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Lettre de Marie-Jo Bonnet à Anne Hidalgo

jeudi 26 décembre 2002, par Dominique Foufelle

Marie-Jo BONNET Docteur en Histoire

A Anne HIDALGO Première Adjointe au Maire de Paris Hôtel de Ville

Copie : Nicole Azzaro - Fabienne Leleux - Archilesb - Coordination Lesbienne Nationale

Paris, le 2 décembre 2002
Chère Madame

J’aimerais vous parler du Centre d’archives et de documentation homosexuelles de Paris qui vient d’obtenir de la Mairie de Paris une subvention de 100 000 euros.
C’est au titre de spécialiste de l’histoire des relations amoureuses entre les femmes, d’historienne de la représentation du couple de femmes dans l’art, et de militante féministe et lesbienne (outre le MLF, j’ai participé à la fondation du Front Homosexuel d’Action révolutionnaire en mars 1971), que je m’élève contre ce projet qui ne respecte ni la parité gestionnaire et culturelle, ni l’histoire des homosexuel(le)s.

Mon premier sujet d’étonnement concerne la façon dont le Conseil de Paris a pu voter un projet où il est explicitement écrit qu’il concerne l’homosexualité masculine "pour des raisons historiques". On aimerait savoir lesquelles. Et on aimerait que le Conseil de Paris motive politiquement ces prétendues "raisons historiques". L’ignorance ne peut pas toujours servir d’excuse. L’histoire des lesbiennes existe, elle est vivante, en dépit de l’académisme universitaire qui décourage les chercheuses en leur faisant croire qu’elles ne pourront pas faire de carrière sur des sujets si "marginaux". Alors pourquoi l’écarter, et pourquoi légitimer cette mise à écart en finançant un projet qui exclut délibérément les femmes ? Il n’est qu’à lire la bibliographie pour se rendre compte du parti pris misogyne et anti-féministe des promoteurs du projet. Je ne pensais pas que l’histoire des lesbiennes serait si vite enterrée par le pouvoir gay. Cela est d’autant plus choquant que les auteurs se réclament d’une mémoire des camps de concentration nazis, se posant comme victimes de la dictature, tandis qu’ils reconduisent la domination masculine dans son aspect politique, économique et symbolique.
Pour ma part, je trouve très inquiétant pour la démocratie que personne ne se soit étonné de l’absence des femmes dans un projet qui se réclame de la "neutralité" et de "l’exhaustivité" au nom d’une hypothétique "communauté gay et lesbienne". Il est clair que les lesbiennes sont instrumentalisées par le pouvoir gay dans le but de se faire passer pour une communauté mixte. Mais vous savez bien, et tous les Parisiens le savent, que la communauté homosexuelle est dominée par les hommes, et que ces derniers n’ont aucun désir de mettre en place une politique d’égalité avec les femmes.
Il serait donc plus juste et plus honnête de dire que ce centre d’archives concerne uniquement l’homosexualité masculine. Beaucoup de citoyens en ont assez de l’hypocrisie et de la langue de bois. Et je ne parle pas des citoyennes...
De plus, il s’agit de l’argent public auquel les femmes coopèrent autant que les hommes. Pourquoi la répartition de l’argent public se fait-elle sur une base aussi discriminatoire. L’argent va aux hommes dominants et aux riches tandis que les femmes continuent de ramer dans des conditions de précarité inadmissibles. Il n’est pas normal qu’un projet comme celui de Jean Le Bitoux suffise d’être présenté par Christophe Girard pour obtenir immédiatement de l’argent. Un projet pour lequel les femmes spécialistes n’ont pas été consultées, et dont la plupart des membres du comité de pilotage se sont retrouvés inscrits sur la liste sans avoir été invités à participer à des discutions préalables sur les objectifs et les choix dits scientifiques.

Je vous demande donc ce que vous comptez faire pour mettre un terme à cette discrimination " officielle ".
Une pétition initiée par Marie-Hélène Bourcier et le groupe Archilesb auquel je participe, est en train de circuler sur le net. Nous avons déjà recueilli plus de 700 signatures.
D’autre part, nous avons rencontré Nicole Azzaro, membre du Conseil de Paris, groupe des Verts, et Fabienne Leleux, élue verte à la mairie du 9eme arrondissement, qui vont saisir Christophe Girard sur la question.
Il y a beaucoup de travail à faire du côté des femmes et des lesbiennes. Ce ne sont pas les idées qui manquent. Que pensez-vous d’une réunion entre les différentes participantes de la recherche, des archives et de la mémoire des femmes, pour réfléchir aux moyens à mettre en œuvre dans cette direction. J’accepterais volontiers d’y participer ?
En vous remerciant de votre attention, je vous prie de recevoir l’expression de mes sentiments distingués.

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