Accueil du site > Ressources > "Ruptures, Résistances et Utopies."

"Ruptures, Résistances et Utopies."

Rapport sur le 3ème colloque international de la recherche féministe francophone -Toulouse (France) 17-22 septembre 2002

jeudi 26 décembre 2002, par Anne

Après le 1er colloque "La recherche féministe dans la francophonie - Etat de la situation et pistes de collaboration" qui a eu lieu à Laval (Québec) en septembre 1996 et le 2ème colloque "La recherche féministe dans la francophonie plurielle" organisé à Dakar (Sénégal) en mai 1999, c’était au tour de l’université de Toulouse de convier le monde scientifique au 3ème colloque international de "la recherche féministe francophone". 800 femmes ont répondu à cette invitation et se sont rendues à Toulouse. La Dr. Pierrette Herzberger-Fofana, Membre du comité exécutif d’AFARD (Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement)–Europe, y a participé et livre ici ses propres commentaires et conclusions.

Lors de ce colloque, placé sous l’égide du ministère de l’Education Nationale et du Ministère des Droits des Femmes, la communauté universitaire a célébré 20 ans de ruptures, 20 ans de résistances, 20 ans de construction de l’utopie d’un monde où toutes les sortes de violences, toutes les formes d’exclusion et de suprématie masculine devraient être bannies.

Les études féministes ont leur origine historique dans le mouvement de libération des femmes des années 70. Mais depuis, elles se démarquent de cette phase militante et ont rompu avec les principes radicaux et les normes contestataires qui ont régi le "women’s lib". Elles ont donné ainsi jour à des travaux qui introduisent une rupture dans le domaine de la recherche. Les études féministes passent de la recherche-action à la recherche théorique. Elles ont résisté aux prophéties de mauvais augure qui lui prévoyaient une existence éphémère. En ce sens, le colloque de Toulouse a donné l’occasion de confronter des idées issues des différentes aires francophones.
Les deux grands volets du colloque ont consisté en tables rondes dans les séances plénières et ateliers de travail thématiques où les participantes ont présenté leurs communications. Nous donnons un résumé succinct des grandes lignes de ces tables rondes dont découlent les ateliers.

Femmes, développement et mondialisation : quelles alternatives sociales et solidaires ?

La séance plénière d’ouverture (table ronde I) avait pour intitulé : "Femmes, développement et mondialisation : quelles alternatives sociales et solidaires ?". Cette table ronde a donné lieu à de vives discussions de la part des participantes. La mondialisation signifie-t-elle l’uniformisation des cultures ? Existe-t-il un seul modèle applicable à des aires géographiques si différentes de par leurs cultures et visions du monde ? Quelles normes doivent être considérées comme universelles ? Quel est l’impact de la mondialisation sur les femmes africaines ?

Maternité et citoyenneté

La table ronde II, qui s’intitulait : "Maternité et citoyenneté" s’est attelée à démontrer comment la maternité tant désirée peut être un frein au plein épanouissement de la femme. Comment peut on concilier les diverses sphères de la vie d’une femme ? L’analyse des compétences parentales s’intéresse á la nouvelle configuration de la maternité eu égard au rôle que joue la femme dans le processus du travail. Que signifie la maternité pour les femmes migrantes en Europe ?

Militantisme et recherches féministes

La table ronde III : "Militantisme et recherches féministes" a mis l’accent sur le lien qui existe entre ces deux composantes. Pendant très longtemps la recherche–action a sous-tendu le mouvement féminin et elle était au cœur des études qui ont vu le jour dans les années 80. Doit-on réfuter aujourd’ hui ce militantisme au profit d’une recherche pure ?

Colonialisme, décolonisation et post-colonialisme

Table ronde IV : "Colonialisme, décolonisation et post-colonialisme". Le concept "post-colonialisme" anime depuis peu les milieux scientifiques et donne lieu à de vives controverses. Peut-on parler d’une période post-coloniale ou doit-on plutôt parler d’une recolonisation des pays jadis colonisés comme le préconisent les théoriciens Alexander et Mohanty ?

Institutionnalisation des études féministes

Table ronde V : "Institutionnalisation des études féministes". L’institutionnalisation des études féministes en France date de 1982, lors de la création de l’Association Nationale des Etudes Féministes (ANEF), á la suite du colloque de Toulouse qui avait pour intitulé "Femmes, Féminisme, Recherche". Si les études féministes ont acquis droit de cité dans le cursus universitaire, elles n’en sont pas moins marginalisées et s’avèrent à long terme fragiles. A quelles stratégies doit-on recourir afin que dans un avenir proche elles ne sombrent pas dans le carcan étroit des seuls thèmes et pistes de recherches ?

Violences faites aux femmes

Table ronde VI : "Violences faites aux femmes". Les violences faites aux femmes apparaissent dans toutes les couches de la société. Elles sont d’ordre physique, psychologique, institutionnel et dans les pays d’Afrique elles sont d’ordre sexuel comme les mutilations génitales. Elles altèrent toutes la santé physique et mentale des femmes. De plus en plus d’organismes se créent pour tenter d’ éradiquer ces fléaux.

Diffusion de la recherche féministe francophone

Table ronde VII : "Diffusion de la recherche féministe francophone". Diverses revues féministes francophones contribuent à la diffusion de la recherche. Cependant, les recherches des femmes francophones ne sont pas toujours accessibles aux étudiantes. En outre, elles souffrent de la concurrence liée aux publications en anglais. Au Canada, parmi les revues qui ont subsisté notons : "Recherches féministes" ; au Québec "La gazette des Femmes" ; en France le Bulletin de l’ANEF ; en Suisse "Nouvelles Questions Féminines" ; au Sénégal "Echo", revue de l’AFARD (Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement). Toutes ces revues sont en proie à des difficultés pécuniaires. Elles doivent relever le défi : survivre à tout prix afin de ne pas donner raison à leurs détracteurs qui avaient prédit leur disparition à court terme.

L’Amour - état de la question

Table ronde VII : "L’Amour - état de la question". L’amour, sentiment qui naît dans toutes les relations, prend diverses formes. Il peut aussi faire place à la violence comme le montrent certains faits tels le crime passionnel ou la castration. Comment préparer les adolescentes à l’amour ?

La Vice-présidente de l’Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement (AFARD/AAWORD), Mme Valérie Ngongo-Mbede, a joué un rôle prépondérant au cours des tables rondes par ses questions pertinentes, son ironie mordante et son humour à toute épreuve. Dans sa communication "Rôle du colonialisme et du post-colonialisme dans le processus de "chosification" de la femme africaine", la Vice-présidente a tenté de "démontrer les astuces et les mécanismes utilisés par le colonialisme et le post-colonialisme pour nier, restreindre, voire supprimer les droits de la femme".
Au total, 35 ateliers par jour et une centaine de communications ont été présentées devant un auditoire attentif. Nous avons dû faire un choix et nous limiter aux séances plénières et aux ateliers qui traitaient des thèmes proches de nos domaines de recherches ou préoccupations tels : "Colonialisme, décolonisation et post-colonialisme", "Femmes et écriture", "Violences faites aux femmes", "Travail du sexe et prostitution", "Femmes en migrations", "Utopies féministes en littérature", "Femmes, guerres et conflits", "Féminisme face aux racismes et antisémitismes".

Femme et écriture

Composé de 4 participantes, notre atelier "Femme et écriture" était centré sur les exils proches et lointains. Deux communications avaient trait à l’œuvre de la romancière Calixthe Beyala, la première sous l’angle de la violence et l’autre sous l’aspect culinaire. La 3ème communication portait sur la littérature féminine antillaise qui possède sa propre voix et s’affirme dans le champ littéraire en résistant aux rôles traditionnels qui lui sont assignés.
Notre propre communication avait pour thème : "Exil et littérature féminine africaine". Les guerres qui ensanglantent le continent africain depuis son indépendance ont eu pour effet la fuite de ses ressortissants vers d’autres cieux plus cléments. L’image de la femme dans les situations conflictuelles est entachée de préjugés, qui ne reflètent pas toujours la réalité du moment. Or, l ’analyse de plusieurs romans montre que les femmes jouent des rôles actifs en période de guerre. Elle se voient octroyer à leur corps défendant des fonctions qui, traditionnellement, sont tenues par les hommes. Les conflits ouvrent ainsi des plages d’expression et d’action pour les femmes. Certaines prennent les armes, s’impliquent dans des tâches multiples. D’autres ont encouragé les atrocités et se sont révélés d’une cruauté inouïe. Les romans de Yolande Mukagasana "Même la mort ne veut pas de moi" et "N’aie pas peur de savoir" ou "Comme la langue entre les dents" de Marie Aimable Umurerwa ou "Fuir ou mourir au Zaïre" de Marie Béatrice Umutesi montrent l’impact des conflits dans les relations de genre. Les romancières abandonnent leur pays natal et emportent pour seul bagage leur force créatrice. L’exode devient l’unique perspective pour fuir cette géhenne. Dans son roman "La Chance", Mariama Kesso relate son odyssée à travers la Guinée afin d’échapper à la spirale de délation publique, de suspicion et de méfiance qui règne. Au Rwanda la violence inter-communautaire atteint son paroxysme avec le génocide d’avril 1994 dont les conséquences humanitaires ont défrayé la chronique : exil, déplacement, familles décimées vont être le résultat de cette folie meurtrière. Les femmes ont été les principales victimes de ces conflits à travers les viols, tortures et harcèlements sexuels mais elles ont fait preuve de courage, de témérité afin de fuir l’oppresseur et protéger leurs familles. Pour nombre d’entre elles, l’exil favorise la création littéraire et donne naissance à une nouvelle forme d’expression.
Les autobiographies des romancières, originaires des pays en conflits posent avec acuité les problèmes identitaires : ethnicité, nationalisme et tous les jalons qui caractérisent la période post-coloniale. Les femmes-écrivains développent dans leurs oeuvres de nouvelles dynamiques, porteuses de transformation sociale dans un avenir proche où toutes les forces vives, réconciliées avec elles-mêmes, seront en mesure de faire face aux défis auxquels elles seront confrontées. Leurs romans sont également un hymne de paix et d’amour. Ils symbolisent l’espoir d’un retour au bercail, libéré du démon de la haine.

Colonialisme, décolonisation et post-colonialisme

Les divers ateliers "Colonialisme, décolonisation et post-colonialisme" ont fait à quelques exceptions près une large place à la période coloniale et ont occulté la période post-coloniale. La colonisation a-t-elle eu des effets positifs sur les femmes ? Quelles étaient les relations entre femmes blanches et noires au Congo ? La colonisation et les sage-femmes, le métier de mère sous la colonisation. Telles sont les questions qui ont été, entre autres, débattues au cours des rencontres. D’une façon générale, peu de participantes ont traité des théories postcoloniales. A quel niveau se situe le débat à l’heure actuelle dans le monde francophone ?

Travail du sexe et prostitution

L’atelier "Travail du sexe et prostitution" a été rehaussé de la présence des travailleuses du sexe qui ont contrecarré l’image de femme-victime que transportent les médias en ce qui concerne les prostituées [1]. La communication sur le travail des belles de nuit au Sénégal a montré le fossé qui sépare les législations qui régissent ces activités en Europe et en Afrique. Reconnues en Europe, les prostituées luttent pour obtenir des droits tels qu’une retraite, une assurance - maladie etc.... En Afrique d’une façon générale, peu de lois protègent cette activité qui est considérée comme une déviance et non comme un travail. Elle s’exerce dans la clandestinité. Il n’existe pas de statistiques fiables et seules les prostituées "sur carnet" ont accès aux services sanitaires. La prostitution masculine qui se développe de plus en plus aux abords des centres touristiques ne fait l’objet d’aucune sanction ou répression policière contrairement à celle des femmes, qui sont harcelées par les services d’ordre.

Féminismes face aux racismes et antisémitismes

La notion de domination, d’ethnie, de classe et de genre a été le dénominateur commun des mouvements sociaux des années 60. C’est dans cette atmosphère que le mouvement féministe s’est développé parallèlement aux mouvements anti-racistes. Si l’on constate des similitudes entre les deux mouvements, il n’en demeure pas moins que le féminisme a vite montré ses limites face aux courants sociaux des années 80 qui mettent en exergue la notion de discrimination, d’exclusion et d’anti-racisme.

Des manifestations culturelles ont accompagné ce colloque. Un orchestre féminin a donné sa pleine mesure et fait danser les participantes jusque tard dans la soirée. Une réception à l’hôtel de ville de Toulouse a permis de découvrir les nombreuses fresques qui ornent les murs de la mairie. Elles témoignent du rôle qu’ont joué les femmes dès le Moyen-Age dans cette région.

Bilan et perspectives du colloque

La séance de clôture s’est achevée sur la promesse de se rencontrer dans trois ans probablement à Ottawa au Canada. Les participantes avaient ensuite tout le loisir de prendre part l’après-midi aux actions commémoratives du 21 septembre 2001 date de l’explosion de l’usine chimique AZF, accident qui a eu des effets dévastateurs sur l’économie locale. Cet incendie a touché plusieurs édifices de la ville et coûté la vie à des innocents dans la ville de Toulouse. Aujourd’hui encore, certains édifices et domiciles privés gardent des traces de cet accident. Les affiches de l’AFARD sont restées collées durant tout le colloque sur les murs et dans la tente réservée aux rencontres des participantes et à l’exposition des ouvrages. Puis elles ont été offertes aux personnes qui avaient exprimé le désir de les posséder.

L’une des critiques que l’on peut faire, c’est la faible présence des femmes Africaines qui représentent une forte majorité au sein de la famille francophone. Ceci est peut- être dû en partie à plusieurs facteurs que l’on peut résumer de la façon suivante. Malgré l’engagement personnel des organisatrices, nombreuses sont celles qui n’auraient pas obtenu de visa d’entrée en France pour assister à ce colloque. On est surpris qu’à la veille des élections de la Francophonie renouvelée, les autorités françaises se soient montrées si peu souples. Seconde critique : les femmes africaines qui s’adonnent à la recherche scientifique ne sont pas toujours informées des rencontres internationales. En outre, la majeure partie d’ entre elles n’ont pas les moyens financiers d’y assister ou bien elles se heurtent à des difficultés en tous genres : refus des supérieurs hiérarchiques de leur accorder un ordre de mission, tracasseries administratives etc... Compte tenu des difficultés de communication entre le Nord et le Sud -même à l’heure de l’ internet-, les travaux des femmes-chercheurs des Caraïbes et d’Afrique demeurent méconnus. Il convient donc de créer des réseaux de femmes afin d’intensifier le dialogue avec les collègues du Nord : Europe, Caraïbes et Canada.
En ce sens l’Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement (L’AFARD/AAWORD), unique association de femmes-chercheurs en Afrique peut jouer un rôle de premier plan en favorisant le dialogue et les échanges avec les autres institutions qui œuvrent dans le même domaine.
Le colloque de Toulouse a été pour nous, l’occasion de prendre contact avec des universitaires Africaines de France, de Suisse et de Belgique. Elles ont toutes montré un vif intérêt à adhérer à la section Europe. Elles ont émis le vœu que lors du prochain colloque nous apportions notre contribution concrète sous forme de publication. Nous avons ainsi pu jeter les bases d’un projet commun sur la littérature féminine francophone que nous soumettrons au comité exécutif.
Nous espérons que dans un avenir proche, la section Europe pourra ainsi porter haut le flambeau de la recherche en réunissant les femmes-chercheurs autour d’un objectif commun.

P.-S.

Dr. Pierrette Herzberger-Fofana, AFARD –Europe, Membre du comité exécutif.
peherzbe@phil.uni-erlangen.de

Notes

[1] NDLR : Les Pénélopes, qui ont pris position pour un abolitionnisme féministe, s’opposent à l’emploi du terme "travailleur-ses du sexe". Les conclusions de l’auteure n’engagent qu’elle. Voir notre dossier d’octobre 2002.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0