ces événements de Crimes contre l’humanité.
Pour les soutenir, écrivez un mail à :
Elizabeth Abi-Mershed
Comisión Interamericana de Derechos Humanos,
OEA, Washington DC, Estados Unidos
avec copie à :
Por nuestras hijas

P.-S.

Mónica Ledón – mai 2002

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