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Piquettes, " Cacerolazos ", globalisation et femmes

, par Dominique Foufelle

Le paysage de la résistance contre le capitalisme dans le monde est en train de changer. Les femmes en Argentine, font face au capitalisme global dans les rues avec des casseroles. Aujourd’hui dans les assemblées populaires des quartiers ou des bidonvilles, ce sont des femmes qui ont pris la tête des organisations.

Les Argentines ont inventé les " cacerolazos ", la forme la plus percutante — c’est le cas de le dire ! — pour dire qu’elles en ont assez d’être victimes du capitalisme patriarcal, assez d’être victime du saccage de nos richesses. Les casseroles et celles qui les utilisent ont retenti dans toutes les provinces du pays, les femmes ont encore la force de dire non ! Depuis que les femmes ont inventé les " cacerolazos ", ce nouveau type de protestation pacifique, c’est tout un peuple à bout qui s’est retrouvé dans les rues. Aujourd’hui dans les assemblées populaires des quartiers ou des bidonvilles, ce sont des femmes qui ont pris la tête des organisations.
Il ne faut pas oublier qu’en Argentine durant Dictature militaire les femmes ont joué un rôle de premier ordre, ce sont elles qui, les premières, ont dénoncé les atrocités, et reclamé leurs enfants emprisonnés ou " disparus ", comme le firent les MÈRES DE LA PLACE DE MAI, et d’autres femmes qui depuis plus de 25 ans luttent et résistent au système néo-libéral.
Que voyait-on dans les images de la télévision les 19 et 20 décembre 2001 ? Surtout des femmes, avec leurs enfants et leurs maris, des vieillards, des jeunes, des familles entières. Les femmes et les enfants sont aussi les premières victimes du capitalisme sauvage. En Argentine, des femmes continuent à mourir pendant l’accouchement, et des adolescentes quittent l’école pour cause de grossesse.
Il y a 2 ans, dans ma province d’origine Jujuy, des femmes d’origine amérindienne s’étaient cousu la bouche pour dénoncer les atrocités de la politique néo-libérale. Les manifestantes femmes voulaient exprimer leur ras-le-bol de voir leurs enfants mourir de faim, ou d’une maladie quelconque depuis longtemps éradiquée dans des pays riches. Ce sont les femmes qui, les premières, sont à longueur de journée confrontées aux regards hagards de leurs petits enfants affamés, aux ventre et nombril pointu caractéristiques de la malnutrition chronique, conséquence de ce véritable terrorisme " fonds-monétariste ", ou " fondamentaliste ", comme le nomme la population.

La mobilisation continue

La résistance populaire en Argentine a commencé à Jujuy et à Neuquén (Patagonie), avec les piqueteros ou piquets, mode de lutte qui consiste à couper les routes les plus importantes et brûler des pneus, et en laissant un groupe de manifestants surveiller en permanence les lieux. Dans les provinces, depuis de nombreux mois, les chômeurs, rejoints ensuite par les travailleurs précaires, puis les fonctionnaires — enseignants, travailleurs de la santé — qui sont payés 6 mois par an et avec des retards, voire même parfois jamais payés, avaient commencé à organiser des " piquettes ".
Les manifestants s’en prennent aux symboles institutionnels du pouvoir, mais aussi aux banques, aux Mac Donald’s et autres symboles de ce capitalisme barbare et cannibale. Depuis le 19 et 20 décembre, le peuple argentin reste fortement mobilisé, s’organise pour se mêler enfin se de ce qui le regarde : la politique. Il n’y a pas un jour sans qu’une banque ne soit la cible d’un " escrache ", méthode qui consiste à nommer les responsables, les désigner publiquement, les harceler, et à faire des " cacerolazos " devant leur établissement ou devant chez eux.
L’Argentine est à l’heure actuelle le cas le plus éloquent de la destruction des sociétés civiles provoquées par le capitalisme transnational et patriarcal, masqué par un système politique pseudo-démocratique, et en réalité corrompu. Une partie de la population qui a fait partie de ce pays qu’on appelé dans les années trente " le grenier du monde ", qu’on disait être un pays " fait de pain ", riche de toutes les grandes ressources naturelles. Pays richissime, elle possède tout du point de vue des matières premières, dont le pétrole, et ses terres fertiles pourraient nourrir sans problème ses 37 millions d’habitants. S’installer en Argentine fut dans la première moitié du XXe siècle l’espoir d’une vie meilleure pour des millions d’émigrants pauvres venus de tous les horizons. Maintenant, c’est un pays affamé : actuellement 15 des 37 millions d’Argentins vivent au-dessous du seuil de pauvreté ; 5 millions en état d’extrême pauvreté ; le chômage a dépassé le 20 % de la population active ; le pouvoir d’achat a baissé de 50 % dans les derniers 5 années.
Entre 50 et 100 enfants meurent par jour de maladies curables. Celui qui a été le pays le plus riche d’Amérique du Sud est en ruine. Sa dette externe s’élève actuellement à 150 000 millions de dollars. 90 % des banques et 40 % de l’industrie appartiennent à des multinationales étrangères. L’argent des 40.000 millions de produits argentins qui ont été privatisés par des corrompus de l’entourage de l’ex-président Menem, s’est évaporé. L’évasion fiscale s’est élevée en 1998 à 40 000 millions de dollars, c’est-à-dire la moitié des recettes de l’État pour cette année-là.

L’Argentine, un cas d’école

L’Argentine a été l’élève modèle du FMI, et un cas d’école pour le néo-libéralisme. Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la fin de la dictature ont appliqué à la lettre les différents plans d’ajustements et de flexibilisation économique exigés par le FMI. Cette politique mise en place par Domingo Cavallo, élève de l’école d’Harvard aux États Unis et ancien ministre de l’économie de la dictature, et la caste constituée par la grande oligarchie terrienne, a mis à sac l’économie du pays. La fuite massive des capitaux a d’abord été l’œuvre des militaires sous la dictature, et elle s’est poursuivie sans discontinuer jusqu’à maintenant sous tous les gouvernements civils successifs.
Les mesures d’ajustement et de réajustement prônés par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale pour faire payer une dette que le peuple n’a jamais contractée ont trouvé leurs limites. La population, qui n’a désormais plus rien à perdre, a relevé la tête et n’accepte plus sa liquidation programmée.
Face à cette situation, les femmes sont décidées à résister. Elles veulent construire d’autres alternatives, de nouveaux instruments de résistance. Un exemple de cette résistance et d’organisation alternative, est le système de troc qui se développe de plus en plus. Encore une fois, ce sont des femmes qui les organisent. Le vendredi 8 mars plusieurs manifestations de " cacerolazos " ont eu lieu dans toutes les provinces emmenées par des femmes.
A l’heure actuelle les assemblées populaires se succèdent et une nouvelle forme de démocratie est en train de naître. La presse formelle parle peu de ce nouveau type d’organisation. Nous pouvons observer que dans chaque quartier ce sont des femmes qui convoquent et qui sont déjà réprimées pour leur combativité. C’est le cas d’une institutrice de Merlo (localité de Buenos Aires), sa maison à fait l’objet d’un incendie criminel, car c’était elle qui convoquait les assemblées populaires.
Nous prônons une nouvelle économie basée sur la réciprocité tout en respectant la terre nourricière, tout le contraire des valeurs du Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondial du Commerce. Une économie au service des personnes et des peuples.

P.-S.

Martina E. Chávez, anthropologue - 8 mars 2002

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