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Porto Alegre – Davos, le grand match !

samedi 25 janvier 2003, par Emmanuelle Piron, Pénélopes

On n’est pas sorti du vocabulaire sportif ou guerrier (ce qui revient à peu près au même de nos jours), surtout pas dans les médias ! Etant donnée la concommitance des deux forums, voulue à l’origine par les organisateurs brésiliens, la métaphore est bien sûr tentante pour les journalistes, et somme toute efficace...

O Globo, le plus gros tirage quotidien du Brésil, s’en est inspiré en créant une page spéciale du site consacré aux deux sommets « en temps réel ». La bannière d’accueil met face à face la photo d’un cadre dans la force de l’âge, à lunettes, et celle d’un jeune activiste encagoulé de rouge, sur fond de scènes de bourse d’un côté et de banderoles de l’autre. La force des clichés...
Libération en France exploitait le filon jusqu’à épuisement dans ses éditions de début de semaine, en faisant de l’idée du match un leitmotiv éditorial. La confrontation pouvait se lire dans tous les titres, que ceux-ci traitent des enjeux, de l’esprit, des moyens financiers mis en œuvre, des jargons ou des profils des participants respectifs des deux forums : « Porto Alegre – Davos : mondial 1 – global 0 », « Davos – Porto Alegre, le face-à-face », « Le grand écart de fonds des forums », « Le ’davossien-alégrien’ en 6 leçons », « Ils vont en Suisse » et juste à côté « Ils vont au Brésil ». A noter, avec un plaisir non dissimulé parce que c’est pas tous les jours (!), la verve partisane de Libé, à peine feinte derrière une couverture résolument paritaire des deux sommets. A noter également l’adoption bienvenue et très attendue du terme ’altermondialisation’, alors que d’autres, comme Le Monde, en restent encore à ’anti’.
Beaucoup plus discrètement et de façon plus neutre, Le Figaro titrait ce jour d’ouverture « Porto Alegre fait de l’ombre à Davos », replaçant les deux événements dans le contexte historique récent de déroute de ’l’aristocratie financière’ pressée de ’rebâtir la confiance’ – thème central de Davos.
El Tiempo en Colombie attirait l’attention sur le double contraste éclatant à l’endroit du nombre de participants et de la protection policière : 100 000 participants et pas de disposition spéciale à Porto Alegre, contre 2000 participants et 3500 policiers et soldats à Davos. On a beau s’y attendre, ça laisse pantois-e !
Résultat du match : d’un côté, un mouvement en pleine effervescence, ouvert, riche de sa diversité, aux préoccupations collectives, de l’autre une poignée de nantis surpuissants retranchés dans une forteresse surprotégée, en mal de légitimité. « Nous avons été victimes d’une euphorie coupable », admet Klaus Schwab dans Le Temps (Suisse), l’amphitryon de Davos, en se grattant le menton avec morosité sur la photo qui accompagne l’interview. ’Victimes’, vraiment ?

Lula superstar

Jusqu’à l’ouverture du FSM, c’est-à-dire avant que la grande ruche de Porto Alegre ne se mette à usiner son miel multi fleurs, certains journaux en mal d’imagination et de nouvelles choc se limitaient à mentionner « les responsables politiques au rendez-vous », les bourdons de l’histoire, ceux qui mangent le miel sans mettre la main à la pâte ! Ainsi Le Monde nous informait que les Hollande, Désir, Mélenchon, Besancenot et autres Bonnafont et Saïfi feraient le voyage France-Brésil, qui à titre de premier secrétaire de parti, qui à titre personnel, qui à celui représentant du gouvernement, etc. Mêmes informations soporifiques en Espagne, et ailleurs…
Là-dessus passe un ’Lula’ et le paysage journalistique passe du noir et blanc à des couleurs toutes chaudes ! Mais ne nous méprenons pas, celui-là n’est pas un bourdon. Peu de journaux, parmi ceux qui s’intéressent à Porto Alegre, ont laissé passer le raz-de-marée d’espoir que Lula incarne. Même si, ou justement parce que, sa participation aux deux sommets crée la polémique. Les titres sont explicites : « Le dirigeant brésilien, qui est tout pour tous » dans le Financial Times (Royaume Uni), « Lula joue les ambassadeurs » dans Libé, « Lula, un pont entre Davos et Porto Alegre » dans La Vanguardia (Espagne), « Lula sera la star des deux sommets » dans La Liberté (Suisse) ou « Le dilemme de Lula da Silva à Davos » dans The Observer (Etats-Unis). Et les citations grandiloquentes : « Lula participe au Forum Economique Mondial pour montrer qu’un autre monde est possible » dans El Mundo (Espagne), ou « Lula sait que son discours à Davos sera historique » dans O Globo (Brésil).
S’il déçoit les radicaux, car « pourquoi légitimer cet événement [Davos] décadent ? », d’autres voient « Lula, qui a connu la faim », comme « le seul à avoir la légitimité nécessaire pour assumer cette contradiction. Même s’il va à Davos, nul ne peut mettre en doute son engagement pour la justice sociale ». Au final, à part quelques articles moquant la contradiction, la grande majorité des médias saluent le défi porté par Lula de rompre avec le dialogue de sourds entre les puissants et le bas peuple.

Silence des médias anglo-saxons

Autre vedette présente à Porto Alegre : José Bové. Présenté comme l’« incontournable symbole de l’altermondialisme » dans la Libre Belgique, il est plutôt vu comme un fauteur de trouble irresponsable dans l’unique article du New York Times parlant du FSM. Le même article de pointer que le gouvernement du Rio Grande Do Sul, état dont Porto Alegre est la capitale, est passé aux mains du parti centriste du Mouvement Démocratique Brésilien après plus d’une décennie avec le Parti des Travailleurs de Lula. Parce que « les électeurs ont clairement montré qu’ils voulaient un secteur privé plus vibrant », mais aussi à cause du forum lui-même, à travers, par exemple, les agissements d’un Bové en furie dans les plantations d’OGM locales. Cqfd, la boucle est bouclée ! Décodage : il n’y a qu’un modèle, la croissance économique, et les ’antimondialisations’ sont stupides et dangereux !
La recherche minutieuse de contrepoints dans le même journal ou dans d’autres du même pays s’est hélas révélée totalement infructueuse (si on néglige les dépêches AP et Reuters sur la manifestation pacifiste d’ouverture du forum, 70 000 personnes). Il apparaît donc que les médias américains ignorent le FSM de Porto Alegre. Et qu’il en va de même pour les confrères anglais et canadiens, obnubilés par la dernière moitié de déclaration du George W. sur la non coopération du Saddam. Pour le Canada, l’explication apparaissait à brûle pourpoint dans une colonne cachée en avant-dernière page du Globe & Mail : « Ce ne sont pas les Canadiens qui virent à droite, mais juste leurs médias ». Ah ! Et pour les Etats-Unis et l’Angleterre ?

P.-S.

Emmanuelle Piron - 24 janvier 2003

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