Accueil du site > Evénements > Succès du premier Forum Social Asiatique en Inde

Succès du premier Forum Social Asiatique en Inde

vendredi 31 janvier 2003, par Manue

15 000. Tel est le nombre impressionnant de participants qui ont convergé depuis l’ensemble du continent vers Hyderabad, en Inde, où s’est tenu le premier Forum Social Asiatique du 3 au 8 janvier dernier. Le FSA est la déclinaison régionale du Forum Social Mondial, qui, cette année encore, pour la troisième et probablement dernière fois, aura lieu à Porto Alegre, Brésil. Un patchwork coloré de représentants de mouvements sociaux, de droits humains, environnementaux, de paysans écolos, de syndicalistes, féministes, d’artistes et d’enfants s’est réuni à Hyderabad pour dénoncer les injustices de tout poil, échanger expériences et analyses, et s’entendre sur des stratégies régionales de résistance à la mondialisation sauvage, et pour construire les fondations d’un avenir durable. Parce que « Une autre Asie est possible » !

« Nous sommes venus ici pour témoigner, nous sommes venus ici pour questionner, nous sommes venus ici pour protester, nous sommes venus ici pour faire valoir nos droits, nous sommes venus ici pour réécrire l’histoire ».
Le forum gravitait autour de 8 conférences plénières, 160 séminaires, 164 ateliers, des manifestations et des événements culturels. Malgré un chaos apparent dû à l’éclatement géographique des lieux d’accueil et à un comité logistique dépassé par les événements, le FSA est un succès inégalé dans le continent en termes de thèmes discutés et de participation. Le bémol vient de ce que les discussions étaient par trop centrées sur l’Inde, pays organisateur. Une prédominance reflétée dans les effectifs, puisque seulement 780 des 15 000 participants inscrits venaient de pays étrangers. Raison principale : le refus d’accorder les visas à nombre de voisins par le gouvernement indien. Comme on peut le soupçonner, les dirigeants de ce monde, bien qu’élus, n’aiment pas entendre se faire critiquer et usent sérieusement de leur pouvoir pour faire taire la voix du peuple.

Paradoxalement, une fois le forum lancé, les services de police et de sécurité étaient invisibles dans les rues d’Hyderabad, comme l’a souligné un éditorialiste indien : « Une situation intrigante ! Est-ce que l’Etat a ignoré la présence du FSA tout comme le FSA l’a ignoré ? », interroge-t-il ?

Justice environnementale, développement basé sur les communautés, démocratie radicale

Parmi les voix entendues au FSA, de nombreuses se sont levées contre les géants de la chimie et des biotechnologies, tels Dow Chemicals, Monsanto et consorts. Le premier est responsable de la tragédie de Bhopal en 1984, qui fit 8000 morts en une nuit et contamina 150000 survivants, toujours en attente de réparation comme les familles des défunts. Le deuxième impose ses OGM brevetés dans tout le pays, au détriment des écosystèmes autochtones et des communautés paysannes. Le suicide des paysans indiens devient d’ailleurs aujourd’hui un fléau national. Deux exemples parmi tant d’autres, piochés dans la très longue liste des désastreuses conséquences socio-environnementales, générées par ce modèle de développement archi-lucratif imposé par les multinationales, le plus souvent avec la complicité des Etats.

Le Sud-Est asiatique en particulier est l’une des régions les plus affectées au monde, avec des cas innombrables de pollutions en masse et de déplacements forcés de population. Autant de conséquences désastreuses qui mènent au cercle vicieux de la pauvreté, de la concentration urbaine, de l’exclusion, et qui pour nombre de femmes signifie prostitution. « Le capitalisme est une machine à créer de la demande, qui transforme la nature vivante en capital mort », résume un participant philippin. A ce modèle criminel, les mouvements socio-environnementaux et les organisations paysannes opposent une agriculture écologique respectant la biodiversité et réconciliant les savoirs modernes et traditionnels, dans le cadre d’un développement basé sur la dimension de communauté où les habitants ont le droit d’auto-détermination et l’accès aux ressources comme l’eau et la terre.

En termes de gouvernance, comme les démocraties nationales s’avèrent incapables de penser ce type de développement durable, de nombreux mouvements, dont ceux portés par les femmes, prônent une « démocratie radicale », ancrée dans le local.

Le droit à la paix

A la conférence sur la paix et la sécurité, de nombreux témoignages d’Afghanistan, de Palestine, d’Irak, de Birmanie, d’Hiroshima au Japon, du Cachemire en Inde se sont fait entendre. Les représentants palestiniens ont exprimé leur souffrance causée par la politique israélienne d’occupation et de séparation. Au sujet du mur que le 1er ministre israélien Ariel Sharon fait construire pour séparer les lambeaux de Palestine des colonies juives, un paysan palestinien commente : « Ce mur est fait pour détruire tout espoir d’une économie palestinienne indépendante et durable en annexant illégalement les meilleures ressources en terre et en eau qu’il restait en Palestine ». Les Femmes en Noir ont, quant à elles, organisé une manifestation silencieuse pour exprimer leur solidarité et leur inquiétude vis-à-vis de la criminalité grandissante à travers la planète.

Au cours du séminaire sur l’identité nationale et l’auto-détermination, un délégué d’une coalition de 22 organisations politiques et autres du Cachemire a appelé à la paix et demandé aux gouvernements indien et pakistanais de négocier un accord territorial concerté avec les populations. Pour expliquer la belligérance du Pakistan, une Pakistanaise a simplement suggéré que son gouvernement n’a ni la moindre idée, ni la moindre considération pour les souffrances de son peuple, mais utilise la militarisation pour asseoir son pouvoir. Et d’ajouter que la paix et la sécurité demeurent des sujets à traiter absolument avec une perspective de genre, puisque les femmes, les enfants et les pauvres vivent en constante insécurité dans les zones de conflits. Un garçon de 12 ans a résumé l’appel unanime à la paix : « Je veux jouer au criquet au Pakistan ! ».

Le gouvernement indien a lui aussi été aprement critiqué pour avoir refusé d’accorder un visa à de nombreux délégués pakistanais, sous le prétexte vaseux de nouvelles lois motivées par la lutte contre le terrorisme. « L’Inde devrait faire des efforts pour améliorer les contacts directs des civils avec le Pakistan. Cela a toujours montré des résultats positifs. Fermer la porte aux Pakistanais n’est pas le fait d’une démocratie confiante en elle-même », ont déclaré des militants indiens. Poussant plus loin et élargissant l’analyse, un chercheur indien explique que l’Etat-nation est l’instrument le plus dangereux du monde contemporain, dans la mesure où, sur 208 millions d’humains tués par d’autres humains au cours du XXe siècle, « seulement » 8 millions l’ont été par le fait de guerres de religion tandis que 169 millions sont morts dans des conflits entre Etats. Et de souligner que la mondialisation exacerbe les nationalismes en Asie du sud.

Démocratie, mondialisation, fondamentalisme et militarisation du monde à l’américaine

La plupart des discussions du FSA, qu’elles aient porté directement ou non sur la démocratie, concluent fortement sur le fait que le modèle courant de démocratie nationale n’est désormais plus capable de représenter les populations et de défendre l’intérêt commun. « La démocratie est la plus grande victime de la mondialisation imposée en premier lieu par les Etats-Unis. La mondialisation des multinationales est une opération de destruction de la démocratie menée au nom de processus démocratiques ». En d’autres mots : « La mondialisation est anti-peuple, anti-démocratique, économiquement régressive et elle retarde la croissance ».

Le paralléle entre fondamentalisme religieux et fondamentalisme économique a clairement été exprimé : « Les fondamentalismes religieux déforment la religion et le fondamentalisme des marchés déforme les marchés. Les religions ne sont pas violentes par définition tout comme les marchés n’ont jamais été créés pour monopoliser les ressources comme ils le font dans l’économie mondialisée actuelle ». La mondialisation en est aujourd’hui au stade de la militarisation parce que le système capitaliste n’est plus capable d’imposer ses règles « libérales » par des moyens pacifiques.

Les participants ont unanimement condamné les politiques économique et étrangère des Etats-Unis, qui fusionnent mondialisation et militarisation. Ces politiques restent considérées comme la menace la plus grave pesant sur l’humanité. Un analyste égyptien livre une intéressante perspective historique sur le sujet : « Les agents contemporains de l’impérialisme opèrent maintenant d’une manière collective plutôt que de manière compétitive comme autrefois. Les élites économiques américaines, européennes et japonaises s’unissent dans une triade impérialiste avec les Etats-Unis comme grand architecte ». Toujours sous l’angle de l’histoire, l’analyste pointe le besoin pour le mouvement social de se ré-inventer comme non-aligné aux Etats-Unis et ses alliés et encourage les pays non-alignés à faire revivre l’esprit de solidarité, de justice sociale et de paix alors que sera bientôt célébré le 50e anniversaire de la Conférence de Bandung.

Politique, arts et media

A côté de l’arsenal politique, les expressions ont témoigné leur diversité. De la satire politique aux pièces de théâtre, en passant par la danse et les expos, sans oublier un festival de films sur toute la semaine, le FSA a montré la solidarité et l’engagement de nombreux artistes pour les causes défendues pendant le forum. Les radios FM ont également assuré un fort soutien, en diffusant sur les ondes les interventions des conférences et séminaires en trois langues, anglais, tegulu et hindi, pour outrepasser les barrières linguistiques. Les trois versions étaient également disponibles en continu sur trois fréquences différentes grâce à des technologies de communication dernier cri. La couverture radio du forum a eu tellement de succès que des milliers de postes ont été vendus dès le premier jour !

Dans les journaux également, une grande attention était portée sur les discussions du forum. D’innombrables articles et interviews rapportaient les principaux messages, livraient des témoignages à vif de participants, décrivaient les manifestations politiques et culturelles. Quelques jours après la fin du forum, l’éditorialiste du Hindustan Times acclamait l’événement comme « un premier pas important, un début euphorique ! ». Et de conclure : « Une caractéristique d’un grand mouvement social est la variété des messages et des appels qu’il contient, et les nombreuses formes d’organisation qu’il recèle. De ce point de vue, le mouvement contre une mondialisation inégale et pour un monde juste a un futur assuré en Asie, en particulier en Inde ! »

Sources : Diverse women for diversity & Upasana Neta

P.-S.

Emmanuelle Piron, 12 janvier 2003

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0