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Diane à la conquête de son identité

jeudi 26 décembre 2002, par Anne

Recit de mon évolution, depuis mon enfance où se manifestait déjà une discordance entre mon moi féminin profond et un corps, jusqu’à l’accomplissement harmonieux de tout mon être au crépuscule de ma vie.

Voici la relation résumée de la compréhension progressive de cette dysharmonie - que le Professeur Breton a appelée « dysphorie de genre » - qui me mènera à la recherche obsédante de ma véritable identité, identité sexuelle à travers la transformation de mon corps, métamorphose qui me conduira à mon intégration socioprofessionnelle ainsi qu’à la reconnaissance de facto par la société civile.

L’ enfance d’abord !

Mon enfance, c’est déjà la perception de ne pas être à ma place, d’être victime d’une erreur. A l’école, c’est la rentrée : j’ai un tablier rose qui cache la culotte des petits garçons de l’époque, la maîtresse me fait asseoir avec les filles : je suis bien !. Deuxième jour, on me connaît et je suis de l’autre côté… Première rencontre avec ma différence. Je découvre ainsi que l’apparence est importante. Deux ans plus tard, voir ma petite sœur Anne-Marie au milieu de ses amies, là où j’aurais dû être, renforce cette souffrance naissante et me pousse à m’identifier à elles. C’est le début de la fuite dans le rêve : mon prénom est là et m’imprégnera toute ma vie. C’est dans mon enfance que se situe le départ d’un long cheminement, celui de la recherche de ma véritable identité.
Mon enfance, c’est aussi une rupture terrible : mes parents divorcent. C’est le départ de Maman et de ma petite sœur. Me voilà coupée de toute référence féminine, livrée à une éducation virile imprégnée de catholicisme rigide.

Adolescence et Puberté

Le rêve, la solitude. J’apprends à être seule au milieu des autres. Je m’enferme. C’est l’attente… que ma poitrine pousse !…Que quelque chose vienne prouver que mon sexe est aberrant ! Au contraire, apparaissent les premières réactions masculines. C’est la honte qui en découle !. Le refus…je fuis mon corps et j’habite celui des femmes qui croisent mon chemin. Je les phagocyte : je les absorbe, les englobe et les digère. Je suis Elles. L’adolescence, c’est pour moi la non-acceptation de mon corps naturel et l’attente du "DECLIC" qui viendra apporter les corrections nécessaires, prouver au monde qu’il y a erreur sur la personne !. C’est le repliement sur moi-même, le sentiment profond et infernal d’être coincée !!. Je suis prisonnière d’un corps dont je ne sais me libérer. Je suis locataire d’un logement dont je ne peux résilier le bail. Comment en sortir ? Comment exprimer ce que je ressens à cette époque et à qui…à qui ? Comment, en 1957, à l’horizon de mes 20 ans, dans mon environnement social et familial, dire que je me sens femme ? Souffrance inexprimable, intérieure, terrible. J’ai ainsi enfoui, jusqu’à ces dernières années, tout ce que je ressentais sous des tonnes de béton !. Tchernobyl !!…Une force formidable en moi sous une carapace épaisse…mais épaisse, pour contenir l’explosion.
Ici se dissocie vraiment ma vie. Une part -la mienne- féminine, intérieure, qui m’est propre, et le rôle que je joue pour tenter de répondre à ce qu’on attend de moi. Je suis femme et je vis travestie en homme. je recouvre mon être d’oripeaux masculins.

L’âge adulte

La soumission
Je vis donc deux vies. C’est indispensable à ma survie. C’est ce qui me permet, entre autres, de subir le service militaire au moment de la Guerre d’Algérie. De toutes manières Diane est A.F.A.T. A ce moment du récit, il est nécessaire de préciser que je n’ai jamais eu de rapports sexuels masculins. L’idée même m’en était absente !
Vingt-cinq ans : je me marie ! Je pense exorciser tout ce que je ressens et puis je suis amoureuse de ma femme. Amoureuse de ma femme ?, ou amoureuse de l’image que je voudrais être mienne ?. Trois nuits passèrent avant que j’essaye de "consommer" le mariage. Inconsciemment je refusais l’amour avec une femme dans le rôle de l’amant:il me semblait que je me violais. Nous avons tout de même eu trois filles que j’ai élevées…en mère : changer, donner le biberon, me lever la nuit, surveiller les devoirs, etc. Tout dans la peau d’une femme, à tel point qu’un jour, beaucoup plus tard, la plus jeune revenant du lycée et me trouvant seule en jupe, naturelle, ne s’en est pas aperçue tout de suite. Ainsi, je suis soumise aux lois sociales de notre société et j’assume les responsabilités qui sont alors les miennes. Je me libère dans mon activité professionnelle où du niveau d’Agent de Maîtrise, je passe à celui d’Ingénieur, Cadre Supérieur, puis à celui de Cadre Dirigeant vingt ans plus tard. Mais je vis mon métier complètement femme intérieurement.

La craquelure
Personne, jusqu’à ces dernières années, n’avait pénétré mon jardin secret.
1977 : Un accident de voiture nous envoie toutes à l’hôpital. Là, allongée sur mon lit, je comprends que j’aurais pu mourir sans avoir vécu, sans que Diane n’aie eu d’existence. Je dois continuer à me consacrer à mes enfants, à ma femme, à mon travail et à mon rétablissement. Je lutte, à la fois pour continuer à assurer la vie de la famille, pour permettre à mes enfants d’atteindre l’age adulte et pour me contenir, me taire…ne pas hurler. Professionnellement, c’est la fuite en avant. J’ai de plus en plus de mal à vivre "l’apparence".
1985/1987 : Les ennuis professionnels et les conflits familiaux s’ajoutent à mes conflits intérieurs. Je ne vois plus aucun débouché et je déprime très profondément.
1987 : Je perds 25 kg en quelques mois et je commence une psychothérapie volontaire et spontanée. En quelques semaines je réalise mon moi profond, je continue la psychothérapie pendant 3 ans jusqu’en juin 90. En octobre, c’est la séparation d’avec ma femme et en décembre je rencontre le Prof. Breton pour la première fois.
Le 27 décembre 1987, je sors femme à l’extérieur pour la toute première fois, à l’invitation de la seconde épouse de mon père. Une page de mon existence s’est refermée ce jour-là, Diane a vu le jour et je ne reviendrai plus en arrière. Mes attitudes n’avaient jamais été ambiguës et personne n’avait soupçonné le mal intérieur qui me rongeait ; il m’a d’ailleurs été reproché d’avoir si bien su cacher mes sentiments intimes.

Mon accomplissement
1988, année d’observation. Je démontre que je peux vivre ma féminité. Mon corps s’affine sans aide extérieure. Je rencontre le Prof. Breton environ 6 fois dans l’année ; examens et tests psychologiques en février, résultats en novembre : psychologie typiquement féminine. En mai, j’avais passé quelques jours à l’hôpital Cochin dans le service du Prof. Lutton, le spécialiste endocrinologue de l’équipe formée par le Prof. Breton (psychiatre) et le Prof. Banzet (chirurgien) que je rencontre en Novembre à l’hôpital St Louis. Ainsi, je suis prise en charge par la seule filière "officielle" française. La voie royale…du moins le croyais-je !. Année extraordinaire, à la fois exaltante et difficile, car je vis femme, à 80% de mon temps, sans apport d’hormones féminines. je prends le métro, le train, je travaille et cela uniquement avec ma psychologie comme support !En novembre, mon divorce est prononcé.
1989, année de la transformation. En février, Mme Coupleux, endocrinologue, ancienne élève du Prof. Lutton, accepte de me traiter avec l’accord des Prof. Lutton et Breton. Enfin mon corps se féminise ! La joie, que dis-je : le bonheur ! Un samedi matin d’avril je pleurerais de bonheur en voyant ma poitrine se préciser…avec 40 ans de retard. C’est inexprimable, les mots manquent pour expliquer ce que j’ai pu ressentir dans ces moments-là. Je retrouverai plus tard, en 1992, des sentiments identiques après l’opération libératrice qui me donnera mon corps de femme, achevé. Mais plus encore, peut-être, la prise d’Androcure arrête net toutes les réactions masculines mécaniques matinales. C’est fini et ça ne reviendra plus. Mon corps n’a plus de fonctions masculines. L’été 89, en juillet, je rencontre une fois de plus le Prof. Breton qui me demande de participer à un groupe de travail composé de quatre transsexuelles qu’il réunit pour étudier le Rapport Braibant et y apporter nos réflexions. Le Rapport Braibant ? Début 88, M. Rocard, alors Premier Ministre, met en place une Commission dite d’éthique pour étudier les problèmes bio-éthiques : les mères porteuses par exemple. Un groupe de travail, composé de personnalités diverses : médecins spécialistes, chirurgiens, politiques, magistrats, etc., est chargé de la transsexualité avec comme rapporteur M. Braibant, Conseiller d’Etat. Le rapport issu de leurs travaux est devenu la première manifestation de la reconnaissance du syndrome transsexuel par les Pouvoirs Publics. Toutefois aucun transsexuel n’avait été invité à participer à son élaboration .Il n’est donc pas fait état de la période critique qui part du jour où ayant compris, nous commençons la démarche qui nous conduit à la pleine possession de notre identité sexuelle. Comment vivons-nous ? Comment résolvons-nous les problèmes médicaux, esthétiques, chirurgicaux ? Sous quel parapluie juridique ? Comment traiter les personnes atteintes du syndrome transsexuel une fois le cas détecté ? Ce sont ces questions qui ont conduit le Prof. Breton à nous réunir. Nous faisons notre propre rapport (14 pages) et l’adressons au Premier Ministre, au Ministre de la Justice et au Ministre de la Santé. Tout est passé aux oubliettes, mais que ça été difficile pour moi d’avoir à rédiger ce que je vivais ! Parallèlement, en août, je rencontre une phoniatre. Nous travaillons ensemble pendant 4 mois pour réussir à concrétiser la voix que je désire avoir. Psychologiquement, c’était devenu impératif pour moi. La voix aussi, c’est la reconnaissance de son identité, elle nous enveloppe comme un parfum. Mais il n’y a pas de "méthode Assimil" pour ce faire et nous avons dû étudier les différences existant entre les deux sexes, bien les comprendre et les mettre en pratique. En quelques mois j’ai déstructuré ma voix, appris à la placer, à la moduler, à lui donner la bonne mélodie. Seule la pratique et du travail m’ont permis d’y ajouter le timbre, et d’en augmenter l’ambitus et la puissance. En septembre : la rentrée. Toujours rien du Prof. Breton, toujours pas de feu vert pour une opération en France. L’attente se prolonge. Mon corps s’est transformé et je ne supporte plus une identité masculine obsolète. Je suis femme avec un corps dont le caractère masculin essentiel n’est là que pour me rappeler une réalité cruelle, révoltante, insoutenable à hurler. Moments cruciaux. S’ajoutent les problèmes professionnels. Comment retrouver du travail, avec mes documents administratifs actuels ? . Je ne suis rien. Je croyais avoir gagné mon identité, mais rien n’avait évolué. C’est alors la déprime profonde : le néant derrière, le néant devant, où aller ? Vers qui ? Par qui ? Avec qui ? Pour quoi ? Comment continuer ? Un abîme devant moi ! Tout est prêt pour…rejoindre le néant !
Et c’est là que je rencontre celle qui va devenir ma compagne !! Moi qui croyais refaire ma vie avec un homme, je rencontre une femme ! Depuis, Corinne m’a soutenu pendant toutes les épreuves encore à subir. Elle a surtout été le témoin privilégié de toutes les démarches administratives que j’ai accomplies jusqu’à aujourd’hui et celle qui m’a permis l’opération en 1991.
En octobre je tente une démarche auprès du greffe du tribunal de St Ouen pour l’obtention d’un acte de notoriété. Ce sera fait en novembre. Grâce à cet acte je réussis à transformer l’intitulé de mon compte bancaire. Je suis enfin dispensée des inévitables réflexions et questions des caissières (Il faut bien vivre, manger, s’habiller…). La carte bleue au nom de Mme Diane POTIRON, quelle joie et quel soulagement !. A partir du moment où je possède un compte bancaire, j’ai ma libération. Grâce à cela j’ai à mon identité féminine tous les documents de la vie courante : quittances de loyer, d’EDF, abonnement de téléphone et, plus tard, mes bulletins de salaires. Par contre, grâce à l’Acte de Notoriété, je gagne mon étoile jaune et deviens victime de discrimination sexuelle de la part de tous les services officiels : je suis pour les impôts « M.POTIRON Jean-Claude DITE Madame Diane POTIRON » et, mieux encore, pour la sécurité sociale « MR DITE MADAME POTIRON DIANE JEAN DITE MADAME POTIRON DIANE » textuel ! L’intitulé de ma carte d’immatriculation tient sur deux lignes : mieux qu’une Princesse espagnole !. Je garde l’original pour bien montrer l’ignominie de la chose. Comment penser qu’il est possible de retrouver du travail avec cela ? Comment penser surtout, indépendamment du code non modifié, que la délivrance d’une telle carte n’est pas volontaire ? Parallèlement, j’obtiens de la sécurité sociale la prise en charge à 100% "pour l’affection dont le point de départ se situe le 20/10/89" (Ce jour correspond à la demande de prise en charge faite par Mme Coupleux, médecin endocrinologue, pour les dépenses de traitement de ma transsexualité). Ainsi, on accepte la prise en charge à 100% d’un traitement consistant à transformer un homme en femme et on refuse à cet homme devenu femme les documents lui permettant de vivre. Car avec une telle carte je ne peux retrouver du travail, donc je ne cotise pas, donc je ne peux plus prétendre aux droits de la prise en charge à 100%. Est-ce conscient ou inconscient ? Il a fallu toute l’affection de Corinne pour que je puisse sortir intacte de cette année.
1990, année d’attente. J’ai perdu mon emploi. Pour tenter de survivre, je vais à la Chambre des métiers afin de créer une entreprise en nom propre. Je croyais mon acte de notoriété suffisant. Non, je me retrouve avec une entreprise au nom masculin. Totalement incapable de travailler sous une identité masculine, je demande immédiatement la radiation de cette entreprise qui n’aura pas eu le temps de vivre. Je bénéficie toutefois, par mon inscription obligatoire à la Caisse des Travailleurs Non Salariés, d’une prise en charge pendant un an et, surtout, je gagne en janvier 91 une immatriculation féminine : 2 37 01 75 115 457 au nom de Potiron Diane. Merci aux Mutuelles du Mans et à celui qui me recevant a tout compris…c’est tellement rare. Pour mettre toutes les chances de mon côté, en juillet, une opération plastique du nez permet d’affiner et de compléter les effets du traitement hormonal sur mon visage. En fin d’année, je ne vis plus que d’expédients et l’évidence s’impose. Je dois quitter mon studio d’Epinay/seine et emménager à Lille. Je n’ai plus rien, sauf une relation affective extraordinaire. Cette année-là, en 1990, j’ai commencé l’épilation électrique, cinquante-deux séances dans l’année avec souvent des souffrances inexprimables. Le Prof. Breton me fait toujours patienter ! De septembre à Décembre, il me demandera de lui téléphoner toutes les semaines pour avoir des nouvelles de l’opération. Je passerai 12 appels téléphoniques pour rien. Corinne, témoin, est la plupart du temps à l’écouteur.
1991, Année de mon accomplissement. Début 1991, j’attends toujours que le Prof Breton me propose une date pour l’opération en France. Quelqu’un pourra-t-il un jour dire tout ce que nous pouvons ressentir dans cette attente sans solution. J’ai attendu pendant 39 mois !!. Pourquoi ? Simplement parce que je n’avais pas les moyens financiers d’aller me faire opérer à l’étranger. J’ai dû faire confiance à la seule possibilité française existante, même problématique. Je me suis retrouvée dans une situation identique à celle qu’ont pu connaître les femmes avant la légalisation de l’IVG. Celles qui pouvaient allaient à l’étranger se faire avorter, les autres… En fait, j’avais réussi à vivre femme dans la vie de tous les jours. J’avais réussi à m’intégrer, acceptée par la Société Civile et toujours rien. J’étais poussée au paroxysme de l’anormalité ! Vivant femme, bien dans ma vie, bien dans ma peau, mais monstrueuse avec cet appendice inutile au lieu du sexe que j’attends. Peut-on croire que je reviendrais en arrière après une vie d’espoir et d’attente, et surtout après avoir réussi à me vivre ? Début mars je téléphonais au Docteur Seghers à Bruxelles, j’y allais le 19 mars et l’opération était fixée au 23 août. Enfin, toute la pesanteur de ces dernières années disparaissait. Je décompressais, revivais. Je retravaille immédiatement après, comme si la vie n’attendait que cela pour me permettre d’être.
Arrivée à Lille, je cherche du travail par les petites annonces. Je trouve fin mars une place dans une entreprise de photocomposition de Mons en Baroeul. A 54 ans, transsexuelle, dans une région au chômage endémique je trouve du travail dans un métier qui n’est pas mon métier d’origine. Moi, ingénieur en électronique, ne pouvant montrer ni mes diplômes ni mes certificats de travail passés, j’ai réussi à me faire embaucher comme opératrice sur machine, dans une société où la moyenne d’age était de 28 ans peut-être. J’y ai tenu ma place et la situation de chef de service m’a été proposée avant que nous ne déménagions à nouveau. La preuve que la carte d’immatriculation est l’élément primordial dans la recherche d’un travail. Le refus de la Sécurité Sociale, fin 89, de me procurer une carte d’immatriculation féminine m’a ôté toutes possibilités de retrouver du travail jusqu’à la réception de la carte des Mutuelles du Mans, fin 90. Je suis très fière du contrat à durée déterminée qui m’a été fait pour débuter, à mon nom…enfin. Diane existe.
Mon amie, fonctionnaire, avait demandé sa mutation pour être près de son père habitant les Hautes Pyrénées. Elle l’obtient et nous déménagerons de Lille vers le Sud-Ouest en Août, quelques jours avant mon opération de Bruxelles, ce qui m’oblige à remonter, avec Corinne, pour me trouver le 23 août à la Clinique.
Je suis opérée comme prévu mais le lendemain, je suis prise en charge par le service des soins intensifs. J’ai fait un infarctus post-opératoire…Mon cœur ne fonctionnait plus qu’à 18% de sa capacité, le reste étant nécrosé. J’ai failli mourir pour pouvoir mettre en harmonie mon corps et mon moi profond ! Malgré les risques et les complications, j’étais tellement heureuse de l’opération que j’en étais radieuse. Tout le personnel s’est montré particulièrement bien, d’une délicatesse et d’une compréhension hors du commun. Beaucoup ont alors compris ce que représente cette opération pour une transsexuelle. J’ai été femme dès le premier instant sans aucune hésitation ni aide des médecins, ni des infirmiers ou infirmières. Aujourd’hui j’ai beaucoup de mal à accepter les histoires belges. Des gens parfaitement respectueux de l’autre, de son entité et de son identité. Que dire de plus !. Au sortir de réanimation, je suis placée dans la même chambre qu’une Bruxelloise de 65 ans ignorant tout de ma situation et se montrant d’une parfaite amabilité avec la française qui échouait avec elle. Corinne a été présente à mes côtés du matin 7h et demi au soir 21h avec la bénédiction du chef de service. Nous repartons le 5 septembre malgré l’inquiétude des médecins et, deux jours plus tard, nous nous retrouvons chez Corinne à Tarbes. Les médecins belges m’ont donné 6 mois, au minimum, pour récupérer.
Je suis femme, complètement, dans ma chair et dans mon esprit. Devais-je prendre le risque de perdre la vie pour m’achever ? Oh oui. Oui. On ne peut vivre comme j’ai été obligée de le faire ces dernières années. Non. Acceptée par la société civile, il ne me reste plus qu’à faire en sorte que les Pouvoirs Publics reconnaissent ce que la vie de tous les jours agrée.
En octobre dès que je peux recommencer à m’occuper de mes affaires, je prie Maître F. Cornette de Saint-Cyr de prendre en charge ma demande officielle de changement de sexe et d’identité. Egalement, j’envoie un dossier de prise en charge et de régularisation de ma situation à la Sécurité sociale !. Inutile de s’étendre sur les problèmes que j’ai rencontrés…alors que je suis cardiaque ! Après un NIET retentissant, je contacte une jeune femme qui avait en charge mon dossier, nous dialoguons… entre femmes, quelqu’une qui accepte de réfléchir à ma situation. Je lui expose que j’ai travaillé avec des papiers féminins même non officiels, que me redonner une immatriculation comme celle d’Epinay c’est me détruire en m’interdisant de retrouver du travail sans tricher, que ma prise en charge à 100% s’avère inutile puisque s’adressant à quelqu’un qui n’existe plus et si l’on voulait absolument m’imposer une identité et un sexe obsolètes, il ne me resterait plus qu’à épouser mon amie fonctionnaire pour profiter de ses avantages. Que, dans ce cas, voir deux femmes se marier en blanc à la mairie de Tarbes, ferait peut-être réfléchir les tenants du mariage traditionnel. Grâce à l’appui de mon médecin cardiologue, j’obtiens une immatriculation féminine provisoire au nom de Diane POTIRON, comme une émigrée, mais avec également la prise en charge à 100% à laquelle j’avais droit. J’ai failli rester sans ressources, incapable de me soigner, cardiaque, pour un simple problème d’identification numérologique. Qui peut affirmer que l’immatriculation à la sécurité sociale est inutile !
Dès le début décembre 91, je me suis mise en quête d’un travail. En recherchant par Minitel la liste des sociétés susceptibles de m’employer, j’ai envoyé une bonne douzaine de C.V. Une société de Pau en restructuration, après un entretien et une journée d’essai, me donne son accord pour début avril. Si cela se confirme, j’aurais réussi en moins d’un an à retrouver du travail. Dans ma situation, cardiaque en sus !. Avec un plus certain : cette année, Diane pourra subir la visite médicale d’embauche sans rougir et avec des papiers en règle !
1992, ce début d’année est marqué par mes relations avec les "fonctionnaires", les seuls ayant accès à ma carte d’identité. Je reçois donc le courrier officiel au nom de : « Monsieur dite Madame ». Il est permis de se demander ce que ça peut apporter au niveau de mon identification. En violation de la Constitution qui nous garantit nos libertés individuelles, en violation de l’article 3 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales signée par la France ! Les fonctionnaires ne sont pas tenus de respecter l’individu. J’ai un acte de Notoriété, pourquoi ne pas le respecter et n’utiliser que mon identité féminine ? J’ai beau écrire, rien n’y fait ! Ces gens-là ne recherchent pas d’explications. L’insulte est préférable. Cela apporte-t-il quelque chose de me donner du « Monsieur » à chaque correspondance ? Respecter l’Autre, mon Dieu ! Quelle exigence quand on peut sanctionner, interdire ou réprimer !. Faire apparaître mon étoile jaune en pleine lumière est important. Je comprends mieux le comportement de notre pays pendant la dernière guerre et comment nous avons pu imposer le port de l’étoile jaune aux juifs et les déporter. C’est toujours possible. Et comme les juifs, je suis fière de mon étoile jaune, fière de mes 55 ans, fière d’avoir pu m’accomplir, fière d’être moi-même à travers des épreuves quelquefois destructrices, ,après avoir vu mes amis, ma famille me tourner le dos, fière d’avoir reconstruit une vie, fière d’une relation affective toute neuve et d’une nouvelle famille qui m’a accueillie et donné l’affection qui me manquait, fière de revivre dans une région où je suis en train de m’intégrer. Ce n’est plus moi qui rougis d’avoir à sortir ma carte d’identité, c’est celui qui est en face et qui met 5 minutes à comprendre après beaucoup d’explications !. On veut que ça se sache ! Pourquoi ? La honte n’est pas pour moi. Mais pense-t-on aux enfants ? Là où mon courrier arrive, vit un jeune garçon de 9 ans. Quel effet si , malgré nos efforts, il tombe sur un de ces courriers officiels ? On doit bien rire dans les bureaux du bon tour qu’on me joue… « Vous savez la transsexuelle, là-bas, on ne l’a encore pas loupée ». Et encore …si on dit transsexuelle !.
Je marche la tête haute, heureuse et fière d’être femme.
Le reste, la vie devra l’écrire, si…

A suivre

P.-S.

Diane Potiron

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