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Argentine

Usines autogérées : femmes contre le chômage

samedi 31 mai 2003, par Josefina Gamboa

Le contrôle de la production de l’usine Brukman à Buenos Aires, Argentine, est entre les mains des ouvrières et ouvriers - et cela le capitalisme prédateur ne peut pas l’accepter. Il considère ce cas comme un exemple à ne pas reproduire. Plus que jamais les travailleuses et travailleurs prennent conscience de leur pouvoir. « Nous n’avons pas pris la fabrique, ce sont les patrons qui l’ont abandonnée. Maintenant le patron nous considère comme des ouvrières dangereuses parce que nous savons faire fonctionner l’usine », dit Celia, l’une des travailleuses de Brukman. « Nous avons laissé notre sang dans cette usine, pour cela nous allons nous battre ».

Au moment des élections présidentielles, le gouvernement du président péroniste Duhalde se veut rassurant (pas pour le peuple, mais pour les patrons, les investisseurs et le FMI). Il a décidé de faire évacuer l’usine Brukman, « récupérée » par ses ouvrières et ouvriers, et autogérée depuis novembre 2001 par ses ouvrières. Les tenants du pouvoir veulent assurer les investisseurs internationaux, le FMI et la Banque Mondiale que le pays est « pacifié », et prêt à accueillir les multinationales, avec des salaires de misère, et un peuple affamé et soumis. Loin de cette image fabriquée pour l’extérieur, ce peuple se mobilise et dit « assez de répression », « assez de famine » dans un pays aussi riche et devant tant d’obscénité de la part d’une élite toujours plus riche.
Le gouvernement a déclaré qu’il ferait appel à l’armée si nécessaire pour réduire à néant les luttes populaires. Partout dans le pays, elles s’intensifient, depuis Jujuy avec la mobilisation de travailleurs de l’État, en passant par Néuquen et la mobilisation du peuple indien Mapuche sans précédent, pour s’opposer à la vente aux enchères des terres ancestrales et des ressources naturelles aux multinationales.
Les ressources naturelles appartenant aux peuples originaires et les richesses industriels qui restaient encore après la dictature militaire (1976-1983), ont continué à être dilapidées et livrées aux multinationales durant les législatures des divers gouvernements qui se sont succédé, tous plus corrompus les uns que les autres.

La population solidaire


Depuis le 18 décembre 2001, sur une centaine de travailleuses de l’usine Brukman, 53 ont décidé de ne pas céder au chantage. Elles prennent en main la production textile, avec l’aide d’étudiantes et étudiants universitaires pour la gestion, le démarchage, la comptabilité, etc. Il s’agit d’une usine dont les patrons ont été déclarés en faillite comme tant d’autres dans le pays. Les propriétaires ont pris la fuite en pillant tout, même les fonds que les travailleuses et travailleurs auxquels cotisaient pour leur couverture sociale ; ils ont vidé les caisses, laissant un nombre important de gens « escroqués ».
L’Agence de Nouvelles RedAcción (ANRed) (redaccion@anred.org), mardi 22 avril 2003, nous faisait part des déclarations des femmes de l’usine Brukman. « Nous ne sommes pas disposés à rentrer chez nous sans rien, nos armes sont les ciseaux, les aiguilles et la solidarité des gens. Nous allons établir un campement jusqu’à ce qu’ils nous rendent l’usine ». Voilà ce qu’affirmait Celia Martínez, déléguée syndicale à Brukman.
Le jour de l’évacuation, les ouvrières étaient accompagnées d’une énorme foule, compacte et motivée, qui entourait l’usine, les femmes et leurs outils de travail. Ils et elles scandaient « Aquí están, estas son, las obreras sin patrón » ("Elles sont ici, elles sont là, les ouvrières sans patron"). Puis les femmes ont annoncé la réalisation d’un festival artistique pour le vendredi, et elles ont commencé à installer leur « tente de la résistance » à quelques pas du Congrès National. « Nous n’avons pas pris la fabrique, ce sont les patrons qui l’ont abandonnée. Maintenant le patron nous considère comme des ouvrières dangereuses parce que nous savons faire fonctionner l’usine », dit Celia, l’une des travailleuses de Brukman. « Nous avons laissé notre sang dans cette usine ; pour cette raison, nous allons nous battre ».

Un mouvement qui s’étend malgré la répression


Depuis le soulèvement du peuple argentin en 2001, qui a fait 30 morts et des centaines de blessés et de personnes emprisonnées, les assemblées populaires et les rassemblements populaires se sont multipliés et n’ont pas cessé. Au moins 200 usines ont été « récupérées » dans tout le pays, expression que les révolté-es préfèrent au mot « occupées ». Ces usines sont totalement autogérées par leurs travailleuses et travailleurs, sans aucune expérience au départ, juste la nécessité impérieuse de vivre dignement.
La « récupération » se réalise dans un contexte de désastre économique et de corruption généralisée au sein de divers gouvernements qui se sont succédé. L’expulsion de l’usine de textile Brukman s’inscrit dans une politique de plus en plus répressive du gouvernement envers les mouvements sociaux. Des attaques ont eu lieu contre les locaux « récupérés » par les assemblées populaires, contre l’usine sous contrôle ouvrier Zanon, contre les locaux du centre de presse alternatif et indépendant Indymedia. Des militants « piqueteros » et des membres d’assemblées populaires ont été séquestrés et passés à tabac comme dans les pires périodes de la dictature. Indymedia Argentine avait dénoncé le samedi 19 avril, conjointement avec le CEPRODH, l’utilisation de balles de plomb, en publiant les photographies car une manifestante avait été blessée ; le lendemain leur local avait été saccagé.
Aujourd’hui l’usine à été délogée, mais les ouvrières de Brukman continuent à camper sous la "tente de la résistance » et à faire connaître au monde entier qu’elles sont capables de s’organiser, de gérer, et de prendre en charge l’ensemble du processus de production. Nous demandons la restitution de leur moyens de production et de subsistence aux femmes de l’usine Brukman.

P.-S.

Martina Chávez, mai 2003

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