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Des Afghan-es en grève de la faim à Bruxelles

Paroles de femme

samedi 30 août 2003, par Dominique Foufelle

Après 22 jours de grève de la faim, les réfugié-es afghan-es ont quitté jeudi 14 août l’Eglise Ste-Croix à Ixelles qu’elles/ils occupaient [1]. Edith Rubinstein, Femmes en Noir Bruxelles, a suivi leur action…

Je suis en démocratie, j’ai voté et j’ai un nouveau gouvernement. Il est bleu-rouge. Fameux, il s’est mis immédiatement au travail et a tiré profit du peu de temps qu’il lui restait avant les vacances parlementaires pour faire voter par le Parlement trois modifications de lois qui les embêtaient. Ils ont abrogé la loi de compétence universelle, ont ré-autorisé la publicité pour le tabac et régionalisé le commerce extérieur pour faciliter le commerce des armes. Les parlementaires ont voté sans le moindre état d’âme. Et cette attitude m’inquiète car c’est ce qu’on appelle de la réal politique, une politique qui ne se soucie aucunement de principes, de valeurs ou d’humanité.

C’est dans ce contexte que survient l’occupation de l’Eglise Sainte Croix de la Place Flagey par +/- 300 demandeurs d’asile afghans, des hommes, des femmes et des enfants. Ils viennent de se voir refuser par le Service des étrangers, leur régularisation avec un ordre de quitter le territoire. Ils entament alors une grève de la faim.
De ce que je sais de l’Afghanistan aujourd’hui, c’est que la situation y est déplorable. Le pays vit en plein chaos : des seigneurs de la guerre y font la loi, des Talibans s’y manifestent encore toujours, la misère y est terrible, des femmes y circulent en burqa, Kaboul est un amas de ruines et il n’existe aucun moyen d’y recueillir des réfugiés. Deux rapports publiés par Amnesty International et le Human Rights Watch sont accablants.
Et c’est dans cet enfer que les autorités belges envisagent de renvoyer les réfugiés afghans.
Le ministre de l’Intérieur Dewael(VLD), réalise très vite que cette décision est insoutenable. Ne sommes-nous pas les champions des droits humains ? Il accorde immédiatement un sursis.
Mais les Afghans ne s’en contentent pas : ils réclament une régularisation immédiate de tous les Afghans en Belgique.

Les grèves de la faim me bouleversent toujours. J’y vois le témoignage d’un profond désespoir. Pour Dewael, il s’agirait plutôt d’un chantage, pour d’autres d’une manipulation. Voilà encore un effet de la réal politique. Quand des êtres humains retournent leur désespoir contre eux-mêmes, leur propre santé et peut-être leur vie, au nom de quel principe des politiciens se permettent-ils de les insulter ? Qu’ont-ils donc à la place du cœur ? Un portefeuille ? une soif de pouvoir en pensant ainsi grappiller des voix ? J’ai honte quand je les entends.
A-t-on le droit de rester silencieux face à un Etat inhumain, froid, calculateur, dénué de principes : pas question d’une régularisation générale mais uniquement dossier par dossier, dit-il. Je me suis demandé comment on pouvait envisager une seconde de renvoyer des gens dans un pays aussi dévasté et dangereux.
Un représentant du Haut Commissariat aux réfugiés est aussi venu leur demander de mettre fin à leur grève en ne leur offrant rien en retour et de nouveau les Afghans ont refusé.

Je me suis demandé pourquoi ils n’acceptaient pas les propositions du ministre, pourquoi ils n’acceptaient pas le sursis, pourquoi ils préféraient mettre leur santé en danger ?
A la première "réunion des voisins" une jeune avocate a donné l’explication : depuis des années, ces Afghans vivent dans une situation précaire, sans aucun droit. Comme leur retour dépend d’une évolution très improbable de la situation en Afghanistan, dans six mois, on leur accordera de nouveau un sursis et puis de nouveau dans six mois etc. Mais ce qu’ils veulent est une vie normale, une vie où ils puissent travailler, une vie où ils puissent faire des projets d’avenir, une vie comme tout le monde ! Et cette vie normale, n’est possible qu’avec une régularisation.
Cette régularisation est la solution logique, cohérente et humaine aux problèmes de ces réfugiés dont le sort dépend de circonstances extérieures sur lesquelles personne ici n’a prise – la situation catastrophique en Afghanistan qui, tout le monde le sait, ne va pas s’améliorer de si tôt – et la position absurde du gouvernement serait risible si elle ne mettait pas en jeu le sort de tant de gens. Oui, je pose la question : pourquoi ne leur permet-on pas de s’épanouir ? Dans quelle logique cruelle jouons-nous ? Est-il vraiment interdit de faire preuve d’un minimum de bon sens ? Qu’est-ce qui justifie l’attitude hypocrite et cynique du gouvernement sinon une nouvelle manifestation de la real politique ?
Cette position injustifiable du gouvernement s’accompagne d’un silence assourdissant : celui des parlementaires, ceux qu’on appelle nos représentants, sauf quelques-uns de l’opposition. Moi des représentants pareils, je n’en veux pas. A la niche, à la niche !

Mais comme femme, un autre silence étourdissant me pèse encore davantage : celui des femmes au gouvernement et des femmes parlementaires. Et où est la voix des organisations féminines et féministes de ce pays ?
Ce sont les femmes et les petites filles afghanes qui courent le plus grand danger !
Rappelez-vous, toutes ces manifestations de sympathie, de compassion, de solidarité qui se sont exprimées dans le monde entier lorsque les femmes afghanes étaient réduites à des objets par le régime des Talibans. Dans toutes les manifestations de femmes, on pouvait voir des burqas qui symbolisaient l’enfermement, l’apartheid sexuel, la souffrance des Afghanes privées de soins médicaux, d’enseignements, de libertés élémentaires. Au point que les gouvernements s’en sont servi pour justifier l’invasion de l’Afghanistan. Nous n’en demandions pas tant, ni surtout les Afghanes car les souffrances engendrées par la guerre sont encore pires.
Il est notoire que la condition des femmes a très peu changé en Afghanistan et y renvoyer des femmes et des petites filles revient à les condamner à l’esclavage. Voilà ce qu’envisage notre gouvernement, le gouvernement d’un pays qui proclame son attachement aux droits de l’homme (mais peut-être pas des femmes) et l’égalité homme/femme. Assez de rhétorique : des actes non pas humanitaires mais simplement d’humanité élémentaire.

Ou alors dois-je penser que les effets pervers d’un individualisme forcené sont à ce point prégnants que nous en oublions tout sentiment de dignité, de compassion et de solidarité ?
J’espère qu’il n’en est rien sinon nous pourrions vite connaître une explosion de dépressions, de suicides et de désastres sociaux chez nous.

P.-S.

Edith Rubinstein, Femmes en Noir, Bruxelles – Août 2003

Notes

[1] Un accord est intervenu entre les Afghans et le ministre de l’Intérieur belge. L’ordre de quitter le territoire est suspendu jusqu’au 1er juillet 2004 pour les familles avec enfants, et jusqu’en mars pour les isolés et familles sans enfants. Et une réévaluation de la situation humanitaire et sécuritaire en Afghanistan sera réalisée d’ici là. De plus, le travail sera autorisé pour tous les Afghans ayant introduit une demande d’asile avant le 1er janvier 2004. Le ministre a également repris la position du gouvernement : toute personne ayant demandé le statut de réfugié et qui n’a pas reçu de décision dans un délai de 3 ans pour les familles avec enfants scolarisés, ou de 4 ans pour les personnes seules ou couples sans enfants pourront être régularisées. Sauf si la personne représente un danger pour l’ordre public.

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