Accueil du site > Evénements > Le Prix Nobel de la Paix à Shirin Ebadi, avocate Iranienne

Le Prix Nobel de la Paix à Shirin Ebadi, avocate Iranienne

vendredi 31 octobre 2003, par Emmanuelle Piron

"Le Prix Nobel de la Paix a été attribuée à Me. Shirin Ebadi, une avocate Iranienne. En 100 années d’existence, c’est la onzième fois que le Prix Nobel de la Paix est décerné à une femme et la première fois à une musulmane." Pierrette Herzberger-Fofana, chercheuse en genre et développement à l’Université de Nuremberg en Allemagne, dresse dans cet article un portrait fort documenté de Shirin Ebadi et rend un hommage sincère à la lauréate du Nobel de la Paix et au comité d’Oslo qui l’a désignée.

« Mon cœur est en fête, toutes les fois qu’une femme émerge »

Cette citation tirée du livre de la romancière Sénégalaise, Mariama Bâ une « Si longue Lettre » (p. 128) , traduit l’émotion et la joie qu’ éprouvent toutes les activistes du monde à l’ annonce de cette bonne nouvelle. Les femmes se réjouissent de la décision du comité d’ Oslo d’honorer Shirin Ebadi pour son engagement en faveur de la démocratie et des Droits humains, des droits de la femme et des enfants dans son pays et pour le dialogue entre les cultures et les religions. Dans sa déclaration officielle, le comité salue « une professionnelle compétente, une avocate courageuse et une femme vaillante qui n’a jamais tenu compte des menaces pesant sur sa propre sécurité. Dans une époque marquée par la violence, elle a avec obstination soutenu la non-violence. Une femme qui fait partie du monde islamique et dont le monde entier peut être fier. »

Mme Ebadi est une musulmane qui vit pleinement sa foi et prouve qu’elle peut assumer sa religion sans faire entrer en contradiction les piliers de l’islam et les principes fondamentaux qui régissent les droits humains.

Portrait de la lauréate

Shirin Ebadi s’est particulièrement engagée à défendre les femmes, les enfants et toute personne politiquement persécutée, ce qui lui a valu, à plusieurs reprises, d’être arrêtée et emprisonnée. Âgée de 56 ans, Shirin Ebadi est née à Téhéran où elle a fait ses études de Droit. Elle a poursuivi sa formation juridique en France. En 1975, Me. Ebadi est la première femme nommée juge en Iran. Suite à la révolution islamique de 1979, elle est contrainte d’abandonner son poste et de se consacrer à sa profession d’avocate, une fonction qu’elle accomplit comme un véritable sacerdoce. Mère de deux filles adultes, Shirin Ebadi fonde un centre pour enfants avec des amis et, elle intensifie son combat en défendant des dissidents politiques. Elles est la cible de représailles politiques et assignée à résidence surveillé. Grâce à sa ténacité et sa plaidoirie véhémente, elle parvient à faire libérer plusieurs intellectuels dont l’écrivain Fardsch Sarhuki qui avait passé deux ans en prison et Abass Monoufi. Tous deux vivent actuellement en exil à Francfort. Dans son interview à la deuxième chaîne de télévision allemande (ZDF) Abass Monoufi a déclaré : « Shirin Ebadi est l’un des écrivains les plus courageux de notre pays. Son prix va consacrer la liberté d’opinion et accentuera le processus de réformes en Iran ».

Shirin Ebadi est l’auteur de 15 livres qui sont tous censurés en Iran. Aucun de ses ouvrages n’est en ciculation ; même les études qu’ elle a menées pour des organismes internationaux n’étaient pas disponibles à la foire du livre de Francfort qui a ouvert ses portes depuis jeudi. En 1994, Me. Ebadi avait rédigé pour le compte de l’ UNESCO une étude sur « Les Droits de l’enfant. Etude sur les aspects juridiques des droits de l’enfant en Iran ». Elle a présidé de nombreuses conférences dans son pays et dénoncé les violences que subissent les femmes et les enfants. En 1997, Shirin Ebadi a pris part à la campagne qui a abouti à l’élection présidentielle de l’aile réformiste de Mohammed Khatami. Elle s’est rendue célèbre vers la fin de 1998 en décelant, avec d’autres avocats, les coupables d’ une série d’attentats et crimes politiques. A l’époque de nombreux dissidents politiques avaient été assassinés par les services secrets iraniens. En l’an 2000, elle est arrêtée pour un laps de temps à cause de l’affaire des vidéos. Elle aurait avoué, sous la contrainte, aux islamistes, ses contacts étroits avec l’ Establishment. Elle est condamnée à 18 mois de prison avec sursis.

Mme Ebadi se trouvait à Paris lorsqu’elle a reçu l’appel téléphonique du comité d’ Oslo. Sa nomination l’a surprise : elle ignorait qu’ elle était en lice pour le Nobel. Elle a dédié son prix à tous ceux et celles qui œuvrent au respect des droits humains et particulièrement, ceux de la femme et de l’ enfant. Croyante et pratiquante, Shirin Ebadi a notamment déclaré au cours de son interview à la télévision allemande (ZDF) : « Je suis musulmane, on peut être musulmane et soutenir la démocratie. Entre l’islam et les droits humains, il n’ existe pas de contradictions. Si un pays viole les droits humains alors ce n’est pas la faute de l’ islam. Ce n’est pas parce qu’on est musulman qu’on ne peut pas respecter les droits de l’ Homme. Mon problème ce n’est pas l’islam, mais c’est la culture patriarcale. Des pratiques telles que la lapidation n’ont pas de fondement dans le Coran. »

Faisant allusion à la condition des femmes en Iran, Shirin Ebadi a souligné le rôle qu’ elles jouent. D’une part, les lois limitent leur désir d’ émancipation et freinent leur liberté de mouvement, - elles ont par exemple besoin du consentement de leur père ou époux pour voyager - mais d’autre part elles forment une groupe non négligeable au niveau universitaire et sur le marché du travail.

L’attribution de ce prix est un message fort. Il souligne l’ action, bien souvent occulté des activistes qui sont régis par les lois islamiques. C’est d’ailleurs l’un des aspects que le Comité a mis en exergue en déclarant, lors de la nomination de Mme Shirin Ebadi : « La lutte pour les droits fondamentaux de l’Homme constitue son champ d’action principal, et aucune société ne mérite le qualificatif de civilisée si les droits des femmes et des enfants ne sont pas respectées. »

En 2001, Mme Ebadi avait remporté en Norvège le Prix Rafto qui récompensait son engagement dans le domaine des Droits humains. Elle dénonçait le mépris que l’on portait aux femmes en faisant une fausse interprétation de la religion du prophète Mahomet (P.S.L.). A son avis, l’ islam, « religion d’ amour », est ainsi violé par les fanatiques qui caricaturent ses préceptes. Le plus important, pour elle n’ est ni l’appartenance à une religion, ni à une langue ou une culture mais plutôt le fait de croire aux droits humains, applicables à toute personne ici-bas. Elle écrivait alors : « Dans mon pays, l’Iran, on lutte toujours pour la démocratie et les droits humains… Le peuple iranien veut réformer sons système politique et juridique. Il proteste contre la minorité qui détient le pouvoir ».

Selon des sources officielles, Me Shirin Ebadi se rendra à Oslo pour recevoir son prix qui est doté d’une valeur de dix millions de couronnes suédoises, soit 1,1 million d’ Euros.

Une victoire sur le choc des cultures

En décernant cette honorable distinction à Me. Shirin Ebadi, le comité d’ Oslo composé de trois femmes et deux hommes, a souligné son désir de cohésion pacifique entre les cultures et les religions. Il tend ainsi la main aux modérés du monde islamique qui, dans de nombreux pays, tentent de concilier leur foi avec leur croyance aux principes démocratiques et ont de la difficulté à ne pas être la cible de ceux qui pensent, à tort que la laïcité d’un état compromet l’éthique d’une nation. Un tel soutien, provenant de l’Europe, aura certainement une incidence positive sur les relations entre les mondes judéo-chrétien et islamique.

Les droits humains ne doivent se confondre ni avec un mimétisme de valeurs occidentales ni avec une menace pour l’identité d’un peuple en porte-faux avec sa culture. Ils ne doivent pas non plus devenir un champ de bataille d’idéologies.

En désignant Me Shirin Ebadi, le comité d’Oslo a prouvé qu’ il reste fidèle à sa tradition libérale et ne craint pas de prendre des décisions qui peuvent susciter de nombreuses interrogations.

Nous joignons notre voix à celle de toutes les personnes de bonne volonté dans le monde, pour présenter en notre nom personnel et au nom des associations mentionnées ci-dessous, à Me. Shirin Ebadi, nos chaleureuses félicitations. Nous lui souhaitons plein succès et une bonne continuation dans la voie qu’ elle a choisie.

Nous souhaitons également que l’exemple de Me Shirin Ebadi inspire la réflexion qui sera engagée au cours des travaux des prochaines conférences ayant trait à « Femmes et NEPAD » qui se tiendront dans les diverses capitales africaines.

P.-S.

Dr. Pierrette Herzberger-Fofana, Octobre 2003

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0