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La Constituante émancipatoire des femmes colombiennes : notre pacte pour la Paix

samedi 31 mai 2003, par Dominique Foufelle

Au réseau international bien structuré des chefs d’Etats patriarcaux et des militaires machistes, il faut opposer la création d’un réseau international de femmes contre toutes les violences civiles et militaires et pour la paix. Les femmes colombiennes qui ont créé la Constituante des Femmes sont à l’avant-garde de ce projet dont la réalisation empêchera l’humanité de courir à sa perte.

Sur l’invitation des pacifistes colombiennes, la sociologue Andrée Michel a participé aux quatre jours de débats et échanges à l’université publique de Bogota qui aboutirent à la formation de la Constituante des Femmes. Ses hôtes lui demandèrent de faire part en clôture de ses commentaires et suggestions.

Chères amies,

Les débats et les résolutions que vous avez prises depuis quatre jours au cours de cette conférence ont montré que vous avez accompli cette « révolution mentale » que revendiquait Ruta Pacifica dans sa lutte pour la paix et qui s’impose partout dans le monde quand les femmes veulent sortir du système d’exclusion où elles sont maintenues par un système que les féministes appellent le système patriarcal.
Ce système refuse aux femmes les droits humains, souvent les plus élémentaires, dans tous les sous-systèmes sociaux où il sévit, en particulier dans la famille, l’économie, la politique, les médias et la société internationale. Les droits acquis par les femmes ne l’ont jamais été que par leurs luttes propres. Il accepte les femmes dans ces sous-systèmes sexistes, à condition qu’elles se transforment en instruments dociles de sa politique de domination des femmes. Or non seulement vos discours et résolutions au cours de cette conférence mais aussi antérieurement vos actes de résistance aux violences civiles et militaires de toutes sortes révèlent que vous refusez d’être instrumentalisées pour revendiquer votre dignité de personne humaine à part entière :

* Dans la famille patriarcale, vous refusez ce rôle d’instrumentalisation quand vous n’acceptez plus que les hommes de la famille (père, mari, fils, etc.) utilisent la violence pour dominer, vous imposer une répartition des rôles et des tâches conventionnelles qui ne vous convient pas ou tout simplement exigent que vous soyez des esclaves domestiques.
Vous demandez aussi la maîtrise de la procréation et celle-ci ne peut se réaliser sans le droit à l’avortement car un échec peut se produire avec la contraception. J’ai lu dans El Tiempo du 28 novembre que dans l’arrondissement de San Cristobal il y a eu 630 bébés en 2001 dont la mère avait entre 12 et 14 ans et que, dans l’ensemble de la Colombie, chez les adolescentes de moins de 17 ans, une sur cinq a été enceinte, cette proportion atteignant une sur trois chez les filles de 19 ans. Quel sera l’avenir de ces jeunes mères et de leurs bébés ? L’avortement n’est certes pas la solution sociale à cette situation mais cette possibilité permettrait aux jeunes filles qui le désirent d’avoir un autre avenir que celui que permet d’être mère très jeune. Quant aux femmes plus âgées, elles sont nombreuses à mourir ou à souffrir toute leur vie des conséquences d’un avortement clandestin. La santé des femmes et le bien-être de la famille exigent qu’elles aient droit à un avortement légal à la place d’un avortement clandestin qui les mutile toute leur vie.

* Dans la société patriarcale, vous avez montré que vous refusez d’être des instruments passifs qui acceptent une organisation où sévissent les injustices sociales et économiques à l’égard des femmes et dans laquelle la violence militaire (qu’elle émane de l’armée gouvernementale, des milices et guérillas diverses ou des paramilitaires) est la solution la plus souvent pratiquée pour résoudre les conflits de toutes sortes.
Vous demandez à être des actrices politiques en participant au pouvoir de décisions dans tous les domaines et en particulier dans les réunions de négociations entre les parties en conflit. Vous refusez aussi « la raison d’Etat » lorsque vous demandez que les militaires qui ont commis des viols soient jugés et punis aussi sévèrement qu’elle que soit leur appartenance (armée gouvernementale, paramilitaires ou guérillas dites révolutionnaires).
Sur ce point, j’ai une suggestion à vous faire. Quand vous rencontrez l’Etat colombien, pourquoi ne pas lui présenter un Budget des femmes qui prend le contre-pied du Budget de l’Etat patriarcal en opposant les dépenses pour la promotion des femmes et le bien-être de la population aux dépenses militaires planifiées par votre gouvernement.
Les féministes pacifistes américaines de la Ligue internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté l’ont fait en établissant des tableaux où elles ont mis en face des dépenses affectées à chaque équipement militaire (pour l’armée de terre, l’armée de l’air ou la marine, etc.) les dépenses correspondantes qui pourraient éventuellement être consacrées aux équipements civils (écoles, hôpitaux, centres de santé et d’information pour les femmes, routes, transports publics,etc.), susceptibles d’améliorer la vie des femmes les plus pauvres et de la population toute entière.

* Dans le système médiatique patriarcal, vous avez montré au cours de cette conférence que vous refusez de vous laisser instrumentaliser en tolérant que l’image des femmes se réduise à un objet sexuel pour la propagande de l’Etat ou les besoins de la publicité. Vous avez su utiliser la radio et la télévision pour exprimer votre colère contre une image pornographique diffusée par la propagande de l’Etat pour détourner les jeunes hommes de l’engagement dans les milices armées illégales.
Mais il faut faire plus, car les journaux n’ont donné aucune information sur le magnifique congrès auquel vous participez depuis 4 jours. Il ne faut pas que vos luttes pour la paix et contre toutes les violences restent invisibles car, en devenant visibles, elles pourront entraîner davantage de femmes et de jeunes. Pour acquérir cette visibilité, vous pouvez invoquer l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits Humains qui indique que « everyone has the right to freedom of opinion and expression ; this right includes freedom to hold opinion without interference and to seek, receive and impart information and ideas through any media and regardless of frontiers. ».
En conséquence, vous avez le droit, à titre individuel ou en tant que « Constituante des Femmes » de faire connaître à l’opinion publique vos activités et vos idées en utilisant tous les médias (presse, radio, télévision, etc.). Il vous faudra former des délégations auprès des directeurs de médias pour leur demander qu’ils respectent l’application de vos droits liés à l’article 19.

*Dans le domaine du système international patriarcal, vous avez montré que vous refusez d’accepter passivement les réseaux de complicités militaristes créés par les Etats. Dans ces réseaux internationaux, ceux qui ont trop d’armes en vendent à ceux qui désirent les utiliser pour régler des conflits sociaux et politiques qui pourraient être réglés autrement que par la violence militaire. Vous refusez ce système et vous préférez faire appel à la Justice et à la solidarité internationale de celles et ceux qui sont opposé-es à toutes les violences.
N’hésitez pas à vous transformer en actrices politiques dans ce domaine : en faisant l’inventaire des Etats et des agents dans le monde qui vendent des armes aux forces armées de votre pays (Etat, milices diverses, paramilitaires, guérillas) ; en envoyant des militantes de la non-violence demander aux ambassadeurs en Colombie de ces pays vendeurs d’armes de cesser leur commerce. Pour vous aider dans cette tache, demandez aux réseaux féministes internationaux de vous fournir des informations sur les ventes d’armes de leur pays à la Colombie et d’intervenir auprès des Etats pour que ce trafic cesse. En revanche, il serait bon que vous envoyiez à chacun de ces réseaux féminins et/ou féministes un petit rapport sur la situation dramatique dans laquelle la prolifération des armes plonge les femmes et les populations de la Colombie (statistiques de femmes violées, veuves, orphelines, des personnes tuées, enlevées, déplacées, disparues, prisonnières, etc.).
Au réseau international bien structuré des chefs d’Etats patriarcaux et des militaires machistes, il faut opposer la création d’un réseau international de femmes contre toutes les violences civiles et militaires et pour la paix. Les femmes colombiennes qui ont créé la Constituante des Femmes sont à l’avant-garde de ce projet dont la réalisation empêchera l’humanité de courir à sa perte.

P.-S.

Andrée Michel – intervention du 29 novembre 2002

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