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La guerre ’made in US’

mercredi 30 avril 2003, par Manue

On ne peut que se réjouir de la chute du régime de Saddam Hussein. Ce qui, après avoir farouchement essayé d’empêcher cette guerre et dénoncé l’escalade de la militarisation initiée par les Etats-Unis, nous accule à un paradoxe parfois difficile à assumer. Pourtant, la chute du dictateur, si ignoble fut-il, ne justifie en rien les manières états-uniennes et n’efface pas nos inquiétudes, bien au contraire... Voici une sélection de faits rapportés d’Irak, des Etats-Unis ou d’ailleurs, jetés ici un peu en vrac, et qui illustrent en partie les manières et les inquiétudes en question.

Bombes intelligentes- Les bombes ’intelligentes’ dont le Pentagone est si fier ont malencontreusement détruit des mosquées, musées, bibliothèques, universités et des centaines d’habitations civiles, déchiquetant au moins autant de civils irakiens innocents. Comme chacun-e sait, cela s’appelle ’dégâts collatéraux’, l’affaire est classée... et les Conventions de Genève piétinées. Mais pour combien de temps encore ? Robert Fisk, un journaliste britannique basé à Beyrouth et présent à Bagdad pendant les bombardements, a recensé les bâtiments gouvernementaux détruits par les bombes US. Il en a compté 158. Deux seulement n’ont pas été touchés : le ministère de l’intérieur et le ministère du pétrole.
Source : Alternet

Détruire et reconstruire - CQFD. On n’ose y croire et pourtant, il ne s’agit que de ça, semble-t-il : détruire plus pour créer plus de marchés de reconstruction, grassement assurés par le pétrole irakien. L’ultime degré d’une dictature des marchés pourtant déjà bien consommée. Exit l’ONU, exit toute chance de concertation et de coopération internationale pour remettre l’Irak sur pied. Bien avant la fin des combats, l’USAID, l’agence états-unienne pour le développement international, s’octroyait le droit et l’autorité exclusive d’attribuer les marchés-clés de la reconstruction à des entreprises américaines. Le 24 mars, l’administration des ports maritimes était confiée à Stevedoring Services of America, une entreprise de Seattle. Le 11 avril, un contrat de 62 millions de dollars était attribué à la compagnie Creative Associates International pour la réhabilitation des infrastructures scolaires de l’éducation primaire et secondaire, l’approvisionnement en fournitures, et sur la formation des enseignants. Etc, etc. Les irakiens et les irakiennes émergeront bientôt douloureusement de leurs traumatismes successifs pour se rendre compte que leur pays a été quasi-intégralement vendu à leur insu.
Source : yahoo.fr & The Guardian UK (article de Naomi Klein)

Diversion et propagande - Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Déclinons la maxime au goût du jour : quand l’imbécile (violent de surcroît) montre la Syrie, regardons la lune ! La Syrie a bon dos quand le monde entier se demande où sont passées, en vrai, les armes de destruction massive de Saddam qui ont valu à l’ensemble du pays de se faire bombarder si copieusement. Ce n’est pas sérieux et ça ressemble trop à du déjà vécu.
Et puis ? revenons un petit instant sur la chute de la statue de Saddam Hussein sur le square Fardus de Bagdad le 09 avril. L’événement qui avait donné l’occasion à Donald Rumsfeld d’acclamer ’l’une des plus mémorables images de la guerre’ et de faire une référence émue à la chute du Mur de Berlin devant les caméras de CNN et Fox News, était une opération de communication remarquablement orchestrée. Qui n’a pas ému grand monde au demeurant. Une photo prise en grand angle et publiée sur le site d’Indymedia New-York montre une toute autre réalité du ’soulèvement populaire’ : un square entouré de chars américains, force soldats, une poignée de civils irakiens sous surveillance et 2 ou 3 fois plus de journalistes. Accompagnant la prise grand-angle, Indymedia montre deux photos prises de plus près montrant un irakien faisant le V de la victoire sur le Square Fardus, et le même homme 3 jours plus tôt arrêté et menotté à Nasiriyah.
Sources : Indymedia NY, michaelmoore.com

Le choix des armes - Malgré l’interdiction de leur emploi par les conventions internationales dans le cas où il est à destination anti-personnel et est alors assimilé à une mine, les bombes à fragmentation ont très largement débordé les cibles strictement militaires à Bagdad comme dans de nombreuses autres villes irakiennes et, en sus des lambeaux de chair déjà à leur actif, ont laissé des milliers de « sous-munitions » au sol, en attente d’explosion ? Cependant que la Société Royale, première institution scientifique du Royaume-Uni, a lancé un appel à la coalition pour lui rappeler les dangers liés à l’uranium déplété et lui demander de procéder au nettoyage des centaines de tonnes larguées sur le sol irakien. Damn ! Les Etats-Unis avaient décidé de ne pas s’embêter à nettoyer tout ça. Le Pentagone a répondu en encensant la Société Royale et la remerciant d’avaliser la thèse officielle selon laquelle l’uranium déplété n’est pas dangereux. C’est tellement plus simple de sortir un gros mensonge, tout bêtement !
Sources : Le Monde, The Guardian, michaelmoore.com

Droit de tuer, pas d’objecter - Fin mars dernier, trois soldats britanniques ont été rapatriés d’Irak après avoir protesté contre la mort de civils irakiens innocents sous les feux de la coalition. Devant faire face à une cour martiale, ils cherchent une aide légale. Cas isolés ? Difficile à savoir, les journalistes embarqués étant rarement priés d’investiguer ce genre de détails. Toujours est-il... qu’aux Etats-Unis, c’est par centaines que de jeunes soldats promis à la mission en Irak ont demandé le statut d’objecteurs de conscience. Un seul pourtant a fait l’objet d’articles de journaux locaux.
Source : The Guardian & Inter Press Service, transmis par News we can use (US)

Bases militaires ’Shell’ et ’Exxon’ - C’est anecdotique, mais révélateur de l’état d’esprit de l’invasion états-unienne en Irak. La 101ème division de l’armée de l’air US a nommé une de ses bases militaires en Irak ’Base Shell’ et une autre ’Base Exxon’, apparemment sans aucune concertation avec les géantes pétrolières. Si la réaction de Shell fut gênée, le sérail d’Exxon-Mobil s’est montré flatté et ravi de cette initiative qualifiée de ’créative’ (non vous ne rêvez pas !). Le Pentagone ne s’en est pas offusqué non plus, commentant simplement que ces bases étaient en somme des stations service militaires, d’où les noms si créatifs. Un analyste néerlandais des marchés de l’énergie interviewé à ce propos a, lui, pointé l’insensibilité ignorante des militaires à l’origine de cette initiative, ajoutant qu’« il y a peu de doute que les Américains vont gagner la guerre, mais on peut se demander comment des gens si insensibles vont gagner la paix ». Euphémisme !
Source : New York Times & Corpwatch, transmis par News we can use (US).

C’est l’heure de la prière ! - Des livrets de prières ont été distribués par milliers dans les bases militaires US en Irak. Intitulés ’A Christian’s Duty’ (Un Devoir de Chrétien), les livrets proposent une prière quotidienne à ? George W. Bush (!) et contiennent une partie détachable que les soldats sont invités à renvoyer à la Maison Blanche pour témoigner de prières personnelles à leur président (bien aimé). Non non, cette fois non plus, vous ne rêvez pas ! Exemples : « Priez pour que le Président et ses conseillers soient forts et courageux pour faire ce qui est bien quelles que soient les critiques » (prière du lundi), ou bien « Priez pour que le Président et ses conseillers ne se reposent pas sur leur seule compréhension et cherchent Dieu et sa sagesse chaque jour » (prière du dimanche). Mais souvenez-vous, George W. est le Messie, il l’a dit l’autre jour à la télé : « J’ai eu une révélation : Les irakiens on soif de liberté. C’est Dieu qui me l’a dit ». Ah mais !
Source : ABC News, transmis par News we can use (US)

L’armée, une vocation ? ? Le sauvetage, lui aussi savamment orchestré-filmé-télévisé de la jeune soldate états-unienne Jessica Lynch, 19 ans, a été l’occasion de nombreuses critiques outre-atlantique sur la représentativité de l’US Army et sur ses procédures de recrutement. La jeune militaire faite prisonnière puis libérée est originaire d’un bled sans avenir de Virginie, où 20 % d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté et 15 % sont au chômage. Elle a choisi de servir sous les drapeaux pour pouvoir ensuite se payer des études d’institutrice. Si son statut tout neuf d’héroine nationale lui a valu de recevoir avec les honneurs des promesses de bourses d’étude, combien d’autres jeunes recrues dans le même devront finir leur service dans l’ombre ?
Source : New York Times & Alternet

Recrutement précoce et ciblé - L’échange de quelques années de service en uniforme contre paiement partiel des études est en fait chose normale en Amérique du Nord, qui choque peu dans le principe. Son application laisse en revanche la place au doute. Il y a d’abord le Junior Reserve Officer Training Corps Program (programme de formation d’officiers de réserve junior) : Il s’agit d’un cours facultatif sur plusieurs années intégré dans l’enseignement des lycées, où des militaires en retraite apprennent aux élèves les choses de la guerre et des armes, la discipline et le camping à la dure. L’engagement n’est bien sûr pas obligatoire à l’issue du cours pour les militaires en herbe, mais une issue que près de 40% d’entre eux envisagent. Ensuite, depuis l’an dernier, la Busherie a lancé sa réforme de écoles, School reform, qui entre autres oblige tout établissement scolaire à mettre à disposition des militaires les coordonnées personnelles de chaque élève. Curieusement, les familles défavorisées sont les plus visées et donnent les meilleurs résultats ?
Source : American Friends Service Committee, Youth and Militarism Program

CNN ou la loi du plus fort appliquée au journalisme ? L’ong Reporters Sans Frontières a tiré la sonnette d’alarme mi-avril lorsque les personnels de sécurité privés d’une équipe embarquée de CNN ont ’riposté’ à des tirs, selon la version officielle, laissant plusieurs morts irakiens dans le sillage de la caravane de 4x4 suréquipés. Le recours à des services de sécurité privés est en effet totalement contraire aux règles déontologiques du journalisme, comme l’a rappelé l’ong, et son usage par CNN en Irak met sérieusement en péril le statut universel de neutralité et d’indépendance sans lequel les journalistes ne peuvent exercer leur métier dans les zones de conflit. L’image du char américain braqué et faisant feu sur l’Hôtel Palestine de Bagdad (qui logeait la plupart des journalistes ’non embarqués’), tuant deux reporters internationaux, semble compléter naturellement cette sordide nouveauté de CNN dans une sorte de diptyque symbolique de la grossièreté états-unienne en ce qui a trait aux médias.
Source : yahoo.fr

La guerre et les gros médias - Exercice : dessiner l’effet que vous font les médias de masse à propos de la guerre en Irak ? Le bulldozer qui aplanit tout, sens critique compris, l’entonnoir qu’on met dans la gueule des oies à gaver, le vent de sable qui empêche de voir et assèche la gorge ? les possibilités de métaphores sont infinies et l’effet est incommensurable.
Les sérails militaires avaient été vivement critiqués lors de la 1ère guerre du Golfe pour n’informer le public qu’au compte-goutte. Qu’à cela ne tienne, cette fois-ci, dans sa grande générosité de démonstration de force, l’équipe de Bush a inventé le lumineux concept de ’journalisme embarqué’. Pour montrer la guerre dans sa ’grande et terrible réalité’, celle du terrain, dit-on aux Etats-Unis. Mais quel est le rapport entre la réalité et le grand jeu vidéo en ’live’ que les grosses chaînes de télé états-uniennes offrent à gober aux citoyens-télespectateurs, qu’il mette en scène les bonnes vieilles mitraillettes, les bons vieux chars de combat, et la poussière d’aujourd’hui ou les fulguro-lasers d’il y a 12 ans ? Les cadavres ensanglantés déchiquetés des victimes civiles ne sont pas plus montrés aujourd’hui qu’hier - il ne manquerait plus qu’on rende la guerre impopulaire ! On se contentera donc de les mentionner au rang des ’dégâts collatéraux’ dans l’article ou le commentaire accompagnant l’image d’un char ou d’un brave soldat de la coalition. Car l’image fait foi, l’image est reine, elle fascine. L’exactitude des faits et des chiffres est quant à elle totalement optionnelle : appliquée aux victimes civiles, le commandement central de l’US Army a déclaré qu’il ne s’embêterait pas à en faire un décompte officiel. Pourquoi les journalistes s’embêteraient-ils alors ?
C’est donc ça, la ’réalité’ de la guerre. De la propagande, de la doctrine et de l’idéologie vendues pour de la réalité. Banaliser la guerre et la chose militaire et le language guerrier, normaliser la violence. Eduquer les masses par la parole des ’experts’ (militaires en retraite pour la plupart). Montrer la force, le muscle, le courage des soldats des forces du bien face aux tactiques félones des escadrons de la mort. Le reste est négligeable, d’ailleurs cela n’existe pas ! Les Irakiens ne sont pas des Américains de toutes façons, leur mort compte moins, voire elle ne compte pas, c’est comme ça.

La guerre après la guerre en Irak ? - Pas de spéculation ici, pas de résumé des centaines de faits récents, d’analyses, de références à une histoire qui à la fois change et se répète, seulement une recommandation : si vous lisez l’anglais, cliquez ici tout de suite pour lire sur Alternet l’interview de Robert Fisk, tout juste rentré de Bagdad, par Amy Goodman, journaliste aussi et fondatrice de Democracy now. Fisk témoigne à chaud des bombardements, des incroyables et innombrables manquements aux Conventions de Genève de la part de l’armée états-unienne - victimes civiles abandonnées à la décomposition sur place, non assistance aux blessés, destruction des lieux culturels et habitations civiles, inaction face au pillage, etc, etc. (autant de faits qui, mieux documentés dans les mois qui viennent, semblent promis à l’appellation de crimes de guerre) ; mais aussi de l’attaque contre l’Hotel de Palestine, du pillage du Musée de Bagdad et de sa visite dans les décombres du quartier de résidence de Saddam. Extrêmement informé sur la situation et l’histoire du Moyen-Orient, il livre ses intuitions sur ce que sera l’Irak de demain ou d’après-demain, hésitant entre guerre civile opposant sunnites et chiites et guerre de libération des deux obédiences unies contre les occupants américains et britanniques. Un témoignage crucial !

P.-S.

Emmanuelle Piron, 22 avril 2003

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