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Dix ans d’impunité à Ciudad Juarez, Mexique

samedi 31 mai 2003, par sophiec

Dix ans après avoir trouvé dans un terrain vague le premier cadavre d’une femme brimée et humiliée, portant des signes de torture, jeté comme une vulgaire dépouille, les autorités judiciaires prennent depuis peu l’affaire en mains. Une action malheureusement tardive. Pendant dix ans, ils ont laissé s’accumuler près de 300 corps, des vies écourtées, des souffrances inénarrables, des mères déchirées de douleur.. Pendant dix ans, on a entassé les dossiers de ces femmes arrachées à la vie avec violence et sadisme, à l’indignation de certain-e-s, mais dans l’indifférence de la plupart.

Dix ans à rechercher ces femmes disparues et retrouver à la place des os dans le désert. En fin de compte, ces femmes sacrifiées n’étaient que des femmes ouvrières à faibles revenus. Ça intéresse qui ? Des femmes méprisables, pense-t-on, mais ce n’est pas vrai - pour celles dont on connait l’identité, leurs époux, leurs fil-le-s, frères et sœurs mais surtout leurs mères, ont décidé de ne pas se résigner à les perdre d’une manière aussi terrible, et devant l’incompétence (l’indifférence ?) gouvernementale, elles n’ont cessé de lutter pour la justice en se réunissant au sein de l’association "Por nuestras hijas de regreso a casa" (pour que nos filles soient de retour à la maison) .

Une enquête poussive et cahotique


Maintenant, il est impossible pour le Procureur Général de la Justice du Mexique de continuer à ignorer les femmes (les plus nombreuses) et les hommes qui exigent l’éclaircissement et la fin de l’affaire la plus macabre de l’agenda national mexicain : Les Mortes de Juarez. Récemment, durant le mois de mai, le Procureur a pris en charge 19 dossiers d’assassinats de femmes, jeunes femmes et fillettes de cette société du Nord ( sur les 258 qui sont « en cours d’enquête », qui dorment dans les institutions policières et de justice locales). A l’origine de l’intérêt de l’Institution Fédérale pour ces cas, une autre investigation s’est ouverte : dans quatre cas, on a détecté des indices de trafics d’organes, étant donné que les corps de ces femmes présentent une incision du vagin jusqu’à l’estomac.
Trafic d’organes, un mobile de plus qui s’ajoute à une longue liste et ne fait que grossir les dossiers : les théories les plus différentes ont défilé aux bureaux de police sans le moindre suivi professionnel : crimes passionnels, pornographie, narcosatanisme ou violence gratuite imprégnée de misogynie. « Il n’y a pas de meilleur lieu pour tuer une femme que Ciudad Juarez », s’est permis d’écrire la presse nationale. Et comment le nier, si après des années, des cadavres continuent à être découverts ? Deux administrations d’Etat et de partis politiques différents se sont succédé et aucune d’entre elles n’a pris les mesures effectives minimales, ni pour l’éclaircissement des assassinats ni au moins pour leur prévention. On a fabriqué des coupables (67 condamnés et les morts ont continué), pour tenter d’apaiser la pression sociale qui, on doit l’admettre, a progressivement augmenté ( peut-être trop lentement), mais la lutte incessante de femmes admirables n’a pas permis que trouver une solution, et les macabres découvertes ont encore lieu.

La démocratie - pour qui ?


En 2000, le Mexique est entré dans « une nouvelle ère », selon le régime actuel. Après une dictature institutionnelle de 70 ans, le Mexique, enfin, accéde à la démocratie, depuis longtemps oubliée après des décennies d’autoritarisme, d’ombre, et un gouvernement duquel a pu profiter une poignée de personnes au détriment de la population toute entière. Mais à quoi ça sert à un pays et à ses habitants d’avoir « conquis la démocratie » si l’impunité qui règne encore sur le territoire empêche la sauvegarde d’un droit humain basique, celui de la vie ? L’attention portée à ces crimes contre les femmes aurait dû être pris en compte, depuis son impardonnable commencement, comme une question basique de défense des droits humains. Le retard pris à reconnaître cette dimension au niveau national, notamment par le régime « du changement », ne peut qu’être interprété comme un total irrespect de la vie humaine et en particulier des femmes.
« Pas une de plus ! », a été le mot d’ordre des organisations de la société civile, dirigées par les mères et les sœurs des victimes, lesquelles se sont heurtées à l’inefficacité des autorités, jusqu’à souffrir de menaces et d’intimidations. Ce féminicide a traversé les frontières mexicaines, et les forums internationaux, les organisations non gouvernementales et des droits de l’homme lui ont accordé l’attention que cette terrible réalité mérite, mais au Mexique on ne voit que des leurres, des rejets de responsabilité, des indécisions et de l’apathie de la part des personnes en charge de la justice.
Pourquoi les proches des victimes n’ont eu droit qu’à des mensonges en réponse à leur douleur et leur cause ? Qu’on ne parle pas d’Etat de Droit dans ce pays tant que cette vague de crimes suit son cours brutal et tant que l’on ignore les fantômes de ces femmes qui cherchent le repos et les voix de ces mères et de tant de femmes et d’hommes qui – marche après marche, veillée après veillée, écrit après écrit - réclament justice. Que les femmes du Mexique n’aient plus à revêtir le deuil. Pas une de plus, pas une autre fois !

P.-S.

Monica Ledon - mais 2003

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