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Les tueurs en série à caractère sexuel II

mercredi 31 décembre 2003, par Dominique Foufelle

L’aspect social des meurtres en série à caractère sexuel est rarement mis en évidence. Pour Leyton (1986), ces meurtriers se retrouvent dans une situation sociale inférieure à leur situation familiale d’origine, alors que leurs victimes proviennent de classes supérieures à la leur [16]. Hickey (1991 : 60) a montré l’existence d’une relation causale entre la densité de la population et le taux de multicides sériels. Pour Wilson et Seaman (1990 : 297), les meurtriers en série proviennent des classes sociales moyenne et inférieure [17], classes qui sont, selon eux, "surpeuplées". Il se produirait alors "the overcrowded rat syndrome". Pour Leyton (1986 : 294), les femmes sont victimes des frustrations sociales des tueurs et de l’échec de l’american way of life. Bref, pour cet auteur, le meurtrier cherche à se venger de la société qui l’a humilié et tente, par ce moyen, d’accéder à la célébrité. Cette explication s’appliquerait également aux tueurs de masse comme Lépine, Fabrikant et les autres.
En tenant compte du type de victimes et des motivations des tueurs, on peut tirer deux grandes conclusions : 1° les meurtriers en série s’attaquent principalement aux minorités (sexuelles ou visibles) ; 2° les meurtres en série à caractère sexuel sont le fait essentiellement d’hommes blancs qui proviennent de milieux sociaux inférieurs ou moyens [18]. Ils s’attaquent avant tout à des femmes ou des êtres féminisés (enfants, homosexuels) marginalisés (prostituées) ou à des femmes situées socialement à un niveau supérieur au leur (étudiantes d’université, par exemple). Ces meurtres sont la mise en œuvre d’idées racistes et sexistes, motivée, entre autres, par un désir de vengeance. On s’attaque à plus faible que soi et on lui fait payer son relatif échec social.

Fictions


Pour Reed Andrus (dans Spehner, 1995 : 52), "les tueurs en série semblent être le phénomène culturel pop des années quatre-vingt-dix". La prolifération des best-sellers est en effet ahurissante. Le meurtre en série fait vendre. On multiplie les collections et une nouvelle expression a fait son apparition - the serial killer novel - consacrant par le fait même la consolidation d’un sous-genre (Spehner, 1995 : 39). Quelles sont les caractéristiques de ce sous-genre ?
Dans cette littérature populaire à suspense, inévitablement le tueur en série à motivation sexuelle est un être doté d’une intelligence supérieure, "redoutable", machiavélique. C’est le cas d’Hannibal Lecter, l’assassin créé par Thomas Harris (1989, 1992, 1999). C’est également le cas de Gary Soneji, de Casanova ou de M. Smith, les protagonistes de romans de James Patterson (1993, 1996, 1998, 1999). Nous pourrions multiplier les exemples. Chacun de ces personnages s’inspire de cas réels. Il est souvent difficile de distinguer la réalité de la fiction puisque les profileurs du FBI eux-mêmes ont avoué que leurs "antecedents do go back to crime fiction more than crime fact" (Douglas et Olshaker, 1995 : 32 ; voir également Jenkins, 1994 : 223-229) [19].
Aussi, le rôle du profileur est toujours mystérieux, si ce n’est magique, même s’il est entouré d’une aura scientifique. L’exemple le plus pittoresque est sans doute le fait d’Andrea Japp (1999) qui met en scène une mathématicienne qui, à partir d’un programme d’ordinateur particulièrement énigmatique et efficace, découvre que deux femmes s’acharnent à faire disparaître les hommes responsables de la mort d’une adolescente autiste dont elles sont respectivement la mère et la grand-mère. L’esprit rationnel et "différent" de la mathématicienne est la clé permettant la résolution du mystère. Toutefois, la mathématicienne taira sa découverte, afin que les tueuses, des parents meurtris, puissent terminer leur œuvre macabre. [20]
L’utilisation d’un profileur est toujours décisive. L’idée est simple : le policier ordinaire n’a pas été formé pour affronter de tels monstres. Ce policier devra faire appel aux spécialistes du FBI ou à des psychiatres, sauf s’il est lui-même un profileur aguerri. Le profileur, pour bien faire son travail, devra subir une descente aux enfers en se mettant à penser comme le psycho-killer. C’est ce que font, par exemple, Will Graham dans Dragon rouge (Harris, 1989) et Alex Cross dans Le Masque de l’araignée (Patterson, 1993). [21] La capacité de rentrer littéralement dans la peau du tueur, de le comprendre, serait la clé permettant d’arrêter leur série et de sauver de multiples vies humaines. Est opposé ici la brillante intuition du profileur à la logique individuelle et déviante du tueur. Mais dans tous les cas, il faut que le meurtrier, même le plus intelligent, commette une erreur pour que l’enquête aboutisse. Souvent, le tueur s’avère être l’expert en psychiatre consulté ou même un agent du FBI ou un policier local qui, parce qu’il est mêlé à l’enquête, brouille les pistes (Connely, 1997 ; Patterson, 1995). L’enquête sera d’autant plus difficile et périlleuse que le tueur s’attaque souvent au profileur ou à sa famille (Harris, 1989 ; Patterson, 1993, 1997). Ici, le tueur ne se contente pas de défier les policiers, il les traque, en fait ses proies. Le combat entre les forces du bien et celles du mal ne peut dès lors qu’être titanesque.
Le recours au traumatisme dans l’enfance comme cause explicative du comportement du tueur est une banalité dans la littérature depuis La Bête humaine de Zola (1890). Cette thèse est tellement banale que le tueur en série Dennis Nelson avouait : "I casually threw the police a psychiatrist’s cliché." (Masters, 1993 : 195) Néanmoins, ce type d’explication est devenu virtuellement automatique aussi bien en fiction que dans les études "savantes". [22] Pourtant, la psychiatre Helen Morrisson (1991 : 8) prétend qu’il n’y a peu de preuves à l’effet que les tueurs en série ont été abusés physiquement ou sexuellement durant leur enfance. Mais l’avantage de réduire la violence des serial killers au traumatisme subi durant l’enfance réside dans le fait que cela donne une explication totalement privée à une violence qui est, elle, publique. La société et ses mécanismes d’intégration sociaux et idéologiques ne sont jamais remis en cause.
On pourrait croire que le recours à l’idée du traumatisme dans l’enfance relativiserait la culpabilité du meurtrier. Il n’en est pourtant rien. Dans les romans, les chasseurs de tueurs en série préfèrent souvent leur donner la mort que de les arrêter, car ces tueurs très intelligents et irrécupérables trouveront toujours les moyens nécessaires d’échapper à la condamnation à mort et même de s’évader. En plaidant la folie et en convainquant le juge, le jury, le procureur et même leur avocat qu’ils souffrent de dédoublement de la personnalité et que leur première personnalité n’est pas coupable, ils pourront alors se retrouver dans une institution pénitencière psychiatrique où ils tromperont tous les spécialistes qui s’occupent d’eux. Et, à leur sortie, ils recommenceront une nouvelle série tout en cherchant à se venger de ceux qui les ont démasqués et arrêtés. [23] Non seulement laisse-t-on sous-entendre que la peine de mort est la seule solution face à de tels monstres, mais pis encore, que le système judiciaire tel qu’il est, avec la présomption d’innocence, est une entrave au réel fonctionnement d’une justice immanente. Le justicier, qui est un chasseur de tueurs, a tout à fait le droit moral de s’ériger en juge, en jury et en bourreau (voir, entre autres, Weaver, 1994).

Quelques "maux" en guise de conclusion


Il n’est sans doute pas fortuit que le serial killer novel ait connu une croissance exponentielle dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Cette littérature est très souvent conservatrice, si ce n’est réactionnaire. Les valeurs humanistes y sont régulièrement battues en brèche de façon explicite. [24] Sous prétexte d’autodéfense et de neutralisation de criminels, on assiste à une idéalisation de la vengeance et de la violence privées du "justicier", c’est-à-dire de représentant de l’ordre moral conservateur. Les romanciers participent, à leur façon, à nourrir et à justifier cette violence - qui repose dans la réalité sur un socle raciste et sexiste. Leurs personnages sont souvent remplis de mépris pour les libéraux réformistes qui ne comprennent pas que la société fait face à une désintégration et que les valeurs "morales" traditionnelles sont en voie de perdition. Ce n’est pas uniquement contre un psychopathe que ce justicier doit combattre, mais également contre la décadence morale de la société.
Le tueur en série est une créature qui participe au chaos social d’une société de plus en plus atomisée et ses poursuivants défendent un ordre désormais en pleine déliquescence, car trop permissif. Ce criminel agit comme un terroriste, et ses activités ébranlent la société. Il est un prédateur bien réel, qui ressemble à monsieur tout le monde, qui peut être même un voisin et qui frappe quand bon lui semble. Il est le cauchemar ultime. Et, on sait pertinemment bien que ce cauchemar n’est pas prêt à s’arrêter. Mais en réduisant la question de cette violence indicible à une explication privée, personnelle, psycho-pathologique, on évite, contrairement au néo-polar européen, de remettre en question le système social et sa dynamique intrinsèque, au profit du renforcement des mécanismes répressifs de l’État ou de la violence privée. Et les romanciers en rajoutent.
Tant chez le FBI et la majorité des analystes que chez les écrivains, la circularité sexiste fonde la (mé)compréhension du phénomène : dans les séries de meurtre à caractère sexuel, les victimes sont des femmes ou leurs ersatz et, en définitive, les coupables sont encore les femmes, c’est-à-dire les mères.
Cet "âge du crime sexuel" [25] s’avère être aussi, indubitablement, l’âge du "gynocide" (Caputi, 1987).

Bibliographie

P.-S.

© Droits réservés : Richard Poulin et Sisyphe

Notes

[16] Cela s’avérerait le cas surtout lorsqu’il est question des tueurs en série organisés (Lévesque, 1996), tandis que les tueurs désorganisés assassineraient dans leur propre milieu social ou s’attaqueraient aux marginaux.

[17] Cette appartenance des tueurs aux classes moyenne et inférieure est confirmée par l’étude de Ressler et al. (1988). En Amérique du Nord, la domination de la théorie fonctionnaliste a imposé les catégories "inférieure", "moyenne" et "supérieure" pour dépeindre les "classes sociales". Malheureusement, ces catégories ne renvoient qu’aux revenus. Ainsi les travailleurs qualifiés font partie de la classe moyenne et les travailleurs non qualifiés, qui touchent le salaire minimum ou à peine plus, font partie de la classe inférieure. Une étude plus approfondie s’avère donc nécessaire afin de comprendre la réelle dynamique sociale en jeu.

[18] Mais dans la littérature, les tueurs en série sont souvent d’origine bourgeoise ou membre de profession libérale. Capitaine Love de David Wiltse (1998) est chirurgien, Mary Lowe de David L. Linsday (1991) est mariée à un grand bourgeois des "Villages", l’un des "faubourgs les plus huppés du pays", Hannibal Lecter (Harris, 1989, 1992, 1999) est psychiatre, le tueur "sans visage" de John Katzenbach (1988) est photographe professionnel ; les exemples pourraient être multipliés.

[19] À ce titre, la " profileuse " Carine Hutsebaut (2000) cite Sir Arthur Conan Doyle au début de son livre pour bien marquer la méthode qu’elle entend suivre !

[20] Le thème de la vengeance contre des hommes ayant abusé sexuellement de femmes fait de plus en plus l’objet de serial killers novels. La Cinquième Femme d’Henning Mankell (2000) représente sans nul doute l’un des bons romans du genre.

[21] Le succès de ces livres s’est évidemment traduit dans la production de films.

[22] Puisque le cynisme ne tue pas (encore), Lawrence Bl ock (2000 : 383-389) affirme que c’est la faute de la mère même si le tueur en série ne l’a jamais connue, puisqu’elle est morte à sa naissance : "Ta venue au monde avait tué la femme à qui tu tenais le plus. Pour que tu te sentes vraiment vivant, une femme devait mourir."

[23] William Diehl (1994, 1996) a mis en scène un psychopathe qui déjoue tout le monde en feignant la folie (personnalités multiples) et qui, dès sa sortie de l’institution psychiatrique, se remet à tuer avec l’aide d’une complice (team killers). Martin Vale, le "brillant avocat" qui lui a sauvé la vie dans Terreur extrême (1994) mène la chasse dans La Stratégie de l’hydre (1996) en promettant que, cette fois-ci, "Aaron [Stampler] ne lui échappera pas".

[24] L’un des exemples les plus criants de ce genre de propos est au cœur du roman de Michael Waever (1994) où un journaliste démocrate se met à pister un psychopathe "d’une intelligence diabolique" pour venger la mort de sa femme. Par le fait même, il remet en cause toutes ses valeurs "libérales". En les enfermant dans la poubelle de sa conscience transformée et désormais libérée, il pourra éliminer le tueur et participer au "nettoyage" de la société.

[25] L’expression est du romancier Colin Wilson, 1976.

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