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Elargissement du cadre d’analyse féministe de la violence domestique masculine...

jeudi 26 décembre 2002, par Dominique Foufelle

...à travers l’étude de la violence dans les relations lesbiennes
Suite et fin

Explication de la violence et élargissement du cadre d’analyse hétérosexuel


En reprenant l’analyse de la violence masculine domestique dans une perspective féministe qui montre que les femmes peuvent aussi être violentes, nous pouvons soutenir que la seule variable de sexe est un frein à l’analyse. On ne peut accoler sur les catégories de sexe aucun trait de caractère, aucun rôle et comportement social différant d’un sexe à l’autre. Le sexe en soi ne peut servir de support à une quelconque hiérarchie. Au contraire, le genre – construit social – sert de support à cette différenciation. Le cadre théorique féministe traditionnel doit être élargi. On doit réinscrire l’analyse de la violence dans le système plus large qu’est le système hétérosocial.

Le système hétérosocial
Le système hétérosocial définit et structure la société selon des principes et des normes qui lui sont propres. Pour comprendre le système hétérosocial, il faut comprendre que la division sociale du genre (féminin/masculin) qui engendre des relations de dominants/dominées, n’a de sens que dans un système qui la produit ; et que la division sociale de sexe quant à elle est construite en fonction de la division hétérosexuelle du travail de reproduction. Ainsi, on pourra qualifier ce système hétérosocial comme étant le système qui produit le genre pour produire et naturaliser à son tour le sexe – ce système produit les catégories binaires homme/femme, homosexualité/hétérosexualité. Il repose sur la bicatégorisation et la bipartition et est constitutif d’une seule norme possible. Ce système hétérosocial est donc une pression sociale et un conditionnement à la normalité et s’impose comme étant le seul naturel et idéal. Il renvoie les hommes et les femmes (qu’il produit) à cette norme, modèles et grilles d’analyses binaires ainsi proposés. Se penser homme ou femme, c’est se penser dans des catégories idéologiquement construites et qui nous ont pré-existé. Ce système politique construit les rapports inégalitaires entre les sexes et ainsi, la domination masculine.
Ce qu’il faut retenir, c’est que ce système formate les hommes et les femmes, les hétérosexuel.le.s et homosexuel.le.s ; qu’il est à la base de la construction des rapports sociaux de sexe tels qu’ils apparaissent aujourd’hui. En effet, ce système est une configuration récente telle qu’il se présente aujourd’hui. Les représentations des genres et des sexes n’ont pas toujours été les mêmes (Thomas Laqueur : le passage du modèle du sexe au modèle des deux sexes au XVIIIe siècle). La variation des définitions et représentations apportées au sexe et au genre " remettent en question l’hypothèse généralement admise d’une hétérosexualité essentielle et immuable. Je soutiens que le terme ’hétérosexuel’ définit une forme historique d’organisation des sexes et du plaisir liée à une époque ", (Jonathan Ned Katz, 2001 : 39)
La prise en compte de ce système nous renseigne sur la construction de la violence dans des relations hétérosexuelles et lesbiennes. Il faut comprendre que les lesbiennes n’échappent pas à ce conditionnement, et que c’est à l’intérieur même de ce système binaire et inégalitaire que les rapports de domination, de pouvoir et donc de violence prennent forme et sens (car c’est ce système qui produit les hiérarchies). Alors ce système hétérosocial fait qu’il n’y a pas d’échappatoire au " deux ". Le couple traditionnel est le lieu privilégié du contrôle et du pouvoir car l’un renvoie à l’autre ; le premier se mesure, se compare par rapport au deuxième. Du point de vue de la violence domestique, le système hétérosocial a pour conséquence l’inscription des relations dans la binarité. La binarité est construite sur la bipartition et la bicatégorisation, et rien de ce qui n’est social ne semblerait échapper à la hiérarchisation, et par là-même au pouvoir et au contrôle. Tout ce qui est binaire est coercitif. Enfin, dans ce cadre, nous pouvons dire que l’explication de la domination n’est pas que masculine, elle est aussi le fait de l’assignation des femmes à l’hétéronormativité.
Dans une relation lesbienne, il se jouerait des enjeux de pouvoir et de contrôle qui découleraient de cette vision binaire, construction hiérarchique du système hétérosocial. Les lesbiennes peuvent reproduire la dynamique des relations sociales et sexuelles hétérosexuelles car comme nous l’avons vu, la force du système hétérosocial réside dans la présentation immuable, naturelle et éternelle de son existence, avec une quasi-impossibilité de remise en question tant par les hétérosexuel.le.s que les homosexuel.le.s qu’il produit. Ou pour le dire autrement, Jonathan Ned Katz montre que : " Notre sens très ancré de l’hétérosexualité ne tient pas tant à sa longévité ou à son éternité qu’au fait que nous nous accrochons fermement à ce principe. Ceci est dû à l’emprise de la structure sociale hétérosexuelle actuelle et au pouvoir dogmatique qui nous empêchent d’envisager d’autres dispositions concernant les sexes et d’autres règles de la vie érotique " (Jonathan Ned Katz, 2001 : 146), alors que " L’hétérosexualité est une tradition inventée " (Ibid. : 174), elle est de construction récente.
Le système hétérosocial est constitutif de la violence dans les relations lesbiennes, et hétérosexuelles car ce système organise les rapports hétérosexuels et homosexuels.

Ses manifestations et cristallisations dans la violence
Le stéréotype de non-violence chez les femmes
Le système hétérosocial fonctionne à travers une complémentarité hiérarchique entre les hommes et les femmes, c’est ainsi qu’aux femmes est attribuée la non-violence : elles seraient naturellement douces, gentilles, dociles. Ce fait participe de l’invisibilité et du tabou qui existe autour de cette problématique. Enfreindre ce tabou nous amène à déconstruire le stéréotype de non-violence chez les femmes (qui sert de support à cette hiérarchisation) et à prendre en compte les différences entre les femmes. Montrer une hétérogénéité de la classe des femmes est incompatible avec la logique du système hétérosocial ; c’est montrer la construction sociale des classes de sexe, qui nous apparaît alors particulièrement fragile et artificielle. C’est mettre à mal l’apparence de naturalité des sexes. Croire en une homogénéité de la classe des femmes est foncièrement essentialiste et naturalisant ; c’est soutenir le système hétérosocial qui produit cette classe. Voici donc ce que cette problématique de violence chez les lesbiennes dérange. Sur un autre plan, ce stéréotype se retrouve dans les relations lesbiennes en maintenant l’illusion que ces relations, puisque entre femmes, ne peuvent pas être violentes. Le mythe des relations idylliques chez les lesbiennes est ainsi créé.

L’idéologie de l’amour associée au rôle féminin traditionnel
L’idéologie de l’amour – construit hétérosocial récent dans l’histoire (Pascale Noizet, 1996) – conditionne socialement les femmes en leur prescrivant le modèle de l’amour fusionnel (équivalent à abnégation) et de se mettre au service de l’autre (synonyme d’altruisme). Les lesbiennes n’échappent pas entièrement à son influence car il est le seul valorisé socialement. Parallèlement, la socialisation de femme valorise la dépendance à l’autre. Dans un tel cadre, la violence peut servir la différenciation des sexes : sachant que l’autonomie est de règle proscrite chez les femmes et qu’au contraire la dépendance (économique, sexuelle, physique, sociale…), l’abnégation et la fusion sont de cesse renvoyées et inculquées aux femmes, dans ce cadre-là, la violence peut être recherchée, tolérée, voire requise pour rappeler à l’ordre lorsque la partenaire tente d’acquérir une certaine autonomie. Cette violence sert à réaffirmer à l’autre sa place et son rôle de femme. Elle défend les intérêts patriarcaux et soutient donc par-là même le système qui la produit et la rend possible. En intériorisant l’organisation du système hétérosocial, les lesbiennes actrices de violence cherchent alors à conforter cet ordre pensé comme positif. L’autonomie revalorisée chez les femmes et dans les relations pourrait servir de base à des relations non-violentes.

La nécessaire complémentarité des genres et le couple traditionnel binaire
Dans un cadre hétérosocial, la complémentarité est nécessaire ; quotidiennement elle se réaffirme de façon très prescriptible. Le système hétérosocial se cristallise à travers le couple traditionnel binaire qui lui aussi se présente comme modèle universel de l’organisation des relations entre les sexes et comme seul valable et désirable dans les relations amoureuses. Ce modèle s’inscrit dans la complémentarité. Il est réducteur et est traditionnellement basé sur des relations de dépendance, de fidélité, de subordination, de domination et d’appropriation. Les rapports de domination à l’intérieur du couple sont ainsi à rattacher à la reproduction du système hétérosocial dans et par une approche binaire de la société et dans l’espoir d’atteindre cette complémentarité tant vantée. Les relations de couple sont ainsi construites dans la recherche chez l’autre de la complémentarité. La violence sert ainsi à réaffirmer la nécessaire complémentarité dans le couple binaire et la naturalité du système hétérosocial. Et comme les lesbiennes ne sont pas exemptes des conditionnements et des influences du système hétérosocial, elles peuvent être amenées à reproduire ces schémas. Cette politique d’inégalité régit les relations hétérosexuelles et par transposition homosexuelles. Les lesbiennes héritent ainsi de la violence de la culture du système hétérosocial. Catégorisation et invisibilisation des lesbiennes
Le processus d’invisibilisation des lesbiennes – qui permet de conforter la naturalité du système hétérosocial – et la lesbophobie sont sources d’isolement par rapport à la famille, aux ami.e.s, et parfois à la communauté lesbienne. Les liens avec la ’communauté’ (une appartenance à un groupe de référence) apportent soutien à certaines dimensions de l’identité personnelle. Individuellement et dans une relation à deux, être coupé de cette ’communauté’, c’est perdre reconnaissance, soutien et aide ; soit une perte de contact avec la société. L’invisibilisation qui peut se traduire par une vie sociale cachée n’est pas propice aux relations sociales et à un développement étendu de la sociabilité de lesbiennes. Etre coupé d’un groupe de référence ne permet pas d’intégrer des modèles positifs de relations lesbiennes ; cette situation peut contribuer au développement de relations violentes et augmenter les risques de dépendance. D’autres manifestations sont sources de violence, telles que les pressions à rester en couple de la part de la communauté lesbienne et les difficultés à trouver des partenaires dans un milieu restreint et clandestin.

Pistes d’ouverture dans l’analyse des rapports sociaux de sexe
Au-delà des points développés ci-dessus, nous pouvons nous engager dans une autre voie d’analyse : si les catégories de sexe et de genre ne sont pas statiques mais construites, alors nous pouvons constater que des femmes peuvent transgresser la place qui leur est attribuée et que les lesbiennes actrices de violence peuvent profiter d’une mobilité sociale de sexe qui est rendue possible par nos sociétés (Danièle Combes, Anne-Marie Daune-Richard et Anne-Marie Devreux, 2002). Ce qui signifie qu’il existe des rapports sociaux, et donc de domination aussi, à l’intérieur même des catégories de sexe.
Dans ce cadre, la violence lesbienne doit être pensable, il n’est plus tenable d’associer la violence à un sexe (bien qu’il soit aujourd’hui incontestable que les violences soient produites envers les femmes et par les hommes ; mais rappelons-le, c’est parce que nous sommes sous un modèle social des deux sexes qu’il y a une adéquation entre sexe et genre) et en parler ne remet pas en question l’analyse du système hiérarchique et de domination, au contraire c’est lui qui la produit. Ce système ne fonctionne pas en prenant appui sur les sexes, mais les fait apparaître naturels pour conforter son ordre ; admettre l’inverse, serait rester enfermé dans une vision essentialiste et non constructiviste. Penser la violence chez les lesbiennes, c’est penser la construction sociale du système hétérosocial. Ainsi, nous ne pourrions pas soutenir une rupture de ce système qui éclaterait sous le brouillage des catégories de sexe, car il y a une indépendance du genre par rapport au sexe. En conséquence, le développement des mobilités sociale de sexe ou les transgressions des genres ne remettent pas en cause le système, il évolue tout au plus ; car il s’agit toujours d’une mobilité dans un cadre hétérosocial et d’une mobilité à l’intérieur du couple binaire traditionnel.
Déjà, Nicole-Claude Mathieu nous avait fait part d’études ethnologiques qui rendaient compte d’un renforcement du système hétérosocial à travers des transgressions de genre. Par exemple, à travers l’étude des Gimi, elle nous montre une forme de transgressions les plus achevées dans laquelle il n’existait plus qu’un sexe et deux genres (nous sommes sous le modèle du sexe unique de Thomas Laqueur). A travers l’étude des berdaches qui avaient des relations sexuelles avec une personne du même sexe mais du genre opposé, nous constatons que " la bipartition du genre (la différence hétérosociale) suffit à cautionner la norme hétérosexuelle. " (NCM., 2002 : 74.75). Ou encore, les Azande du Sud-Soudan, ces guerriers célibataires qui pouvaient se marier avec des jeunes garçons qu’ils prenaient pour femme : ces " mariages (…) rendent compte de la primauté du genre hétérosocial (c’est-à-dire de la bipartition hiérarchique des tâches et fonctions dans la division du travail, y compris sexuel) et expriment parfaitement que l’inversion de sexe n’est pas obligatoirement une subversion du genre." (NCM, 2002 : 75). Et si l’inverse pour les femmes était réprouvé, nous pouvons noter néanmoins l’existence de telle relation, où ces femmes " (…) prenaient parfois les comportements de mari et de femme : le " mari " pouvant battre l’ " épouse ", par exemple (…) " (NCM, 2002 : 75)
Ainsi, le système hétérosocial peut continuer à perdurer car il repose sur les catégories de genre et révèle ici très bien sa particularité d’être : la hiérarchie préexiste au sexe, il n’y a pas une prédominance du sexe sur le genre, à la base il n’y a pas deux sexes qui construiraient deux genres. C’est cette hiérarchisation qui préexiste et qui produit la différence des sexes. (Christine Delphy, 2001). Et inversement, un brouillage dans les rôles de sexe (les femmes/lesbiennes peuvent aussi manifester des comportements violents) ne signifie pas la fin de la hiérarchie et de la domination mais bien une évolution du système. Il y a interdépendance du système hétérosocial avec la violence. En effet, imaginons une société qui ne serait pas organisée par un système hétérosocial : cette société ne serait plus construite sur des valeurs masculines ou féminines mais sous d’autres valeurs et ce système ne produirait plus l’idéologie de l’amour romantique, il ne prescrirait pas l’inscription des relations sous le modèle du couple traditionnel binaire, donc il ne devrait plus rendre possible la violence dans les relations binaires puisque ces dernières n’existeraient plus.

En conclusion

Si le phénomène de violence entre lesbiennes n’était pas observable, cela voudrait dire que les femmes ne seraient naturellement pas violentes et que les relations lesbiennes seraient idylliques. Ce serait donc conforter les rapports sociaux de sexe et adopter un regard essentialiste et naturaliste. Nous voyons bien que le tabou qui existe autour de cette problématique vise à ne pas déranger le système hétérosocial. Ainsi, l’étude de la violence dans les relations lesbiennes met en avant ses incohérences mais la violence ne le remet pas en question pour autant, car elle est un produit hétérosocial. Et si la mobilité sociale de sexe est un marqueur dans l’évolution des rapports sociaux de sexe, elle n’est pas le marqueur de la fin de ces rapports. Elle atteste au mieux des glissements et des transgressions du genre dans une vision moderne des rapports sociaux de sexe en mettant en lumière les rouages du système hétérosocial.
Nous mesurons donc ici que le genre fonctionne indépendamment du sexe, que la hiérarchie peut trouver sa légitimité sur d’autres plans et s’inscrire à nouveau sur le modèle du sexe unique. Il peut exister un sexe ou plus aucun, tout en existant deux genres, ainsi la binarité des genres peut continuer à faire perdurer la hiérarchie et le système hétérosocial. La boucle est bouclée car ceci nous révèle le caractère construit de ce système qui fonctionne en dehors des catégories de sexe présentées comme naturelles et sur lesquelles ce système prendrait ses assises.

Bibliographie

P.-S.

Vanessa Watremez
Doctorante en sociologie à l’Université de Toulouse le Mirail, rattachée au laboratoire de recherche de l’Equipe Simone/Sagesse. C’est en DESS " Politiques sociales et rapports sociaux de sexe " qu’elle s’est intéressée à la problématique de la violence dans les relations lesbiennes. Dans le cadre de celui-ci, elle est allée approfondir ses recherches à Montréal au sein du GIVCL (Groupe d’Intervention en Violence Conjugale chez les Lesbiennes). Depuis, elle travaille avec ce groupe à la mise en place du premier groupe d’intervention francophone auprès des lesbiennes actrices de violence. Parallèlement, elle a organisé des débats (13ème festival de Cineffable à Paris…), animé des formations (CRDIF de Poitou-charentes…) et réalisé des brochures de sensibilisation sur cette question en France. Elle participe également à l’organisation de l’atelier "Lesbianisme/Féminisme" dans le cadre du 3ème colloque international des recherches féministes francophones (Toulouse, 2002).

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