Accueil du site > autres > Enfantement, allaitement, féminisme - II

Enfantement, allaitement, féminisme - II

jeudi 26 décembre 2002, par Josefina Gamboa

Suite et fin de l’article

Le traumatisme psychique et son accompagnement

La femme arrive à l’enfantement avec sa personnalité, avec les traces de son histoire personnelle dans son inconscient. Ses fantasmes vont être rappelés et ébranlés par la rencontre avec l’enfant qui vient d’elle. En bref, c’est un traumatisme au sens psychanalytique, avec aussi une dimension sociologique : les fantasmes de la femme sont interpellés par les nouveaux rôles qui se mettent en place (elle devient mère, sa mère devient une grand-mère, son couple devient un couple parental). Et c’est dans ce vécu traumatique, cataclysme à la fois physiologique, imaginaire et social, que prennent sens la douleur, l’effort et l’angoisse, ainsi que la transformation de l’image du corps.
L’accouchement est un moment de désorientation, mais aussi d’intense présence à son corps, à la vie qui est en soi. (Voir le récit qu’en fait Annie Leclerc dans Parole de femme, éd. Grasset, 1974, p. 87 à 106 mais il faudrait citer les 196 pages du livre). On trouve ici ce que les lacaniens appellent le Réel, un vécu insymbolisable, qui excède tout contrôle mental, et où déferle la jouissance ou la douleur. Cette expérience, comme toute expérience excessive, peut être pour la femme l’occasion de retrouvailles avec une part refoulée d’elle-même, …et éventuellement d’une réorganisation pathologique. Moment de vérité (elle revit sa propre naissance), de joie à la fois dans le réel et dans le fantasme, et de danger psychique. Il importe, pour que la femme " s’y retrouve " (au sens figuré et au sens propre), que cette expérience soit entendue, accompagnée, exprimée : la confiance en une présence attentive et capable d’empathie a ici une fonction comparable à celle du lien au thérapeute (le " transfert ") dans une psychothérapie. De ce point de vue, l’institution médicale devrait proposer à celle qui va accoucher de se faire accompagner, comme c’est la coutume dans les sociétés traditionnelles, par une femme (ou plusieurs) en qui elle a confiance. En effet, sans dire qu’un homme en soit incapable, c’est plutôt une femme qui sera à même d’aider une autre femme à renouer les fils de son histoire. C’est l’une des choses que devraient proposer les groupes féministes de suivi de l’enfantement dont nous avons évoqué plus haut la nécessité.
Ce qui est en jeu ici au niveau fantasmatique, c’est la façon dont la femme va reconstruire son image dans son histoire vis-à-vis de sa mère. L’enfantement est la réalisation et la confirmation du " mythe personnel " de la petite fille : s’identifier à sa mère, ou à la mère idéalisée. C’est l’un des fantasmes majeurs qui ordonnent l’inconscient humain, tant chez l’homme que chez la femme. Mais bien évidemment l’enfantement va mobiliser ce fantasme de façon spécifiquement féminine. Cela ranime toutes sortes de souvenirs refoulés, heureux ou terrifiants. Prendre la place de sa mère est à la fois gratifiant et culpabilisant (surtout si ladite mère a culpabilisé les désirs d’autonomie de sa fille). Un épisode difficile (une césarienne non prévue par exemple), voire un échec dans la réalité (enfant mort-né, ou atteint d’une malformation), ou même le simple fait de redouter un tel échec, va raviver des fantasmes mortifères. Du point de vue d’une conscience d’elles-mêmes des femmes dans la société, il importe que cette expérience puisse se dire, ne soit pas refoulée. Ce qui se joue ici est le rapport à l’autrui féminin dans la construction de la personnalité, question qui concerne au plus haut point le féminisme.
La citation qui suit est extraite du texte de Patricia Rossi, Eclosion du matriciel, expérience du féminin  :
" Première naissance. Moment cataclysmique, où peurs et angoisses se mêlent à ce qui peut se vivre comme infranchissable au niveau identitaire pour elle en tant que passeuse de vie comme sa propre mère l’a été et qui l’inscrit indubitablement quant à celle-ci, d’une part dans l’identique et la mêmeté de sexe et d’autre part en abîme dans la différence de générations.
L’état de détresse et d’angoisse de certaines femmes en couches, nous confronte, par ce qui se crie muet dans le déchirement de la délivrance, à ce qui dans ce moment déferle. L’accouchement éprouvé comme métaphore vivante de la plus flagrante intensité de séparation dans la réalité, réactualise le lien premier quant à leur propre mère, quant au maternel de la mère. Délivrance, expérience du double et du redoublement : pour la femme quant à l’enfant , pour l’enfant quant au placenta, premier autre muet mais déjà là, première nourrice perdue à jamais.
Strates de l’entre-deux mère-fille, feed-back : clairvoyance et malaise en cet instant de rencontre auquel la fille ne s’attend pas. Sa mère, celle qu’elle croyait avoir quittée, dont elle se pensait dégagée et autonome, " revient à elle " du fond de l’oubli, avec tout le flot d’affects ayant oeuvré vers un certain destin de sa féminité depuis l’archaïque, selon une certaine organisation pulsionnelle : dépendance, impuissance, passivité, envie, ambivalence de sentiments, identification, conflits, culpabilité, rivalité à son égard. Le ravage entre une mère et sa fille (cf. Chatel M.M., 1993, Malaise dans la procréation, Albin Michel) s’il ne peut jamais aboutir à une harmonie, prend dans certains contextes une forme aggravée. Lambeaux, blessures ouvertes : entre mêmeté et différence, elles se sont perdues, flottant dans les limbes d’une impossible altérité à force de mal-adresses.
A quel maternel la fille a-t-elle eu affaire ? A quel maternel la mère de la fille a-t-elle eu affaire ? Quelle mère ?
Celle, qui là est reconnue comme aussi démunie qu’elle en cet instant, à laquelle elle va se raccrocher, se cramponner en mémoire, en pensée, en gratitude, en cet instant vont-elles se rejoindre, se retrouver s’aimer entre femmes et dans un franchissement accéder à un affranchissement ?
Celle qui jusque là se manifestait par du maternel comblant, impossible proximité à vivre au risque de se retrouver toujours l’enfant-fille, mineure, dépendante ?
Celle qui est restée jusque là l’enviée, détentrice d’une puissance phallique imaginaire dont elle espère s’emparer à son tour par revanche enfin conquise avec l’enfant venant au monde ? "

L’ordre gestionnaire et la non-expression du vécu


Or, mis à part les cas psychopathologiques, l’institution médicale ne se soucie pas de l’accompagnement psychologique de l’enfantement. Au contraire, l’expression du vécu est étouffée par les actes et les discours du contrôle médical, et par les impératifs gestionnaires. Citons encore Patricia Rossi, Les mystères d’Eleusis, maternel et transmission du féminin  :
" Un séjour en maternité programmé sur trois jours pour les accouchements par voies basses sans complication et une semaine pour les césariennes, peut difficilement prétendre à réaliser le phénomène du devenir mère pour la femme et de la parentalies pour père et mère, autant dans une prise de conscience qu’en pratique avérée. Le temps d’élaboration psychique n’est pas plus pensé que le séjour ne l’est en termes de processus temporel. Ce lieu de passage ignore ce qu’il en est des processus inconscients qui organisent la vie psychique et fondent l’humanisation sur la rencontre d’un prochain. De ce fait, sont ignorés d’une part le pulsionnel étayé sur le besoin qui s’exprime par des manifestations subjectives lors des premiers échanges, des premières tétées et d’autre part le fantasme pourtant si présent dans le langage propre au nouveau-né (différentes formes d’avidité ou d’apathie, variations de tonus, rythmes veille-sommeil, défaillances du pare-excitation, ...) ainsi que dans certains signes du côté maternel comme les difficiles montées de lait, l’asthénie, la détresse, ... Bonne ou mauvaise rencontre.
Il y a alerte à sonner, danger quand une institution, pour des questions de gestion de services, fonctionne comme une usine de production en calibrage taille-poids de bébés avec une multiplicité de visites spécialisées : analyses quantifiables, imageries visuelles de pointe, ... et expédition au domicile après le passage en conformité au vu des contrôles techniques objectivant un bon état de santé physique à maintenir par une bonne adéquation entre besoins et ordonnance de conseils pratiques, visites à domicile, régimes, vitamines, ...
(…) Qu’en est-il de l’enfant imaginaire et du pulsionnel à l’œuvre pour une femme si le matriciel non visible du plus interne et plus profond de son identité n’est plus qu’un organe contrôlé par monitoring, échographies contenant un fœtus en danger ? Il y faut force de désir pour ne pas risquer la dévitalisation psychique. Pour survivre, s’aménagent des mécanismes d’effacement, de censure, d’oubli de soi ou d’excès en monstration. Cette période laisse des traces souvent lourdes de conséquences pour l’avenir avec l’origine de certains dysfonctionnements des relations précoces. La pulsion de mort continue ses ravages si une place n’est accordée à l’écoute du fantasme dans sa fonction signifiante pour tout sujet aux prises du réel et si un espace pour l’élaboration symbolique au-delà du trauma n’est pas pensé. "

Le féminisme, l’inconscient, la maternité. Réponse à quelques objections

Cette fonction d’accompagnement psychologique, que l’institution médicale jusqu’ici se refuse à assurer, il serait bon que les mouvements féministes la prennent en charge ou du moins s’en fassent le moteur. L’enjeu est l’autonomie collective et individuelle des femmes dans la construction de leur personnalité, notamment par une meilleure conscience de la relation de chacune avec sa propre mère, et par voie de conséquence avec ses enfants. Et aussi avec les autres femmes.
Comment se pose cette question dans les conditions politico-idéologiques actuelles ? Nous pouvons comparer avec l’époque où Annie Leclerc écrivait Parole de femme, édité chez Grasset en 1974. Ce livre tournait en dérision le machisme, la culture virile de l’affirmation héroïque de soi, culture qui depuis des siècles a dénigré le féminin et a essayé de le réduire au silence. Mais la situation est aujourd’hui différente. Le machisme a perdu de sa superbe. L’égalité des droits, si elle est loin d’être réalisée dans la pratique, a néanmoins été légitimée, au point de devenir une idée reçue. Dans la foulée, le vécu féminin n’est plus stigmatisé ni dénigré (c’est du moins la tendance). Mais il est tout simplement étouffé et réduit au silence par une culture utilitariste de la gestion et de la compétition. Aujourd’hui le féminin est davantage neutralisé que dénigré. Par exemple, la plupart des lycéennes ne se sentent pas du tout inférieures aux garçons, mais elles ne voient pas au nom de quoi elles devraient s’affirmer en tant que filles. Or pour lutter contre les injustices spécifiques faites aux femmes, il ne suffit pas qu’elles soient reconnues comme des êtres humains et des citoyens en général, il faut que la société reconnaisse la spécificité de leur condition. Pour que les femmes elles-mêmes se mobilisent pour leurs droits, il faut qu’elles construisent une image d’elles-mêmes à la fois critique et dynamisante. Et pour cela il faut qu’elles prennent conscience de leur vécu spécifique sans le considérer comme indigne ou insignifiant. (Il en va de même pour tous les opprimés : les ouvriers, les gens du Tiers-Monde, les dialectophones en France, les immigrés, les homosexuel(le)s, les minorités culturelles, etc.) Or peut-on penser la condition féminine en faisant abstraction de ce que les femmes sont les seules à faire : l’enfantement et l’allaitement ?
C’est pourtant le choix que font implicitement le plus souvent les mouvements féministes en France aujourd’hui : on lutte pour le droit au travail, le droit à la contraception, l’égalité en politique, le partage et l’allègement des tâches domestiques, on lutte contre les humiliations et les situations de non-droit imposées par la domination masculine (la prostitution, le viol, l’esclavage…) ; ces luttes sont légitimes et nécessaires, mais ne suffisent pas à montrer ce que les femmes peuvent apporter à partir de leur expérience spécifique.
On pourrait nous objecter ici qu’à trop s’intéresser aux fonctions maternelles on risque de réenfermer les femmes dans leur rôle traditionnel de mère. Il nous semble au contraire que c’est seulement par une attention spécifique des mouvements féministes aux questions de la maternité que l’on pourra promouvoir des alternatives aux rôles traditionnels. Par ailleurs il ne s’agit pas de prescrire à toutes les femmes d’être une mère et une bonne mère. Il est légitime qu’une femme puisse choisir de ne pas procréer, de ne pas s’intéresser aux enfants, et de faire d’autres choses dans sa vie. Il est même intéressant d’un point de vue féministe qu’un certain nombre de femmes dans la société fassent ce choix.
D’autre part, une approche féministe de l’enfantement ne signifie pas enfermer les femmes dans leur spécificité. Hommes et femmes peuvent se comprendre les uns les autres par la parole et l’ouverture à autrui. Même l’expérience de l’enfantement, on peut la faire comprendre aux hommes, et dans une certaine mesure les y faire participer. Mais encore faut-il, puisque cette expérience est jusqu’à nouvel ordre fondamentale dans la construction du genre féminin, que les femmes puissent exprimer comment elles la vivent, et d’abord qu’elles en aient une certaine maîtrise individuelle et collective.
Enfin on pourrait considérer qu’un investissement militant sur l’enfantement et l’allaitement n’est aucunement prioritaire pour la libération des femmes dans les conditions actuelles. En effet, ces expériences ont cessé de jouer un rôle central dans la vie des femmes, tout simplement parce qu’elles font moins d’enfants qu’autrefois et vivent plus longtemps. D’autre part, avec les progrès de la médecine, l’accouchement n’est plus le principal passage dangereux qu’il était autrefois dans la vie des femmes. Enfin l’inégalité entre hommes et femmes se joue davantage sur d’autres terrains que dans l’organisation de l’accouchement et de l’allaitement. Pour toutes ces raisons ce serait une perte de temps d’interpeller les femmes en tant que génitrices plutôt qu’en tant que citoyennes. Cette objection revient en fait à théoriser les priorités actuelles du militantisme féministe, comme on l’a vu plus haut, en passant sous silence (et en laissant aux spécialistes de la médecine et de la psychologie) les profondeurs charnelles et fantasmatiques du vécu féminin. Or une telle approche nous semble injustifiable, pour des raisons éthiques que nous allons aborder maintenant.

L’enfantement comme moment privilégié dans la formation des habitus éthiques

L’enfantement est pour la femme la rencontre d’un nouvel être humain, qui vient d’elle-même. C’est à la fois un dédoublement de soi et la rencontre d’un autre. A la fois une séparation et la mise en place d’un lien à autrui. On pourrait dire que c’est comme l’expérience amoureuse, mais dans un ordre différent : l’amour, c’est la rencontre d’un autre qui va bouleverser le soi ; l’enfantement, c’est un bouleversement du soi qui débouche sur la rencontre d’un autre.
Cette rencontre, il est trivial de le dire, a un enjeu moral : le petit enfant est fragile, on a le devoir de l’accueillir et de l’éduquer. Et on a le devoir de le respecter : mon enfant est de moi, mais n’est pas moi, et n’est pas à moi ; je ne le possède pas, et plus précisément j’ai commencé à m’en déposséder. Il est autrui, il a une pensée qui m’est inaccessible, et en même temps je dois m’appliquer à le comprendre. Par exemple, si l’enfant grimace et s’énerve pendant la tétée, on ne peut pas savoir clairement ce qu’il ressent, et pourtant il faut essayer de comprendre ce qui ne lui convient pas, pour par exemple trouver une meilleure façon de le tenir, sinon les tétées ne vont pas bien se passer. En termes philosophiques, on retrouve ici le rapport éthique fondamental décrit par Emmanuel Lévinas : au cœur de mon expérience il y a l’interpellation par autrui, un autrui mystérieux et impénétrable, dont les commandements sont indéfinissables mais exigent néanmoins de moi une obéissance inconditionnelle et sans limites, qui m’oblige à me décentrer, à détrôner mon moi. Toutefois, et là on s’éloigne de Lévinas, l’adulte qui materne, et plus particulièrement la mère qui a porté l’enfant, peut plus ou moins le comprendre par empathie. Peut-être s’agit-il d’une sympathie humaine fondamentale, inscrite dans l’instinct, comme le voulait Rousseau. Ou plutôt s’agit-il, comme l’a montré Freud, d’une identification de l’adulte à l’enfant qui lui rappelle inconsciemment ses propres souvenirs archaïques. (Identification d’ailleurs ambivalente, et moralement pas toujours bonne.) Ainsi, la relation éthique à autrui se greffe sur un mouvement spontané des sentiments, ou s’expriment les régions inconscientes de la personnalité. Donc pour être à l’écoute de l’enfant, il faut laisser parler l’enfant qu’on a été, donc être à l’écoute de réactions mystérieuses venant de l’inconscient, et qui ont déjà été réveillées par les bouleversements psychiques qu’occasionnent la grossesse et l’accouchement.
On peut dire que la relation de la mère avec le nouveau-né est un processus non seulement intersubjectif (relation entre deux sujets distincts, moi et autrui), mais surtout transsubjectif  : le sujet est altéré (transformé à l’intérieur de soi) par l’avènement d’autrui. Des processus transsubjectifs en ce sens, il y en a d’autres : la coopération dans le travail, les relations psychothérapeutique, pédagogique, amoureuse, ludique. Tous ces processus sont la réfutation vivante de l’individualisme libéral, qui réduit le sujet à un individu se possédant lui-même, poursuivant ses fins égoïstes, entretenant avec autrui une relation utilitaire, ou au mieux une relation de reconnaissance mutuelle. On ne peut pas comprendre les sujets humains comme des monades closes sur elles-mêmes et entretenant des rapports d’extériorité les unes avec les autres. Ce qu’il faut plutôt comprendre, c’est la co-appartenance au monde et la co-génèse des sujets. Cela n’exclut pas, au contraire, la reconnaissance de l’altérité de chacun, la culture de la singularité individuelle, la conquête d’un certain empire sur soi-même, le recours à une possible fermeture à autrui … mais ce sont là des moments d’un processus fondamentalement transsubjectif. Une éthique de la co-appartenance est nécessaire pour affirmer une alternative à la culture capitaliste, à la fois libérale et technocratique. C’est aussi pour cela que l’enfantement ne doit pas être passé sous silence ou laissé entre les mains de l’institution médicale.

Le vécu du corps et la relation à l’enfant

Or ce que nous avons appelé la co-génèse transsubjective se passe d’abord dans le vécu du corps. En termes philosophiques, il faut penser ici avec la phénoménologie de Merleau-Ponty : le sujet appartient au monde en tant que sujet incarné. La co-génèse du sujet mère et du sujet enfant s’enracine dans une coappartenance charnelle. C’est une chose évidente, mais dont on ne parle pas assez. C’est d’abord dans sa chair que chacun perçoit les réactions de l’autre (même si la mère en prend aussi une conscience conceptuelle). Dans le maternage (et déjà pendant la grossesse) autrui (l’enfant pour la mère et la mère pour l’enfant) n’est pas extérieur à moi, il est présent dans ma chair, il m’affecte au plus intime et me transforme de l’intérieur. Le sujet incarné est incarné avec autrui. L’enfant gardera toute sa vie le souvenir d’autrui dans sa chair. Et c’est en mobilisant ce souvenir que l’adulte pourra à son tour s’ouvrir à autrui, et notamment materner un enfant avec plus ou moins de bonheur. Dans le maternage, on ajuste ses gestes, ses réactions intimes et externes, ses sentiments, à ceux de l’enfant de façon à permettre à ce dernier de se sécuriser, de trouver ses expressions singulières et son autonomie ; de façon aussi à lui apprendre à " se plier " à son tour à autrui et à des règles. L’éthique apparaît clairement ici comme l’art charnel et pragmatique de la transformation de soi-même dans une co-génèse avec autrui. Cet art de vivre devrait faire partie de l’éducation aussi explicitement que la politesse ou les règles et usages de la langue.
Dans le maternage, par l’échange de messages pré-verbaux (postures, intonations de la voix, bercements, caresses), l’enfant est pris dans ce qu’on pourrait appeler avec Wittgenstein un " jeu de langage " : il se sent " écouté " et " interpellé ", donc désigné comme sujet potentiel de la parole. En apprenant par essais et erreurs à accorder leurs réactions, la mère et l’enfant " conviennent " d’un idiome qui a ses propres " mots " tactiles et sonores (ses proto-signifiants) et ses propres habitudes, règles esquissées préfigurant ce que sera plus tard à un niveau plus abstrait le code linguistique. Or tout cela passe non pas par des concepts mais par le vécu charnel. C’est à ce niveau charnel que s’inscrivent les proto-signifiants fondamentaux de l’inconscient de chaque individu, ce que Serge Leclaire (dans Psychanalyser, éd. du Seuil, 1975) a appelé les lettres.
Habituellement, on insiste sur l’idée que l’enfant se socialise en apprenant que le rapport à autrui passe par la médiation de règles sociales (c’est-à-dire, dans le langage des psychanalystes, en assumant " la Loi "), et que cela s’opère tout particulièrement par l’accès au langage, c’est-à-dire lorsque l’enfant apprend à faire un usage correct du code de la langue. On insiste aussi, depuis que la psychanalyse l’a mis en évidence, sur l’importance du scénario oedipien, où la référence au père vient briser le fantasme d’une fusion sans loi entre la mère et l’enfant. Ce que je veux souligner ici, c’est que cette socialisation par l’accès à des règles commence bien avant l’oedipe et avant le langage au sens étroit, et qu’elle dépend de la qualité du dialogue charnel pré-verbal que la mère est capable d’avoir avec l’enfant. A cet égard, la psychanalyste féministe Luce Irigaray a souligné l’importance de ce qu’elle appelle " le corps-à-corps avec la mère " (titre d’un livre paru en 1981 aux éditions de la Pleine Lune, Québec), ce dialogue empathique initial dont selon elle la perturbation aurait des effets pathogènes non moins importants que ceux que peut avoir le ratage du scénario oedipien. En effet, il se joue ici des choses aussi importantes que le sentiment de sécurité de l’enfant dans son propre corps, la capacité à prendre du plaisir avec autrui, l’inscription des repères proto-signifiants fondamentaux de l’inconscient. Or la réussite de cette première socialisation dépend de la façon dont la mère elle-même vit les habitus corporels du rapport mère-enfant. Par exemple cela se passera moins bien si la mère est trop inhibée, ou hyperdévorante, ou encore si par sa propre ambivalence elle enferme l’enfant dans des injonctions implicites contradictoires. Pour le dire de façon simpliste et triviale : pour être bonne avec son enfant il faut que la mère soit capable de se sentir bien avec ce qui se passe dans son corps. Et cela dépend :
* de ce qui s’est inscrit dans son inconscient pendant sa propre petite enfance,
* de la façon dont elle a pu entre temps défaire certains refoulements, déjouer certaines répétitions compulsionnelles, soit par la prise de conscience (notamment psychanalytique), soit par d’autres expériences qu’elle aura faites dans sa vie,
* enfin cela dépend des savoir-faire qu’elle a appris, donc de la culture ambiante en matière d’enfantement et de soins aux petits enfants.
On voit ici une fois de plus l’utilité de groupes de conscience et d’entraide féministes.
Une élucidation éthique de l’enfantement est nécessaire à une prise de conscience critique, donc à une transformation, de ce que vivent les femmes, de leur condition, de leur histoire, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle de l’ensemble de la société.
Or dans l’organisation actuelle de l’institution médicale, l’énorme poids du souci de sécurité sanitaire et de la mise aux normes médicale (qui certes sont en soi une bonne chose) occultent l’exigence humaine de vivre la rencontre éthique avec l’enfant, donc de la dire, et de comprendre comment elle se tisse ou se coince.

Pour une éthique de la coappartenance charnelle, contre la soi-disant rationalité utilitariste

L’exigence d’une éthique de la co-appartenance charnelle n’est pas seulement une question féministe. Pour lutter de façon radicale contre l’oppression en général, que ce soit dans le travail, ou l’habitat, les loisirs, etc., on ne peut pas se contenter de lutter pour des droits. Il faut aussi comprendre comment les gens sont opprimés dans leur vécu charnel. Ainsi, concernant la coopération dans le travail, pour en comprendre l’importance psychologique, ses mélanges de plaisir et de souffrance, ses enjeux dans le chemin d’une vie et dans l’implication sociale de l’individu, il faut être attentif au vécu du corps, aux habitus physiques qui sont utilisés et transformés par le travail (qu’est-ce que l’effort de travail si ce n’est une contrainte et une auto-contrainte par et sur les techniques du corps ?), dans des rapports sociaux d’exploitation ou d’équité, d’asservissement ou d’autonomie. Notamment c’est l’implication charnelle dans le travail, heureuse ou malheureuse, qui va être un facteur de bonne santé et d’ouverture à autrui, ou qui va s’exprimer dans les pathologies psycho-somatiques. (Je renvoie ici aux travaux de Christophe Dejours). La prise de conscience de l’oppression, et l’expérience de pratiques alternatives, conduit à réagir par la révolte plutôt que par le sadisme social, ou le " blindage " résigné, ou la maladie psycho-somatique, ou encore la toxicomanie. Il faut donc une réflexion éthique sur les (tristes) conditions de la coappartenance charnelle des individus dans notre société. Et pour cela une éthique du sujet incarné, au sens de Merleau-Ponty me semble philosophiquement plus appropriée qu’une approche uniquement en termes de dignité des personnes, ou de droits humains. Ce qui nous ramène au féminisme. En effet le vécu charnel n’est pas le même pour les hommes et pour les femmes, et une exploration des différences de genre est nécessaire. D’autre part, on ne peut pas comprendre comment se construit le sujet incarné sans comprendre ce qui se passe dans l’enfantement et le maternage… or évidemment sur ces questions les femmes ont une expérience spécifique. En intervenant sur l’enfantement et le maternage, le mouvement féministe pourrait jouer un rôle exemplaire dans la mise en œuvre d’une éthique de solidarité et d’émancipation.

P.-S.

Joël Martine – août 2002
Biobibliographie et travaux sur : http://joel.martine.free.fr

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0