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Le cri du peuple

samedi 1er mars 2003, par Manue

Difficile d’être optimiste quand on n’a jamais été aussi proche de cette ignoble guerre. Bush a choisi d’ignorer le cri unanime du monde entier contre cette sale guerre et tout ce qui la rend possible, que pouvait-on attendre d’autre de la part du plus grand terroriste de ce début de troisième millénaire ? [Terrorisme : emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir, etc.) – Le Petit Robert, éd. 2000].

Pourtant, rien ne sera plus désormais comme avant le 15 février dernier, qui a vu la plus grande manifestation de l’histoire contemporaine déferler dans les rues de plus de 600 villes et plus de 60 pays, exprimant à l’unisson le refus catégorique d’une guerre abjecte.

Abjecte parce que totalement injustifiée et disproportionnée. Abjecte parce qu’orchestrée par une poignée de puissants prêts à sacrifier sur le terrain la vie de millions de civils irakiens et les infrastructures d’un pays déjà exsangue, et s’employant au plan politique à mettre en péril l’Onu et toute autre système d’entente multilatérale, certes fragiles mais laborieusement construits par des décennies d’efforts concertés entre les états, le tout pour remodeler le Moyen-Orient et son si précieux pétrole selon leurs intérêts (ou ce qu’ils croient l’être). Et tenter de faire montre à la planète d’une suprématie illusoire et de toutes façons déja perdue...

A enjeu énorme, mobilisation énorme

Des grandes capitales aux petites villes, un raz de marée citoyen a investi les rues du monde entier ce samedi 15 février. La bataille des chiffres, comme d’habitude, est allée bon train dimanche 16, et comme d’habitude, les médias de masse tendaient à minimiser la mobilisation, s’accordant sur ’quelques 10 millions’. Pourtant, en faisant un décompte tout bête du nombre de manifestants dans les villes les plus citées par les mêmes médias, on arrive rapidement à plus de 12 millions, et cela ne concerne qu’une petite quarantaine de villes parmi les plus de 600 où des manifestations étaient organisées. Ca laisse un peu de marge pour l’imagination... On aimerait se passer de cet exercice, simple réflexe d’autodéfense après passage à la caméra déformante des médias, mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour, hélas ! Quand on s’appelle Bush, Powell, Blair ou Chirac, une seule phrase suffit à être prononcée par un seul homme et le lendemain c’est l’avalanche de unes, d’éditoriaux, d’analyses, etc. qui dissèquent la phrase sous toutes ses coutures. Jour après jour après jour après jour… On boit de cette eau là depuis six mois. Les citoyen-nes que ces hommes sont censés représenter sont-ils consulté-es ? Que nenni. Quand on s’appelle Smith, Rodriguez ou Martin, il faut se donner rendez-vous par millions un même jour pour mériter la une des journaux, et encore, c’est seulement pour le lendemain ! Mais attendez un tout petit peu, et puis curieusement, si les médias ont déjà oublié l’extraordinaire mobilisation du week-end passé, soudain les contenus éditoriaux s’élèvent, changent de ton, intègrent peu à peu les messages de la rue… Qui eût cru une semaine plus tôt que le New York Times, par exemple, allait enchaîner des éditoriaux sur le fossé qui sépare les medias des populations, sur la pauvreté suspecte du programme post-guerre de Bush en Irak, sur les alternatives à la politique énergétique tout-pétrole des Etats-Unis, sur la légèreté malhonnête et la perte de crédibilité de l’administration Bush, à l’extérieur comme à l’intérieur du pays. Qui eût pensé que Business Week, l’hebdo du milieu des affaires US, publierait une diatribe sur les énergies renouvelables, proposant un objectif de 15% ? Cet objectif était l’idée de l’Europe et du Brésil au sommet de Johannesbourg début septembre dernier. Elle fut piétinée et reléguée aux oubliettes sous la pression de délégation états-unienne. Ce ne sont là que deux exemples…

Guerre de communication

NON, c’est NON ! Le message était on ne peut plus clair. Sur le fond d’abord : non à la guerre en Irak ! Mais aussi sur la forme : arrêtez vos salades et écoutez-nous ! Tous les sondages récents ont montré une écrasante majorité opposée à la guerre dans tous les pays d’Europe, quelle que soit la position de leurs gouvernants, et aux Etats-Unis un soutien de plus en plus maigre à la politique de Bush. Ce n’est pas une surprise si la mobilisation était la plus forte dans les pays aux gouvernements va-t’en guerre : 500 000 personnes à New York, entre 1 et 2 millions à Londres, entre 1 à 3 millions à Rome, 1 million à Madrid et 2 millions à Barcelone... Mais cette manifestation mondiale dépasse largement le clivage Chirac-Schroeder-etc contre Bush-Blair-Berlusconi-Aznar-etc. La présence dans les foules du 15 février d’un très grand nombre de manifestant-es qui ’prenaient la rue’ pour la première fois est une preuve supplémentaire s’il en fallait que trop c’est trop ! Cette guerre est tout simplement inacceptable, et l’absence de débat public sur une question aussi grave est tout autant inacceptable. Les peuples du monde entier ne veulent pas de cette sale guerre.

Le message est passé, même chez ceux qui font mine que rien, tel Bush qui n’a rien trouvé rien d’autre que de qualifier ces marées humaines de ’groupes de pression’… Des groupes de pression, c’est exactement le contraire de ce qu’étaient les foules bigarrées du 15 février. Militant-es, intellectuel-les, artistes, médecins, commerçant-es, vétérans de guerres passées, individus, familles, tout le monde y était représenté ! De plus, les mouvements pacifistes d’aujourd’hui ne sont plus seulement des mouvements contre la guerre, mais une partie intégrante du mouvement global de construction d’alternatives au ’terrorisme économique’ des pays riches (Etats-Unis en tête, loin devant !) dont le projet de guerre en Irak est l’apothéose.

L’autre mondialisation

Quand la démocratie est mise à mal, c’est dans la rue que les citoyen-nes s’expriment. La manifestation du 15 février a eu et continuera d’avoir l’effet d’une grande bouffée d’oxygène dans un monde complètement asphyxié. Tous les gens descendus dans la rue ont découvert ou retrouvé un espace où leurs préoccupations ne se heurtent pas au mur impénétrable du verbiage kafkaïen des gouvernants, mais au contraire trouvent un écho amplifié. Un espace où on appelle un chat un chat, où l’on déconstruit la propagande et le fatalisme guerrier, où l’on peut dire haut et fort et devant les caméras de télévision que l’on n’est pas dupes du manège de Bush et consorts pour intimider le reste de la planète et se partager au passage le gateau du pétrole irakien, que cette guerre est totalement illégitime, qu’elle n’est pas la nôtre, nous, citoyen-nes du monde, et que nous ferons tout ce qu’il nous est possible de faire pour l’empêcher.

Ce cri du peuple porté à l’unisson 24 heures durant à la surface de toute la planète est infiniment plus important que toutes les déclarations réunies de Bush pour la bonne raison qu’il lui survivra ! C’est un jalon historique dans l’histoire nouvelle d’une expression citoyenne mondialisée. Celle donne la force de rêver d’autres possibles et le courage de s’atteler à leur construction au quotidien. Celle qui, petit à petit et à force de mobilisations en tous genres, éduque les gouvernements (et les médias) en leur montrant qu’il existe autre chose que les rapports de force et le commerce à gros sous. Une autre mondialisation !

P.-S.

Emmanuelle Piron - 23 février 2003

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