Accueil du site > Evénements > Les femmes des quartiers sont en marche

Les femmes des quartiers sont en marche

vendredi 28 février 2003, par Dominique Foufelle

Françoise Cléostrate a participé, vendredi 14 février 2003 à Marseille, à la soirée organisée pour accueillir les femmes de la Marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité, qui ont lancé l’appel " Ni putes, ni soumises ! ". Réaction à chaud après une rencontre " très forte ".

J’ai plongé. J’ai plongé dans la souffrance des femmes, des jeunes filles qui vivent dans cet univers de non-droit que l’on appelle "les quartiers". Leur souffrance n’est pas différente de ma propre souffrance, et c’est pour cela que j’ai plongé. Leur souffrance est quotidienne. La mienne aussi. Leur souffrance est profonde ainsi que la souffrance de toutes les femmes opprimées de ce monde. Leur révolte est un cri de rage. C’est la rage qui anime tout être humain face à l’injustice.

Mais j’ai relativisé. Je suis arrivée avec mon combat dans la tête. Je me bats au quotidien contre le système organisé par les hommes dans la vie professionnelle, qui oblige les femmes à être charmantes, voire séductrices, voire consentantes à la séduction masculine… pour se faire intégrer dans un groupe de travail, et y gagner leur vie. C’est mon combat, et j’ai le sentiment que là est réellement la racine du mal.
Mais j’ai relativisé. J’ai vu des femmes, des jeunes filles qui se battent pour ne plus avoir à préparer le café, le servir, et le tourner… à leur frère…ne plus avoir à faire le lit de leurs frères… ne plus être des servantes à la maison. Elles se battent pour pouvoir continuer à faire des études, et ne pas se faire marier. Elles se battent pour pouvoir aller passer un coup de fil sans avoir besoin de justifier à qui, pourquoi…. Elles se battent pour ne pas se faire battre. Elles se battent pour ne pas se faire violer par une quinzaine de mecs…
Alors, j’ai relativisé. Je me mets dans tous mes états pour une blague sexiste ! pour une tentative de séduction !!!! Je ne les accepterai pas pour autant, mais je ne les verrai jamais plus de la même façon. Samira a changé quelque chose dans ma vie. OK ! avant de vouloir déraciner, il faut élaguer ! Car il y a des branches vraiment trop lourdes…
Un gars des quartiers a aussi pris la parole. Il s’est fait huer, lorsqu’il a gentiment conseillé aux filles de ne pas descendre dans les caves…

Alors, Samira a raconté. Elle n’est pas descendue dans la cave de son plein gré, comme une bêtasse ! Elle s’est vue entourée de quinze mecs, qui l’ont bourrée de coups, et l’ont descendue dans la cave. C’était il y a quinze ans. Et à cette époque, ce n’était pas si exceptionnel… déjà. Mais cela ne se savait pas.
Elle en a parlé. Ses parents l’ont mise dehors. Elle avait 14 ans. Elle était salie. Pour les autres, elle était une salope, une pute.
Elle a été dans les centres sociaux. Elle n’a reçu aucune aide.
Comment a-t-elle survécu ? Il faudrait lire son livre.
De quoi avait-elle besoin ? De compassion. Elle n’en a pas eu, nulle part, jusqu’à ce qu’elle rencontre une psychologue, qui, elle, ne l’a pas bourrée de médicaments (c’est la seule aide qu’elle avait eue jusqu’alors), mais l’a considérée comme un être humain, avec dignité.
Entre temps, nous dit Samira, elle avait compris que, puisque les autres ne voulaient pas l’aimer, il fallait qu’elle s’aime elle-même, et elle a commencé à s’occuper d’elle-même, sans plus rien attendre des autres.
Bravo ! Samira ! tu as réussi à trouver un certain équilibre… un équilibre certain, et ta blessure s’est cicatrisée. Mais je sais que c’est une cicatrice indélébile, que toutes les femmes ayant subi des violences de ce genre portent en elles jusqu’à la fin de leur vie. On ne peut pas oublier. Mais on peut vivre avec.
La dernière femme à prendre la parole était une handicapée. Elle a parlé de la vie des femmes handicapées dans une cité. Elle a rencontré une femme en fauteuil, qui n’était pas sortie de chez elle depuis sept ans !

J’ai ressenti la cicatrice comme un handicap à vie. Un handicap non reconnu, et comme tous les handicaps, on en a honte. On essaie de le cacher, mais il influe sur les relations envers l’autre sexe de façon irrémédiable. Mais, comme tous les handicaps, comme tous les coups durs de la vie, une fois assumé et accepté (psychologiquement parlant), il permet de grandir.
J’ai rencontré hier des femmes grandies par leur souffrance, et j’en prends de la graine.
Un collectif se crée à leur passage dans chaque ville. Un collectif pour la solidarité et la prise de conscience des uns et des autres…
Les femmes des quartiers bougent !
Elles sont en marche !
Elles disent Non !
Non à l’asservissement, non à la régression vers des valeurs dépassées…
Et je marche avec elles. Mon combat dans ma vie quotidienne est moins dur, je les remercie de m’avoir fait réaliser, relativiser… Mais c’est le même combat.
Mon combat va s’élargir et sortir de ma petite personne…
Je ne sais pas encore par quelles actions ce combat va se concrétiser, mais je vais agir de concert avec elles, ça, c’est sûr.

En savoir plus sur le mouvement et la Marche : http://www.macite.net

P.-S.

Françoise Cléostrate – février 2003

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0