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"Fanfan" sur la sellette

samedi 31 mai 2003, par Dominique Foufelle

Extérieur champêtre.
Un carrosse à quatre chevaux roule sur un chemin.
Dans l’habitacle, trois femmes. Deux jeunes filles, jolies, blondes, vêtues de robes se voulant XVIIIème mais en fait plutôt inspirées par la bohème parisienne de la Belle Epoque (amples décolletés, frous-frous et mouche), l’une en bleu "Jane Avril selon Toulouse-Lautrec", l’autre en rouge "Moulin". La troisième femme, plutôt plantureuse, plus âgée, vêtue de noir, l’air sot.
Soudain, l’attaque. Des malotrus surgissent, bastonnent le cocher, et arrêtent la marche du véhicule. Cris de victoire et ricanements soudards.
L’un des brigands, juché sur le toit du carrosse, penche soudain la tête par la vitre et, souriant d’une bouche édentée (tant, du moins, que la cicatrice qui barre son visage le lui permet), fait sursauter les occupantes. L’ensemble cependant reste cocasse, évoquant l’apparition de Quasimodo à la fête des fous. La jeune fille en rouge :
"- Bon, ben, il faut qu’y en ait une qui s’dévoue."
Regards mi-inquiets mi-sainte-nitouche échangés entre les trois occupantes, lesquelles semblent surtout se demander si l’une de ses compagnes, comme on disait au Chat Noir, le pige, le balafré.
Finalement, la jeune fille en rouge se tourne vers la femme âgée et décoche :
" - Allez-y, hein, on ne vous paie pas à sucer des pralines."
Regard résigné mais peu farouche de la femme qui, avec une molle résistance et des protestations de principe, s’éclipse derrière un talus avec l’édenté.
Pendant ce temps-là, bataille autour du carrosse car un jeune beau mec vient de débarquer, mettant les brigands en déroute.
Entre deux plans de baston, images sur le talus d’où dépasse la tête souriante du brigand, toujours aussi cocasse (le monstre fait rire). Il semble se demander s’il doit aller prêter main-forte à ses compagnons. Un bras potelé (celui de la femme en noir, sans doute) surgit alors du talus et le remet à l’ouvrage.
Après la fin de l’attaque, les maraudeurs en déroute, la femme en noir revient jusqu’au carrosse, pas plus effondrée que ça. La fille en rouge :
" - Enfin, rajustez votre tenue, tout de même".

Question : de quel film récent cette scène est-elle extraite ?
Non, il ne s’agit pas de "Par-delà lesbien et les mâles" (comme le dit très justement le Lieutenant, mon excellent collègue) avec, dans le rôle d’Angèle, l’exquise Samantha Bittockew six fois primée aux Hots d’Or.
Il ne s’agit pas non plus du dernier Kassowitz ni du dernier Lynch, ni du dernier Cronenberg.
Alors ?
Eh bien, il s’agit de "Fanfan", présenté en ouverture du Festival de Cannes.

Selon Monsieur Luc Besson, signataire (on n’ose le croire auteur) du scénario, le viol, donc, n’est qu’une partie de pattes en l’air réglementaire, seulement amputée des billets doux, cour, aubades, sérénades, bouquets, restaurants, mots d’esprit, attentions délicates, entente de goûts, accord des cœurs et autres préliminaires pénibles dont la seule vertu est de retarder l’inéluctable intromission. Le viol, en somme, n’est qu’un gain de temps plutôt comique. Lorsqu’un homme veut, n’est-ce pas, il faut bien que quelqu’un lui cède. De surcroît, l’homme se moque de l’identité de celle qui se dévoue. Du reste, c’est véritablement rendre service aux femmes fortes que de les violer, tant il est vrai qu’elles ne s’amusent pas tous les jours. Et d’ailleurs, lorsqu’un homme s’éclipse avec une femme, ce n’est jamais une affaire qui justifiât qu’elle en sortît débraillée, ni qu’elle s’en plaignît, ou alors la femme est une bégueule casse-couilles, surtout lorsqu’elle est grosse (donc sans la dignité humaine qui l’autoriserait à considérer son viol comme un drame).

"Fanfan" est un film tous publics. Dans la salle où nous étions hier soir, des enfants entre six et quinze ans. Ont-ils tous compris le message ? Probablement pas - mais penser qu’aucun d’entre eux n’a compris ni mémorisé quoi que ce soit de cette apologie du viol insulterait leur intelligence et leur mémoire, d’autant qu’une autre scène du film montre l’agression, par une foule rancunière, d’une jeune femme dont les vêtements sont arrachés par des mains anonymes, jusqu’à ce qu’elle se retrouve entièrement nue.

Au-delà de ces scènes odieuses, les femmes sont, dans ce film, traitées comme des serpillières, et cela à moult reprises. Ainsi, Fanfan (Vincent Perez), jetant une bourse à une foule de jeunes paysans qui entendent bien lui faire épouser l’une des filles du village, s’écrie :
" - J’offre la dot ! Qui prend la bourse, prend la fille !"
Le sergent recruteur, dans son boniment, parle de la gloire du soldat, des richesses de l’ennemi à piller et de ses "femmes à prendre".
Plus tard, surprise dans sa chambre par Fanfan, Henriette de France se contente de pousser des hurlements hystériques.
Le seul personnage féminin valorisé, Adeline (Penelope Cruz), une aventurière un peu gitane, finit évidemment mariée et heureuse avec beaucoup d’enfants.

Je suggère qu’on attaque Besson en justice pour incitation au viol. Au cas où ce chef d’inculpation ne serait pas en vigueur dans notre beau code pénal (on se demanderait bien la raison d’une telle lacune, d’ailleurs, puisque l’apologie de crimes de guerre, l’incitation à la débauche et l’incitation au meurtre sont réprimandés), peut-être l’outrage aux bonnes mœurs ?

Tiens, tiens... Voilà une idée à creuser... Être raciste, sexiste, homophobe, est-il conforme aux bonnes mœurs ?

P.-S.

Jérôme Coudurier-Abaléa, Réseau " Encore féministes ! " - mai 2003

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