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Amérique latine

Entretien avec Ana Falú, du réseau Femmes et Habitat

vendredi 31 mai 2002, par Manue

Ana Falú est architecte spécialisée en habitat social, professeure à l’Université de Cordoba, en Argentine. Engagée à la fois sur le front du logement social et celui des femmes, elle est aujourd’hui la coordinatrice régionale du réseau Femmes et Habitat, présent dans 17 pays d’Amérique centrale et du sud. Elle nous livre ici sa vision du développement durable sous un de ses angles les moins connus : l’urbanisme et l’habitat.

Les Pénélopes : Quelle est l’histoire et quelle est la mission du réseau Femmes et Habitat ?
Ana Falú : Le réseau s’est initié en 1987 à Carthagène, Colombie, au sein de la Coalition Internationale pour l’Habitat, organisation qui vise à donner du poids, dans les décisions économiques et sociales, au droit au logement pour tous et au logement social. Nous étions quelques unes à mettre en place dans cette organisation un espace spécifique pour les femmes. Mais il nous arrivait la même chose qu’à la plupart : nous étions très actives dans le processus de réflexion et de proposition d’idées, mais au moment des décisions, nos voix étaient étouffées. C’est ainsi que le Réseau Femmes et Habitat est né.
Nous avons continué à mener réflexions et actions sur le droit au logement et le logement social, mais cette fois du point de vue des femmes, orientées vers elles, et en considérant les femmes comme actrices sociales en tant que telles et non plus diluées dans le cadre de la famille. Maintenant, nous avons une vraie représentation à la Coalition et l’intégration des problèmes de genre est entrée dans les mœurs, dans les textes et dans les actions !
Pour ce qui est de la mission du réseau, elle est multiple, du fait de la diversité de ses membres : centres de recherche, ONG de développement, associations de quartier. Sur le terrain, nous menons enquêtes et études avec une perspective de genre ; et nous soutenons les initiatives de développement local dans les communautés. Sur le plan intellectuel, cette base de données de terrain ainsi acquise nous permet de réfléchir en profondeur sur le thème du genre dans le domaine de l’habitat et de l’urbanisme, et sur leur « durabilité » économique et environnementale, ici en Amérique latine. Le dernier volet de notre action est politique et juridique. Fortes des expériences et de l’analyse accumulées au sein de réseau, nous agissons auprès des autorités locales pour émettre ou favoriser les propositions tendant vers plus d’équilibre social (égalité hommes-femmes au premier plan), économique et environnemental. Enfin, nous participons aux grands agendas régionaux et internationaux comme l’Articulation Mercosur, la plateforme de Beijing, la Conférence Habitat II à Istanbul (1996) et les Sommets de la Terre de Rio et bientôt Johannesburg.

Quels outils utilisez-vous, quels obstacles rencontrez-vous ?
Ana Falú : Les outils sont nombreux. Pour les études, une approche de genre, bien sûr. Créer et systématiser l’utilisation d’indicateurs socio-économiques de genre pour comparer les cas et évaluer l’évolution des situations. Pour le lobbying politique, avant tout il s’agit de travailler sur les formes actuelles de planification urbaine, et, dans ce cadre, d’approfondir les concepts et la pratique de politiques pro-actives de réduction des inégalités. A ce titre, les systèmes de quotas ou de parité sont nécessaires au changement symbolique et crédibilisent la capacité des femmes à prendre des décisions.
C’est la dynamique de réseau qui donne une cohérence à toutes ces composantes et les transforme an actions concrètes. C’est ainsi que notre programme « local à local » a récemment catalysé une dynamique de développement participatif dans plusieurs villages ou quartiers de villes d’Amérique du Sud. A Cosquin, par exemple, un village de la Sierra de Cordoba en Argentine, les femmes artisanes et celles des commissions de quartier se sont organisées avec la municipalité pour redynamiser des quartiers pauvres, en prenant en main l’aménagement des abords de la rivière voisine et en développant des activités commerciales basées sur l’artisanat.
Quant aux obstacles, hommes ou femmes, tout le monde n’est évidemment pas réceptif à ces actions, mais la constante chez ceux et celles qui le sont est d’être profondément démocrate. L’obstacle majeur que nous rencontrons est cependant le manque cruel de moyens, bien avant tout autre. Avec plus de moyens, nous pourrions mener plus d’actions, à tous les niveaux !

Comment préparez-vous le Sommet de Johannesburg ?
Ana Falú : Nous travaillons en ce moment avec nos confrères et consoeurs environnementalistes, pour leur faire comprendre que les femmes sont porteuses des meilleurs compromis en termes de gestion d’eau et des déchets, de respect des espaces verts ou naturels. Ces thèmes sont en effet directement associés à la qualité de vie dans les villes comme des villages, ils ne peuvent être décemment traités que s’ils prennent en considération la répartition spécifique des rôles des hommes et des femmes dans la vie des communautés.

Quelle est votre définition du développement durable ?
Ana Falú : Je laisse aux expert-e-s le soin de donner une docte définition. Je voudrais simplement souligner que dans le contexte d’urbanisation et de concentration qu’a connu l’Amérique Latine des dernières décennies, les problèmes de développement sont avant tout des problèmes de distribution inéquitable des richesses et d’absence de politiques inclusives garantissant le droit au logement pour tous, plus que de pauvreté proprement dite. Cette situation crée l’insécurité, dont les femmes sont les premières victimes. Peut-on parler de cités « durables » quand l’insécurité et la violence constituent la limite n°1 à leur liberté de mouvement ?

Difficile de ne pas parler de la situation en Argentine aujourd’hui… ?
Ana Falú : Totalement critique ! Imaginez-vous que dans ce pays riche, avec de grosses ressources en gaz et en pétrole, des terres fertiles, une population à haut niveau d’éducation, la pauvreté a gagné 50% ces derniers mois. Si la paupérisation touche de manière très visible les classes moyennes éduquées qui autrefois vivaient confortablement, elle n’épargne personne. Les femmes, en particulier, sont devenues la variable d’ajustement des politiques néolibérales qui asphyxient chaque jour davantage les foyers d’Argentine. C’est un phénomène large et complexe, mais je ne peux m’empêcher de dire que la situation en Argentine aujourd’hui n’est que la partie émergée d’un iceberg qui pourra toucher de très nombreux pays « en développement » à sa suite s’il n’y a pas une prise de conscience globale. D’où l’importance et l’extrême urgence de générer des mécanismes de solidarité internationale.

NDLR : C’est à Porto Alegre que nous avons rencontré Ana Falú. Elle y animait l’atelier « Sexe, Mensonge et Commerce International », qui présentait les résultats d’une étude sur les impacts sociaux, notamment en termes d’égalité hommes-femmes, des accords commerciaux internationaux signés entre l’Amérique du Sud et l’Europe ou les Etats-Unis.
Lire l’article sur mediasol.org

P.-S.

Propos recueillis par Emmanuelle Piron, 20 mai 2002

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