Accueil du site > Dossiers > Sous dossiers > Ça bouge à Marseille

Ça bouge à Marseille

lundi 30 juin 2003, par Dominique Foufelle

Femmes d’Ici et d’Ailleurs avance prudemment mais sûrement depuis 1994. Son objectif prioritaire : favoriser l’insertion sociale et professionnelle des exclues, plus particulièrement des femmes immigrées ou issues de l’immigration. Sa stratégie : les formations qualifiantes et la création d’activités économiques autonomes. Mais dans cette association, on n’aime guère les cloisonnements. Toutes les actions s’imbriquent et s’enrichissent mutuellement. Toutes les énergies se complètent et les décisions sont prises dans la concertation.

" Depuis le début, on a fonctionné par tranche d’un an, explique Fatima Rhazi, co-fondatrice et présidente de l’association. Quand ça avance, on avance. "
L’idée est lancée en 1994. Fatima, photographe reconnue au Maroc, a connu les affres de l’insertion sociale et professionnelle à son installation à Marseille. Elle a vaincu les obstacles grâce à ses atouts personnels et sans renier sa culture. Elle est convaincue que les autres femmes peuvent y réussir également en utilisant leurs compétences. Ces dernières, issues des savoir faire traditionnels transmis au sein de la famille, ne sont malheureusement pas considérées à leur juste valeur ; les femmes elles-mêmes les tiennent pour négligeables. Plutôt que de gâcher son talent dans des petits boulots sous-payés, ou son temps dans des stages-parking, mieux vaut créer des activités économiques, qui généreront des emplois plus que dignes, épanouissants.

A la mode de chez nous


Cet ambitieux programme ne se réalise bien sûr pas en un jour. D’autant que si la démarche répond à un évident et urgent besoin, elle n’est pas toujours comprise, encore moins soutenue, quand elle ne suscite pas la méfiance.
Femmes d’Ici et d’Ailleurs joue donc la prudence. Les premières activités sont lancées en 1994 : atelier couture, atelier culinaire, ateliers à thèmes, projections de films, expositions photos, broderie, défiles de mode (les créations de Fatima, également couturière)… Mais l’association n’est officiellement déclarée qu’un an plus tard. Elle trouve asile à la Maison des Associations, où elle reste… un an ! avant de " sauter le pas " et prendre un local. Un an plus tard, 3 femmes actives dans l’association sont embauchées ; des emplois aidés qui couvrent l’animation couture, l’animation cuisine et l’accueil.
L’association reçoit des stagiaires envoyées par d’autres organismes. De préférence, des femmes auxquelles personne ne daigne accorder leur chance, " parce qu’elles pèsent 10 kg de trop, parce qu’elles s’expriment mal en français, parce que leur couleur de peau ne plaît pas… Alors qu’elles veulent s’en sortir et qu’elles savent faire plein de choses. C’est ça, l’exclusion ! ", s’emporte Fatima. Comme le local est exigu, les activités ont lieu par roulement. D’autres jeunes filles le fréquentent pour compléter leur formation acquise à la maison (moyennant une adhésion et une participation financière symbolique) et s’ouvrir la possibilité de passer un diplôme ou de postuler pour un emploi.
La formation qualifiante restera une activité primordiale de l’association. Mais, précise Fatima, " à la mode de chez nous ". C’est-à-dire se basant sur les savoir faire déjà acquis, et enrichie de travaux pratiques sur le terrain, par la participation aux prestations proposés par l’association, service traiteur ou couture. Tandis qu’elles approfondissent leurs compétences, les stagiaires, officielles ou non, accumulent les heures de références… et gagnent quelques sous. Cette méthode a porté ses fruits : quelque 60% des femmes passées par l’association ont trouvé ensuite un emploi. Avec le temps, celle-ci a acquis une excellente réputation et sert de garantie auprès d’employeurs.

Objectif autofinancement


Durant ces trois premières années d’existence, Femmes d’Ici et d’Ailleurs n’a sollicité aucune subvention. Il s’agissait de tester la fiabilité des initiatives, " savoir si on pouvait aller jusqu’au bout, si on était crédibles. " Aujourd’hui encore, tout nouveau projet est testé à petite échelle avant d’être lancé. Succès de la méthode sur ce point aussi, puisque qu’un petit tiers seulement du budget annuel est apporté par les subventions, consacrées au fonctionnement. Les activités s’autofinancent ; et une fois prélevés les salaires, leurs bénéfices sont immédiatement réinvestis. L’association se méfie des programmes subventionnés, toujours susceptibles de s’interrompre avant que les objectifs n’aient été réalisés, avec des conséquences extrêmement fâcheuses pour leurs " bénéficiaires ". Elle préfère préserver son autonomie, ce qui lui permet du même coup de rester totalement libre dans l’élaboration de ses projets.
Sa prestation-phare, celle qui l’a fait connaître dans Marseille, c’est le service traiteur. Elle emploie ponctuellement et par roulement une équipe fluctuante de 60 femmes, rémunérées à l’heure. Naïma Benziane-Matallah, déjà salariée de l’association il y a quelques années, vient d’être ré-embauchée en CES : désormais, c’est elle qui règne sur la cuisine. La carte de spécialités de la cuisine maghrébine a séduit une clientèle de tous horizons. Elle est déclinée à la demande, pour des repas de 10 personnes jusqu’à des buffets ou banquets de 200 personnes ou davantage. De plus en plus d’associations et d’institutions sollicitent cette prestation. La présence à des manifestations comme la Fiesta des Sud a favorisé sa renommée. En cas de " coup de feu ", on peut compter sur les adhérentes pour prêter main forte.
La " prestation mariages ", exclusive dans les Bouches-du-Rhône, a elle aussi trouvé sa clientèle. Elle dérive de l’activité professionnelle de Fatima, qui gère l’association à titre bénévole sans en être salariée. Elle combine ses deux passions, la photo et la couture. Fatima a créé des modèles uniques, soigneusement conservés dans la garde robe de l’association, loués aux mariées avec des bijoux et accessoires. Elle habille, pare et photographie les jeunes filles. Sans oublier de proposer aux familles les services de l’association. A noter que les tenues sortent aussi, portées par des femmes de tous âges et toutes corpulences, lors de défilés de mode, souvent à l’occasion de fêtes de soutien.

Nouvelle adresse, nouveaux projets


En dépit de son succès, l’association n’envisage pas de se transformer en SCOP ou en SCIC. L’équilibre reste encore fragile, et le statut associatif convient mieux à un fonctionnement en perpétuelle adaptation aux impératifs et aux opportunités du moment. La concertation y est de rigueur : " On a un CA pratiquement tous les deux jours, explique Fatima. Parce qu’on discute tout le temps, tout en travaillant. " L’AG rassemble les adhérentes, une cinquantaine actuellement.
Elles furent plus nombreuses ; mais en 1999, la perte brutale du local a freiné l’élan. L’association a néanmoins continué, avec un noyau réduit mais fonctionnel d’une quinzaine de personnes. Depuis l’été 2002, elle s’est installée dans un lieu merveilleusement grand (220 m2 - contre 45 pour le précédent !), dont le loyer a été négocié à un prix abordable contre rénovation. Toutes les bonnes volontés ont été réquisitionnées pour les travaux, de réfection puis d’embellissement.
L’emménagement a ouvert des horizons aux Femmes d’Ici et d’Ailleurs. Non seulement elles disposent à présent d’une cuisine dans laquelle elles œuvrent sans se bousculer, mais encore elles peuvent démarrer un projet qui leur tient à cœur : un restaurant / salon de thé associatif. La vaste salle au premier étage, décorée à l’orientale avec des tissus et objets rapportés du Maroc, s’y prête parfaitement. Elle a déjà reçu des groupes et associations, pour des réunions studieuses assorties de repas conviviaux. L’association se prépare à y abriter des soirées philo ou poésie, comme des rencontres amicales ou familiales. Une chose est certaine : elle n’entrera pas dans une logique strictement commerciale ; elle tient à conserver à l’endroit son cachet traditionnel, et s’il est possible de créer de nouveaux emplois, ce sera toujours dans l’optique de favoriser l’insertion professionnelle d’exclues.
Elle ne manque pas de projets en réserve ! Côté activités économiques, la demande justifierait la création d’un service repassage, et celle d’ateliers culinaires multiculturels. Côté lien social, l’association réfléchit à celle d’un relais parents-école. " On est dans une zone ZEP, et ça n’est pas vrai que ces écoles sont mieux loties que les autres, explique Fatima. Il y a des problèmes d’absentéisme. Des mères qui ne savent pas lire signent des carnets ou des autorisations sans comprendre de quoi il s’agit. On a envie de faire le lien entre l’école et ces parents mal informés. Quand quelque chose n’irait pas, le relais ferait la démarche d’aller leur exposer le problème pour réfléchir ensemble à la façon de le régler. Si on trouve une subvention et une personne prête à s’investir, on se lance ! Cela pourrait créer un emploi, de préférence pour une maman, qui ferait d’une pierre deux coups : s’en sortir et aider les autres. "
Cette interaction entre le soutien reçu et le soutien apporté est un des fondements de Femmes d’Ici et d’Ailleurs. Ses membres donnent beaucoup : du temps, des conseils, de la chaleur humaine. Mais elles savent qu’en retour, elles peuvent compter sur la solidarité de celles qu’elles ont aidées un jour, qui se manifestera sans faillir le moment venu.

Pour en savoir plus, consulter le site : www.femmes-dici-et-dailleurs.org

P.-S.

Dominique Foufelle - mars 2003

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0