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Fédération de Russie

Economie de marché et discriminations

vendredi 30 mai 2003, par Dominique Foufelle

La Russie a à la fois avancé et reculé en ce qui concerne les questions de genre. D’un côté, on rencontre la volonté que les femmes soient mieux qualifiées et participent à la vie sociale ; de l’autre, une demande pro-nationaliste pour qu’elles sacrifient leurs propres vies pour l’avenir de leurs enfants. Le passage à une économie de marché à la fin du 20ème siècle a été un test pour la société.

La majorité des expert-es de la question du genre est arrivée à la conclusion que la réinstauration de la propriété privée et la libéralisation de la production ont été réalisées sans jamais prendre en considération les femmes et leur intégration à ce processus de transformation. En fait, il s’est produit le contraire, des milliers de femmes ont été laissées de côté, comme une charge non nécessaire. Les patrons et l’élite économique gouvernante (autant centrale que régionale) ont fait des économies sur le dos des femmes, au moyen de réductions au minimum du coût social. Des milliers de foyers luttent pour leur survie, que le chef de famille soit un homme ou une femme. L’égalité entre les hommes et les femmes est aujourd’hui, et plus que jamais, interprétée par des fonctionnaires de haut rang comme une "utopie communiste", ou comme une "absurdité féministe" des sociétés occidentales. La situation actuelle en Russie rend des réformes relatives aux questions de genre indispensables.

Les femmes dans le marché du travail


Durant presque toute la dernière décennie, depuis le début de la transition à une économie de marché, la proportion de femmes dans la population économiquement active était de 47%. A la fin des années 1980, ce pourcentage atteignait les 51%. Si on prend en compte le fait que durant la période soviétique toutes les femmes étaient obligées par la Constitution d’accéder au marché du travail, que ce fût ou non leur désir, la réduction du pourcentage n’apparaît pas très importante. Mais si on considère la spécificité de l’économie russe, qui se caractérise pas ses bas salaires, une différence de 4% conduit à une chute considérable du niveau de vie de milliers de familles et de femmes. Durant les huit dernières années, l’exclusion du marché travail touche 7 849 000 femmes. Pour les hommes, le chiffre tombe à la moitié, 3 834 000.
D’une manière générale, l’impact d’une telle discrimination fut d’une grande importance pour les deux sexes. Cela tient d’une part à la force de la mentalité patriarcale, qui pense l’homme comme le principal soutien du foyer. Les hommes doivent se donner de la peine pour gagner non seulement leurs propres salaires mais aussi des revenus supplémentaires qui compenseront dans leur budget le manque dû au chômage de leurs épouses. Une seconde raison se trouve dans un système qui a toujours été basé sur l’hypothèse que tous les membres adultes de la famille, sans distinction de sexe, devaient accéder au monde du travail pour assurer le bien-être de la famille, les revenus sociaux pour les femmes et les enfants n’y ayant jamais suffi. Le modèle de double salaire a dominé et marqué la vie de nombreuses générations. Paradoxalement, ces deux modèles se combinent, et maintiennent la totalité des forces de travail en perpétuel mouvement. La population est exploitée autant par les mécanismes patriarcaux que par les mécanismes émancipatoires.
Depuis 1994, la privatisation de la production et la libéralisation du marché de travail, avec en plus la mise en place de programmes d’ajustement structurel, ont provoqué de graves changements dans l’emploi féminin en Russie. Ce pays a abandonné ses précédents programmes sociaux, conçus pour faciliter le rôle de la femme comme mère , mais aussi comme employée. C’est ainsi que, les programmes d’éducation et d’apprentissage qu’offraient les entreprises ont cessé d’exister. Les allocations familiales ont significativement diminué ; puis seulement les familles ayant des enfants de moins de 3 ans ont eu droit à ce service, et le montant des allocations mensuelles pour celles ayant des enfants de moins de 16 ans s’est élevé à 2 dollars. Les réglementations de base du travail pour les jeunes mères, ou pour les femmes âgées, sont constamment violées, et notamment dans le secteur privé. On renvoie les femmes enceintes, celles qui ont à leur charge des jeunes enfants ne sont tout simplement pas engagées, et les femmes de plus de 40 ans ont beaucoup de mal à trouver un poste.
La libéralisation du Code du Travail a renforcé le patriarcat pour les femmes qui ont "choisi" d’être " femmes au foyer ", car cela a diminué le niveau de vie des familles. Peu de femmes peuvent subsister seulement en dépendant du salaire de leurs maris, la majorité doit continuer à travailler, mais dans un environnement plus hostile et plus compétitif. En étant reléguées à un rôle "secondaire" comme soutien de famille, elles se voient forcées d’accepter n’importe quel travail disponible, sans prendre en compte le potentiel formateur qu’il pourrait leur offrir. Il y a aussi une forte pression psychologique pour que les femmes acceptent les emplois les moins payés et les moins prestigieux. La plupart sacrifient leur carrière pour satisfaire les critères de la vie familiale, selon lesquels c’est le mari qui doit chercher les emplois les plus ambitieux, même quand ils ne sont pas bien rémunérés. Dans la tranche d’âge la plus touchée par le chômage (30-40 ans), la proportion de femmes est en moyenne de 30% plus élevée que celle des hommes (Human Development Report, 1995, p.19).
Et ajouté à tout cela, les chefs d’entreprise russes ont imposé une stratégie de travail flexible, laquelle est utilisée comme un mécanisme pour la maximisation des bénéfices et la réduction des coûts du travail. Les femmes sont forcées plus souvent que les hommes d’accepter les emplois à temps partiel ou les contrats à durée limitée. Les syndicats offrent une protection incomplète, même dans le secteur étatique. Il en résulte que les femmes se voient empêchées de compter sur un salaire stable comme de réaliser une carrière profitable. Les femmes constituent une proportion croissante des salariés dans travail précaire et le travail à mi-temps, et doivent faire face à l’isolement et à leur marginalisation par une partie de la société. La croissance du marché du travail "au noir" a aggravé ces processus négatifs en dégradant les conditions de travail et en abandonnant le contrôle du processus productif. Les femmes se voient souvent affectées par différentes formes de violence physique et morale comme de violence économique et sociale. La majorité ne peut se protéger pour deux simples raisons : 1) le risque de perdre leur unique source de revenus, même s’il s’agit d’un travail informel ; 2) si elles arrivent à porter le cas en justice, les frais de juge et d’avocat sont si élevés, et le temps jusqu’à la résolution si long, que le problème reste souvent irrésolu.
Les droits des femmes, sociaux et économiques, rencontrent de nombreux obstacles législatifs. Les lois du Code du Travail, bien qu’elles contiennent des mesures de protection des femmes, ont dans la pratique un caractère discriminatoire, lequel limite l’accès des femmes à certains secteurs du monde du travail. Souvent les femmes réalisent des accords individuels avec les entreprises privées, promettant de ne pas avoir d’enfants durant la période du contrat. La majorité des institutions publiques de soins ont vu leurs finances réduire considérablement, et en abandonnant leurs fonctions, elles ont chargé les jeunes travailleuses de nouvelles responsabilités. Le résultat de tels changements s’observe à travers la diminution de la compétitivité des femmes dans le monde du travail et l’augmentation de la féminisation de la pauvreté.

Emigration économique et trafic


Les conditions actuelles du travail font que les femmes décident de d’émigrer tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Les registres officiels des migrants externes et internes montrent qu’en 1998 le nombre de migrants femmes était de 4% supérieur à celui des migrants hommes- 52% et 48% respectivement- ( Men and Women inRussia 200, p.20), et on doit tenir compte du fait que ce chiffre augmente d’année en année. Le Rapport sur le développement humain de 1999 de l’UNDP met l’accent sur le fait de la diminution de la croissance de la population en Russie est liée pour moitié à l’émigration des femmes à l’extérieur du pays. Du fait des limitations sérieuses d’obtention de visa par une partie des pays occidentaux, beaucoup de ces femmes travailleuses migrantes utilisent des visas d’étudiants ou de "fiancées", ou cherchent de l’aide dans les agences de mannequins ou agences touristiques pour pouvoir émigrer . Avec pour conséquence le travail illégal et l’impossibilité de protéger leurs droits.
La régulation de la migration du travail des femmes, tant au niveau national qu’au niveau international, nécessite des solutions législatives. La Russie est simultanément un pays de départ et de destination des migrants, vu que les autres ex-républiques soviétiques ne sont pas assez attractives pour ce qui est des opportunités de travail. L’absence de protections légales et l’ignorance des questions migratoires, favorisent le développement du trafic de femmes, autant avec les femmes des ex-républiques soviétiques arrivant dans la Fédération russe qu’avec celles qui émigrent depuis la Fédération russe vers d’autres pays.
Parmi les agences privées qui offrent leurs services aux personnes cherchant un travail dans les pays occidentaux, la majorité ne peut fournir de permis de travail. Même quand elles le peuvent, elles ne trouvent pas d’aide de l’Etat. La plupart des fonctionnaires s’accordent à dire que la population doit s’adapter à la situation et que la décision d’émigrer pour chercher des opportunités de travail est un problème privé. D’autre part, les pays de destination limitent les visas pour les travailleurs étrangers, malgré la demande croissante pour des travaux peu qualifiés. Le résultat est l’augmentation des agences qui offrent des visas touristiques et tirent des bénéfices de l’émigration clandestine. Les femmes sont recrutées par des criminels qui leur proposent "un travail sûr " dans des hôtels ou des restaurants, ou comme danseuses, baby-sitters ou accompagnatrices de malades ou personnes ayant une capacité réduite. En réalité, ce sera la prostitution dans des conditions proches de l’esclavage. Rien qu’à Moscou, il existe 200 " agences du sexe " (Disclosure of Trafficfink Women from the former USSR 1997, p.40) qui gèrent le trafic des femmes envoyées dans d’autres pays pour y être exploitées dans la prostitution. Aux Etats-Unis, on trouve près de 200 agences de ce type, qui rassemblent l’information sur les femmes d’Europe de l’Est et organisent des "catalogues de fiancées", pour des mariages arrangées. Il y a entre 200 et 500 mariages de ce type par an (Ibid, p.37).

De profonds bouleversements démographiques


Enfin, l’instabilité des conditions économico-sociales provoque d’importants changements démographiques. La diminution de la population est une tendance croissante. La Présidente du Comité d’Etat Duma sur les questions des femmes, de la famille et de la jeunesse, S.Gorjacheva, a annoncé en mai 2000 que la croissance de la population est stable dans seulement 16 des 89 districts de la Fédération russe. En 1998, il y a eu 1,8 fois plus de morts que de naissances. Le taux de natalité est descendu à 124 naissances pour 100 femmes en âge de procréer, une diminution de 20%. Durant l’an 2000, l’Etat a planifié de dépenser 35,6 millions de roubles pour la mise en place du programme " Maternité sûre ". A titre de comparaison, cette somme représentait seulement 2% du coût total de l’organisation des élections et du référendum de cette même année.
Un quart des jeunes femmes ne désire pas dans l’absolu être mères, et craignent de ne pas pouvoir offrir à leurs enfants un niveau de vie acceptable. Cette peur se voit renforcé par le fait qu’en Russie l’espérance de vie des hommes est inférieure à celle des femmes. Dans la période 1994-1998, l’âge de retraite des hommes (60 ans) était supérieur à l’espérance de vie. Pour les femmes, la situation est drastique, puisqu’elles arrivent à la vieillesse en devant se suffire à elles-mêmes, en étant veuves avec une pension minime.
Les démographes démontrent différentes causes de la mortalité masculine précoce en Russie, comme les attaques cardiaques, le haut niveau de consommation d’alcool, les travaux insalubres et les incidents traumatiques. Actuellement les médecins sont en train de prêter attention au manque de confiance dû à la dépression économique. Comme la majorité des hommes ne peuvent réaliser le modèle traditionnel de chef de famille( ceci étant dû au chômage croissant et à la considérable chute des salaires), ils prennent des risques injustifiés dans les secteurs du marché noir ou de l’économie informelle, dans le but d’augmenter leurs maigres revenus. L’incapacité d’offrir à leur famille des revenus suffisants pour couvrir les besoins de base est une cause du haut taux de suicide et des attaques cardiaques.
La tendance, de longue date, de la population à diminuer, contribue aussi à la réduction du travail féminin et masculin. On assiste à une importante diminution démographique de la population en âge de travailler la plus active, tant pour les hommes que pour les femmes, et au vieillissement de la population. La proportion des retraités est une des causes principales de la charge supplémentaire de travail dont souffrent les hommes et les femmes en-dessous de l’âge de la retraite. La production, comme jamais auparavant, doit être accrue pour pouvoir couvrir les besoins des adultes plus âgés. Pour les femmes, la charge se fait plus lourde car ce sont elles qui doivent prendre en charge les parents âgés.

La question du genre oubliée des programmes de développement


Les programmes de développement socio-économique nationaux et régionaux ne donnent pas la priorité aux femmes et aux enfants. On peut dire la même chose des plans gouvernementaux sur les thèmes socio-économiques en général, qui sont menés à terme sans aucune considération des questions de genre. Cette constatation peut certainement être ajoutée au document " Principales tendances dans la politique socio-économique du gouvernement de la Fédération Russe avec des perspectives jusqu’à 2010 ", préparé par les analystes du " Centre de Planification stratégique ", une association à but non lucratif. Le document expose une stratégie pour une réforme du système de retraire qui est discriminatoire du point de vue du genre. L’idée qui anime une telle réforme est le changement des principes de redistribution vers des principes de capitalisation. S’il devait être mis à place, le fossé entre les retraites des hommes et des femmes s’agrandirait. En accord avec les estimations des économistes, cela atteindrait les 40-60%, en prenant en compte les circonstances suivantes : 1) salaires plus bas pour les femmes ( de 30 à 45%) ; 2) périodes de non emploi plus étendues, à cause des naissances et du temps consacré à l’éducation des enfants ; 3) âge de la retraite plus précoce. La proposition de passer de 55 à 60 ans l’âge de la retraite des femmes ne s’avère pas réaliste dans la situation actuelle, quand l’accès aux postes de travail est sévèrement limité pour la population adulte âgée.

En conclusion, les priorités pour respecter la mise en place de politique de genre devraient être : 1. Représentations des femmes dans les prises de décisions. 2. Expertise sur les questions de genre dans la législation actuelle. 3. Elimination de la ségrégation dans le marché du travail. 4. Une conscience plus grande des questions de genre par une partie des fonctionnaires gouvernementaux qui réalisent les politiques étatiques.

P.-S.

Marina Malysheva - Institut des études socio-économiques et des populations
Document communiqué par WIDE (Network Women In Development Europe)
Traduction : Ana Segal

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