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Propos recueillis à Porto Alegre

vendredi 28 février 2003, par Dominique Foufelle

Forum Social 2003. Quelque 100.000 personnes rassemblées, beaucoup de femmes mais davantage d’hommes, venus de tous les continents, unanimement pour travailler à la construction d’un autre monde possible. L’occasion rêvée de savoir comment des hommes engagés perçoivent et intègrent (ou non) le féminisme.

Le jeu consistait à "cueillir " des hommes seuls, dans les allées du campus, à la sortie des ateliers, à la cafétéria, pour leur poser deux questions. Il s’agissait aussi de choisir un échantillon varié en âges et en nationalités. Pas si facile, car beaucoup allaient en groupe et tout le monde était très occupé. En revanche, la demande a toujours été bien accueillie, comme si tous n’attendaient que l’occasion de s’exprimer sur le sujet.
Les deux questions : 1/ Quelle est votre définition du féminisme ? ; 2/ Pourquoi est-il important que les féministes soient présentes au sein des mouvements sociaux et dans des rencontres telles que le FSM ? Prière de répondre vite, sans trop réfléchir et en condensant sa pensée.
Toutes les réponses obtenues sont livrées ici sans coupes ni commentaires. Le panel n’est pas très étendu : occupées par la couverture média du FSM, nous n’avons pu nous livrer à cette enquête qu’à nos moments perdus. Toutefois, l’ensemble ouvre des pistes de réflexion, et confirme qu’il est urgent de mieux faire connaître nos analyses et proposition au sein des mouvements sociaux.

Roch de Bollardière, 30 ans, voyageur, non politisé
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Un mot galvaudé qui ne reflète pas la variété des idées que le thème véhicule. Moi-même, si je n’étais pas venu ici, je ne l’aurais pas su. A cause de ça, les gens qui ne sont pas informés, sans être forcément " contre ", vont ignorer le mouvement.
2 Pour faire valoir les droits des femmes d’un point de vue humanitaire, au même titre que ceux des hommes et des enfants

Thierry Brésillon, 37 ans, journaliste à Faim et Développement Magazine (CCFD)
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La redéfinition des relations femmes/hommes et la prise de conscience des formes de discrimination.
2 Ce qui me gêne dans la question, c’est la séparation. Ce qui est important, c’est que les femmes soient présentes. Une interpellation permanente est souhaitable, mais qu’elle soit portée par des féministes, c’est autre chose. Ce n’est pas une réserve par rapport au féminisme, mais une façon d’ouvrir le champ à d’autres femmes qui ne se revendiquent pas comme telles. Certaines portent plus d’interrogations que des féministes idéologiques.

Dennis Brutus, 78 ans, Jubilee South Africa, Johannesbourg et 50 Years is enough, Washington
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Il y a plus d’une définition, ce n’est pas la même selon les pays. Les objectifs sont plus basiques au Sud. Le sujet est les droits humains. Tel que nous le comprenons au Sud, les femmes du Nord semblent plus axées sur les droits des femmes que sur les droits humains. Après la première demande, on évolue vers la seconde demande. Cela mène parfois à des conflits entre les femmes du Nord et du Sud. Les femmes du Sud disent que leurs problèmes ne sont pas si basiques que ça. Le patriarcat est encore fort dans les familles. Mais dans les cultures anciennes, les femmes étaient fortes, dominantes, elles prenaient des décisions, contrairement à la vision qu’on en a de l’extérieur. Dans les zones rurales où les vieilles valeurs sont très fortes, cela joue peut-être en faveur des femmes. A l’opposé des villes, où sous l’influence occidentale, les femmes mènent la famille et les hommes s’enfuient parce qu’ils se sentent des partenaires mineurs.
2 Les femmes sont encore à la deuxième place dans les panels. Ce n’est pas sain parce que le type de société que nous voulons est égalitaire et nous ne l’avons pas à Porto Alegre. Les hommes dominent encore l’économie et l’économie domine les thèmes abordés. Je ne demande pas la domination des femmes mais l’égalité – sinon, il y aura toujours des guerres.

Eric Chassagnon, 27 ans, voyageur, non politisé
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La revendication des droits. Ça devrait être plus social que politique. 9a ne devrait pas différencier les femmes, ce qui peut mener à une discrimination. Je ne pensais pas que le féminisme était encore d’actualité en Occident. Je trouve les filles plus actives, elles revendiquent davantage, c’est bien.
2 Je trouve ça important parce que je suis d’accord avec les revendications en général. Si effectivement l’égalité n’est pas respectée, c’est bien que les féministes crient pour toutes celles qui se taisent.

Mouhieddine Cherbib, 50 ans, Fédération des Tunisiens Citoyens des deux Rives (FTCR)
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Tout ce qui tourne autour de l’égalité absolue entre hommes et femmes. Parfois, si je me réfère aux années 70, une image caricaturale dans les mots d ’ordre où il suffisait qu’un homme entre dans la cuisine. Il s’est avéré que c’était beaucoup plus important. Plus pour les pays musulmans, où des femmes commencent à faire sortir des femmes de l’oppression. L’égalité doit être absolue pour tout le monde. Je fais le parallèle avec les minorités dans les rapports dominants/dominés. Je suis contre les demi-mesures justifiées par les habitudes.
2 Concernant la situation des femmes, on est toujours dans les demi-mesures. Je ne crois pas que les femmes, même européennes, soient totalement libérées. Elles s ’occupent des choses " ordinaires ". Dans les pays en crise, on voit le retour des femmes à la maison. La bataille n’est pas gagnée, le principe d’égalité doit devenir un fait. Il faut changer les situations. Il y a des demandes non satisfaites. Les femmes sont indisponibles pour l’engagement du fait de leurs obligations familiales. Et pour compter sur les organisations de défense des droits humains, si on gratte un peu… Les Palestiniennes sont parmi les plus avancées, elles ont acquis un peu de droits. Mais quand les mouvements Hamas se sont attaqués aux droits des femmes, personne n’a réagi. Je ne vois pas le mouvement social comme cantonné ; s’il apporte des progrès, d’autres personnes dans un autre espace doivent en profiter. Il peut aider les femmes du Sud par l’expérience acquise pour se libérer. La question des femmes, c’est une question de démocratie. On ne peut accéder à la démocratie tant qu’il y a des exclu-es. La plupart des gens qui se préoccupent de cette question se limitent à des problèmes de base. Alors qu’il faut s’attaquer à l’éducation de la société toute entière. Il faut apprendre aux enfants que garçons et filles sont égaux.

Ken Coates, 72 ans, Fondation Bertrand Russel
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Ce n’est pas de mon ressort, mais de celui des femmes ! Je dirais, un espace nécessaire pour le progrès et la réalisation personnelle des femmes.
2 Pour faire entendre des voix qui ne le seraient pas. Les féministes peuvent tirer des expériences des luttes des autres, apprendre les obstacles à franchir. Elles peuvent rester en dehors si elles veulent, mais nous sommes heureux qu’elles viennent.

Yvan Du Roy, 32 ans, journaliste à Témoignage chrétien
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La lutte nécessaire pour l’émancipation des femmes en général, l’égalité sociale, économique, sexuelle, la place des femmes dans la famille… Et aussi la vision sexuelle que les hommes ont des femmes. Ça, c’est plus compliqué que la question sociale et politique. La révolution culturelle est nécessaire dans les rapports hommes/femmes. Le féminisme a permis de briser des tabous par rapport à la sexualité.
2 L’objectif final du féminisme, c’est de ne plus avoir lieu d’être. Aujourd’hui, les mouvements sociaux reproduisent le sexisme. Il faut faire un travail interne. J’ai eu la chance d’y réfléchir en rencontrant des "Marie pas claires " à la fac. Je ne pense que j’étais un super-macho mais j’avais intégré des comportements. Ça m’a conduit à me remettre en cause politiquement et personnellement. Parfois, c’était dur. Tu perds tes repères pendant une période, par rapport à ce que tu as intégré, draguer, assurer sexuellement…. On est obligé de se reconstruire. Au début, ça passe par des efforts, après c’est naturel. Mais c’est super compliqué car il y a une dose d’émotion incontrôlable. Le problème sur lequel butent les féministes, c’est les rapports hommes/femmes dans les relations hétérosexuelles. Il y a des femmes qui reproduisent les clichés, jusqu’à des militantes qui reproduisent la recherche du mâle dominant. Il y a aussi des problèmes de machisme et de violence parmi des militants qui tiennent par ailleurs des propos radicaux. Il faut aborder la question du pouvoir dans les relations amoureuses. J’ai vu des " nanas " de militants qui venaient à des réunions sans jamais décrocher une parole. Le féminisme, ça a été un apport dans ma propre vie, une émancipation sexuelle.

David Eloy, 28 ans, membre de l’AITEC (Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs)
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Un mouvement de pensée qui cherche à promouvoir l’égalité hommes/femmes, qui devrait être mixte. Pour être honnête, on le perçoit souvent comme une revendication de femmes revanchardes. On a l’impression parfois qu’il y a du corporatisme. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir cette image parfois.
2 Le constat général, c’est que, malgré les progrès des dernières années, les femmes restent moins bien considérées. Il n’y a qu’à voir les images entretenues et véhiculées dans les sociétés patriarcales. D’autant que dans les pays du Sud, notamment très religieux, il y d’énormes problèmes quant au statut de la femme. La question du genre va au-delà, il s’agit de la société qu’on veut promouvoir. A partir de cette discrimination, d’autres sont possibles. Il n’y qu’à voir les tentatives pour revenir en-deça des acquis du Caire ou de Pékin. Je préfère dire " genre ", parce que " féminisme " est connoté dans nos milieux. Ça n’est pas grave mais ça peut bloquer des gens. Alors que genre, égalité…

John Hepburn, 32 ans, Greenpeace Australie
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Un mouvement luttant pour l’égalité, contre le patriarcat. Et un réservoir d’idées et de réflexions.
2 Les mouvements sociaux travaillent au monde que nous voulons, pas pour reproduire les mêmes schémas. Nous devons combattre toutes les formes d’oppression. Gandhi disait " Nous devons êtres la chance que nous voulons voir dans le monde ". Je suis frustré que beaucoup de mouvements et organisations ne s’intéressent pas assez au féminisme et à la question du genre.

Pierre Jobert, 33 ans, journaliste à Peuples en Marche
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Un mouvement qui vise à parvenir à une égalité réelle et non formelle dans l’ensemble de la vie quotidienne et sociale. Un individu égale un autre, qu’il soit femme ou homme. Un mouvement social qui veut agir sur les mentalités, sur les lois.
2 Ma question, c’est de savoir s’il doit être un mouvement en soi, ou transversal. J’aurais tendance à penser qu’il doit être transversal, mais s’il ne portait pas ses revendications, personne ne le ferait. Le but sera atteint quand il aura intégré les mouvements sociaux, quand la revendication de l’égalité sera présente partout. Quand ce moment sera atteint, si le mouvement féministe reste spécifique, il aura raté quelque chose.

Leandro Lemes Do Prado, 28 ans, collaborateur à des sites gays brésiliens
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Le féminisme est politique. Les femmes essaient de montrer que femmes et hommes ne sont pas différents et ont les mêmes droits. Ce sont les racines de tous les mouvements pour les droits sexuels, y compris les gays. Les femmes montrent que nous devons être vus comme égaux en droits et en devoirs.
2 C’est très important, car si vous ne montrez pas que le monde peut être différent, les gens ne changeront pas d’idéologie. Les gens ne savent pas comment nous sommes organisés. Les femmes ont un rôle très important : partager les informations. Sans dialogue entre les gens, pas d’autre monde possible. Les féministes et les minorités devraient lutter ensemble. Les gens adoptent la même attitude envers les femmes qu’envers les Noirs.

Jorge Molina, 34 ans, Collectif La Esquina, Chili
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La lutte des femmes pour les femmes.
2 Le débat féministe est un débat important dans la société. C’est difficile pour les hommes de le ressentir profondément, car nous ne vivons pas le rôle de l’opprimé. La présence des féministes nous aide à être plus conséquents et à nous poser des questions. Le monde ne peut aller bien que si les hommes et les femmes échangent.

Flavio Souza, 41 ans, président du syndicat des pilotes de la compagnie brésilienne Varig
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Un grand mouvement dans les années 1970. Maintenant, c’est naturel, ça fait partie de notre vie. La balance entre hommes et femmes est équilibrée. Le mouvement n’est plus nécessaire. Sauf dans certains endroits du monde.
2 La présence féministe ici est très importante. Justement sur toutes les questions où la balance hommes/femmes n’a pas encore été faite.

P.-S.

Dominique Foufelle - février 2003

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