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Journal de bord - 1

vendredi 16 janvier 2004, par Dominique Foufelle

Polyphonique, le Journal de bord des Pénélopes vous raconte les péripéties qui jalonnent le séjour de l’équipe, les impressions, les éblouissements et les coups de sang. Il débute au jour du départ, le dimanche 11, par le récit d’un voyage éprouvant et cocasse. Et puis, c’est le moment des découvertes et des premières rencontres, avant que ne déboule la foule immense du FSM…

De Roissy à Mumbai, en passant par Bahreïn…

11 janvier 2004
Chère Tata Dodo,
Le début du voyage se révèle imprévisible, interminable, comme une longue queue d’attente. Tes quatre pénélopes sont arrivées enthousiastes et fraîches vers 9 h 30 à Roissy. Destination Mumbai. Un horrible mot qui saute aux yeux nous attend sur les écrans : DELAYED. Mais ce sont nos yeux qui ont jailli des orbites lorsqu’on apprend qu’il s’agit d’un problème technique (glups) et que le départ est prévu vers 16 h. Tellement des mails à écrire encore, tellement de coups de fil en attente pour assurer encore l’arrivée de nos sept invitées au Forum Social Mondial et nous, déçues et coincées entre les murs d’un aéroport, tout simplement. La queue ne bouge pas, on se rebelle en direction d’un café croissant. Patience encore, il faut attendre pour obtenir un casse-croûte. Puis revenir à la file d’attente. Attendre. Entre-temps, deux cadres industriels, qu’on aborde naïvement les croyant partenaires du Secours Catholique en route pour le FSM, nous jouent une blague pas drôle pendant quelques interminables minutes. On comprend enfin qu’ils ne sont pas dans la délégation de José Bové comme ils assurent. Ensuite, la moquerie, la drague, mêlées de sexisme et misogynie. Les Pénélopes attaquent ; au bout de quelques heures de provocation dans les couloirs et salles d’attente, on reçoit une cotisation et une promesse d’implication comme membre actif dans la recherche de fonds. Bizarre ce voyage… déjà. Enfin, on nous informe que ça sera plus long que prévu. GulfAir nous propose un déjeuner sans choix ni café. Nos nouveaux " amis " nous collent et tout s’annonce vraiment fatigant. Enfin, on monte dans un avion pour 5 h 30 de vol. Mais la connexion est ratée, on dormira à Bahreïn, où l’on devra passer une journée entière. Pas grave, cela nous fait juste perdre un jour de voyage, et nous n’avions que 23 456 choses à régler sur Mumbai avant que les invitées n’arrivent. Résignées, fatiguées, les Pénélopes rient sans arrêt… pour ne pas pleurer. La délégation française d’une soixantaine de personnes se connaît déjà, crie dans l’avion, applaudit quand il le faut. Arrivant à Bahreïn, 1 h du matin, le destin nous joue encore une blague de mauvais goût. Combien de fois aura t-on scanné nos bagages à main ? Certaines ont compté trois dans le même aéroport. La queue infinie nous conduit quelque part, mais nous ne savons pas trop où. Il s’agit de récupérer les tickets pour l’hôtel. Les minutes passent, les têtes changent, les rires disparaissent progressivement. Il est trois heures du matin quand on réussit à partir vers l’hôtel, pour dormir un peu, sans oublier de se lever pas trop tard pour profiter un peu de la journée suivante, et découvrir cet émirat arabe tellement intrigant. Bonne nuit.

Lundi 12 janvier
Bahreïn. Nous nous réveillons tard dans notre hôtel perdu dans une sorte de No man’s land de constructions et de routes de sable. À la réception, on demande des infos pour aller prendre l’air. Problème : ils sont trois à l’accueil, mais personne n’arrive même à repérer l’hôtel sur la carte de la ville. Ce qu’il y a à voir ? La chose la plus intéressante semble être un pont qui conduit à l’Arabie Saoudite. On choisit d’aller se balader dans les rues de la ville. C’est une ville moderne, sans beaucoup de charmes avec un endroit qui ressemble de loin à un souk, quelques rues étroites et de nombreuses échoppes où les vendeurs veulent absolument nous refourguer des chameaux en peluche qui bêlent. Il y a très peu de femmes dans les rues. Certaines sont complètement voilées de noir. D’autres sont habillées à l’occidentale ou à l’indienne. Inutile de préciser que nous sommes vraiment contentes de rejoindre l’aéroport le soir avec l’espoir d’atterrir un jour à Mumbai. Bien sûr, notre avion a deux minuscules heures de retard, mais à Muscat, nous arrivons à prendre notre correspondance. On arrive au petit matin en Inde.

Mardi 13 janvier
Mumbai. 6 heures du matin, nous voilà enfin en Inde. Il est très tôt, nous sommes très loin du centre ville et l’activité est hallucinante. Conduire ici, c’est avoir un compas dans l’œil et de très bons freins. En chemin, on croise des écolier-es en uniforme, des cyclistes, des rickshaws… tout un monde qui se croise à toute vitesse. Sur la route de notre hôtel, notre taxi joue sa vie et les nôtres à quelques millimètres. Sur nos conseils avisés ("si, si c’est par là"), le taxi s’engouffre en sens inverse dans une voie à sens unique. Petite frayeur. Eva, très motivée, veut sortir pour arrêter le trafic et nous laisser passer. Elle est retenue à temps par Malin… À coups de klaxon, on arrive à passer et notre hôtel apparaît au loin.
Notre hôtel surplombe le quartier ; immense building entouré de pelouses vertes, de fleurs et de barrières. Contraste avec la pauvreté tout autour, les bidonvilles que l’on aperçoit de la fenêtre de notre chambre climatisée, les nombreuses familles qui dorment sur le trottoir… Impression assez désagréable d’être dans un ghetto de riches blancs servis par une multitude d’Indiens qui attendent nos pourboires. Vive l’altermondialisation !
Trop fatiguées pour entamer une nouvelle journée, on dort quelques heures. Réveil embrumé en début d’après-midi et début d’une folle aventure pour Josefina : les visas pour nos partenaires africaines. Elle vous racontera ça dans un spécial "visa". Avec Eva, on file en rickshaw vers le lieu où se tiendra le forum pour récupérer nos accréditations. On a du mal à s’habituer à frôler de près voitures et motos, mais ça va venir. Tout se passe dans un même et unique lieu immense, où les baraquements se construisent encore. Tout le monde dit que ce sera fini à temps, mais juste à temps…
Le soir, on prend notre premier repas indien. On se brûle la langue, la gorge et même le nez. C’est très bon, même si on ne sait pas exactement ce qu’on ingurgite.

Mercredi 14 janvier
Eva et Malin partent tôt le matin pour rejoindre le forum féministe qui se tient pendant deux jours à Mumbai. À midi et demi, on part avec Josefina pour rencontrer Sathya Saran. C’est elle qui doit nous fournir une partie des contacts pour rencontrer des associations de femmes indiennes. D’après ce que j’ai compris au téléphone, nous devons la retrouver dans "quelque chose" concernant le mariage. Immédiatement, on pense séminaire, débat sur le mariage en Inde, les arrangements entre famille… Après une heure et demie de rickshaw (pour bien comprendre notre douleur, rappelez-vous qu’un rickshaw, c’est comme un scooter avec un petit toit), de pots d’échappement et de poussière, on arrive au lieu dit qui se trouve être un show de robes de mariées ! C’est Femina, le magazine que dirige Sathya qui l’organise (Féminin sauce indienne). On y trouve toute la bourgeoisie indienne venue admirer les robes roses, bleues, vertes, minutieusement brodées et serties de perles. On discute avec de jeunes femmes indiennes sur la question du mariage. Toutes commencent par nous expliquer la différence entre mariages arrangés (la grande majorité) et les love-mariage (Mariage indien : par amour ou par famille ?), et finissent en nous expliquant à quel point le mariage est merveilleux, une sorte de point d’orgue de leur vie…
On retrouve ensuite Runa Banerjee, qui a monté une coopérative de femmes artisanes près de New Delhi (Runa Banerjee : pas d’autonomie sans revenu). Drapée dans un sari noir, elle nous raconte cette expérience commencée, il y a plus de 20 ans. C’est une femme charismatique, très sûre d’elle-même et du travail qu’elle a mené. C’est une belle rencontre.
En sortant, on cherche un taxi pour rejoindre le forum. Tâche assez compliqué car aucun ne semble connaître Nesco, le parc d’exposition où se situe le forum. Et bien sûr, nous n’avons emporté avec nous ni carte, ni indications. Il nous faudra plus d’une heure et demie pour arriver à destination. En retard d’une heure pour notre rendez-vous avec la Ciranda avec qui l’on s’associe pour assurer la couverture journalistique.
Pour finir notre journée, on passe encore près de deux heures en voiture pour rejoindre notre hôtel (temps de trajet usuel : 1/2 heure), le taxi n’ayant pas vraiment compris où nous voulions aller. Le soir, on teste le buffet de notre hôtel. Un peu cher (le triple de ce qui se fait ailleurs), mais assez bon et plutôt reposant après notre journée. L’un des serveurs, Jacky, nous offre les bières et une part de son gâteau d’anniversaire plein de crème.

16 janvier 2004
Le réveil devient de plus en plus dur, et le stress ne diminue pas vraiment. Karine n’a pas dormi de la nuit… Battements de cœur rapides ? On l’oblige à se recoucher comme de véritables mamans. Tout le monde n’est pas à l’heure pour notre réunion de bienvenue. Claudia, notre partenaire et amie brésilienne, arrive ravissante et fraîche dans un taxi, malgré son long voyage de plus de 20 h. Debora, notre collègue camerounaise ne se remet pas encore de son périple pour l’obtention de son visa indien à Addis, Ethiopie, et dort encore. Natasha, représentante de Déclic vient de descendre de l’avion, mais est présente à la table du petit-déjeuner. Enfin, nous commençons la réunion dans la salle Jasmine III. Tout le monde se présente, et nous passons tout de suite aux choses concrètes : ateliers, séminaires, organisation, réunions importantes. Karine ressuscite et descend enfin. Soulagement. Puis vers midi tout le monde, ou presque, récupère les per diem, et nous de notre côté, des beaux cadeaux. Ensuite, décharger des photos, et Debora qui arrive avec les produits de femmes d’AFCA, le groupe d’économie solidaire qu’elle accompagne. On déguise une Malin suédoise en peignoir et pantoufles camerounais. C’est vrai, elle ne fait pas autochtone, mais on a besoin d’un mannequin.
Entre-temps, Claudia, Cristina et Karine tracent (en retard, bien sûr) à la réunion de la Marche mondiale des femmes, où elles rencontreront la représentante indienne de la marche, une femme extraordinaire au nom imprononçable. Eva et moi faisons l’effort d’aller à une réunion du groupe international d’économie solidaire. Pas terrible. Ripess et l’Alliance semblent oublier la solidarité qui les convoque, et investissent plus d’une heure dans des désaccords sur les protagonistes du panel de 10 000 personnes qu’à leur surprise, les organisateurs ont accordé au thème, il y a moins d’un mois. Heureusement, une rencontre riche sauve le déplacement, la chaleur, la fatigue. Rose Maria, de Fase Brésil nous parle des expériences des femmes sur le terrain dans les différents états de son pays. Nous décidons de marcher jusqu’à Nesco pour l’ouverture. Vingt minutes de marche suffisent pour ne plus pouvoir respirer. La pollution de Mumbai nous semble invraisemblable. Nous aimerions pouvoir dire "marchons pour prendre de l’air", mais ni le rickshaw, ni le taxi ni la marche sont de moyens de transport qui puissent nous épargner cette réalité. La surprise. Tandis que hier le Nesco était un chantier en construction, presque désert, où l’on pouvait se donner rendez-vous et même se retrouver, aujourd’hui la foule envahit même les plus petits coins. Beaucoup de locaux-les, à notre grande joie. Et la marche des Dalits (intouchables, exclu-es) est arrivé bien avant nous malgré leurs 10 km de parcours. En rentrant, on tombe sur Vandana Shiva, et nous décidons avec Rosa Maria, qui partage une tribune de plénière avec elle, de l’aborder. Gros sourire, mais très occupée, elle ne s’intéresse pas à nous. Puis l’aventure de découvrir le media center, où les ordinateurs Linux sont installés, même s’ils ne sont pas toujours opérationnels. Mot de passe obtenu, puis nous partons à la recherche d’un espace silencieux pour faire nos débats radios.
Mission impossible. Nos jambes nous supplient de leur offrir une pause. Rickshaw de retour à l’hôtel, où une femme d’Oxfam nous demande de l’aide pour l’hébergement. Elle dormira dans le lit de Marie-Jeanne qui est toujours à Kinshasa pour cause d’obstacles capricieux et obtus à la libre circulation des personnes, mon nouveau combat. En effet, Mumbai est overbooké et elle est à la rue, comme nous le serons à partir du 21, selon les dernières nouvelles. Et oui, il n’y a pas que le Forum Social qui est guidé par l’improvisation ; les réservations hôtelières aussi. Le lieu est tellement immense, la foule si intense, que certaines ont cherché sans succès la grande plénière d’ouverture. Les programmes sont prêts, mais les obtenir est un défi. Les petits sacs pour les délégués ne sont plus disponibles aujourd’hui, faudra tenter sa chance demain pour la troisième fois. Si hier je voyais cette rencontre comme un événement à teint purement indien, aujourd’hui, j’ai pensé aux rues de la PUC à Porto Alegre, mais avec le double de population. Chants, panneaux, petites manifs colorées… les odeurs et visages sont richement différents, mais le même esprit est là. Pour certain-es, ce FSM est un défi qui décidera si le processus est exportable hors Amérique Latine, et donc vraiment capable d’englober une société civile universelle. Pour d’autres, être tous et toutes là, dans un cadre similaire, avec d’autres complications et d’autres avantages peut-être, est déjà une énorme réussite.

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