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Femmes dans les conflits - Femmes contre les conflits

samedi 30 novembre 2002, par Dominique Foufelle

Pendant et après les conflits armés, les femmes subissent des violences de toutes sortes : privations, tortures, viols, prostitution, exil… Elles assurent la survie des enfants dans des conditions effroyables. Et tout cela, au nom de la défense d’intérêts qui ne sont pas les leurs, d’Etats qui ne respectent pas leurs droits, de sociétés dont leur oppression est le fondement. Les féministes en lutte pour la Paix ont désigné leur ennemi : le patriarcat, système de domination qui permet toutes les autres. On est loin, très loin, d’un pacifisme "bêlant", de la bonté "innée" qu’on prête aux femmes pour mieux les renvoyer à leur maternité. En créant des réseaux qui ignorent les clivages de nationalités, d’ethnies ou de religions, les féministes pacifistes, non seulement poursuivent un projet politique, mais encore démontrent qu’il est applicable.

Trente pays ou régions sont actuellement en situation de conflit armé, en cours ou en voie d’extinction (Faits et chiffres). Tandis que les combattants sont partis guerroyer, de gré ou de force, les populations civiles sont décimées, par les bombardements, par les invasions de "l’ennemi". Car aujourd’hui, les conflits armés font davantage de victimes parmi les civils que parmi les soldats. En d’autres termes, parmi les femmes, et ceux de leurs enfants qui n’ont pas été enrôlés.

Le viol, arme de guerre

Les guerres tuent et mutilent, sans distinction de sexe. Mais les femmes subissent d’autres souffrances, celles qui leur sont déjà infligées en temps de paix, exacerbées en situation de conflit : les violences sexuées, dont les violences sexuelles. Que les soldats violent partout où ils passent n’est pas une nouveauté, c’est une tradition séculaire, passée sous silence jusqu’à ces dernières années. La médiatisation des viols en Bosnie (Le continent noir des femmes, entretien avec Gisèle Donnard de Martine Paulet) a rappelé que loin d’avoir disparu, elle se perpétuait, avec plus que la bénédiction, les encouragements de certains commandements. Violer "ses" femmes, c’est une façon de toucher l’ennemi, de l’envahir en "polluant" sa descendance. Là réside le "plaisir" du viol de guerre : offenser d’autres mâles.
Beaucoup des femelles ainsi instrumentalisées seront en outre rejetées par leur propre communauté, car leur souffrance ne vaut rien au regard de la blessure d’orgueil du mâle, qu’elles ont permise à leur corps défendant. C’est une des raisons pour lesquelles il est difficile, en dépit de la récente désignation du viol comme crime de guerre, de convaincre les victimes de témoigner. Quand ils s’assoient enfin à la table des négociations, pour décider entre eux des modalités de la paix comme ils ont décidé entre eux de déclencher la guerre, les hommes s’entendent aisément pour "oublier" ces exactions. Puisqu’ils s’y sont livrés dans les deux camps, ils s’en tiennent quittes. Et que les femmes ne viennent pas les importuner avec leurs blessures - physiques et morales !

Violences en chaîne

Mais après l’arrêt des combats, la guerre continue pour les femmes (War victimization of women, Dr Vesna Nikolic-Ristanovic). La pauvreté, la faim, le manque de soins, la pénurie de services, inhérents à tout conflit armé, ne disparaissent pas du jour au lendemain. Pas davantage les violences, car on a constaté un net accroissement des violences conjugales au retour des maris du front. Pour le réconfort des forces de maintien de la paix, on ouvre des bordels. Des milliers de femmes et de jeunes filles tombent sous la coupe des réseaux de proxénètes, qui savent tirer un juteux profit de la misère et du désordre (Dossier prostitution). Ces réseaux vantent les atouts d’une émigration prétendument salvatrice ; et au bout du chemin, violences et souffrances sont de nouveau au rendez-vous (Dossier Migrantes).
Les femmes, aussi, pleurent leurs disparus, compagnon, fils ou frère. Beaucoup se retrouvent chefe de famille, dans une situation économique épouvantable, alors que dès avant le conflit, elles étaient souvent exclues du marché du travail ou reléguées à des emplois sous-payés. Voir là une opportunité "d’émancipation" relève de l’inconscience. Pour l’immense majorité des mères de famille, et en particulier les réfugiées et personnes déplacées, il s’agit d’assurer la survie quotidienne. Survivre représente un devoir, car si elles n’y parviennent pas, leurs enfants seront condamnés. Il faudra pour le moins attendre des années avant qu’un profit personnel s’en dégage. A condition que le pays parvienne à se relever. Et que les hommes ne les empêchent pas par tous les moyens de gagner leur autonomie.
On l’a vu en Europe (et en particulier en France) en 1918 : invitées à produire à la place des hommes absents durant le conflit, les femmes furent priées ensuite de rentrer au foyer - pour reproduire, cette fois. Le même phénomène se déroule actuellement en Serbie (Childbearing and war, Stasa Zajovic). Il faut repeupler la nation, tandis que les hommes se chargent de la réorganiser, sur le même modèle patriarcal évidemment. Le goupillon arrive à la rescousse du sabre, le discours dominant mêlant allègrement morale et patriotisme.
La fable de la guerre "émancipatrice" nous a pourtant été récemment resservie, par Bush Jr qui se vantait de "libérer" les femmes afghanes. Outre qu’il faut une solide dose de cynisme pour prendre une population parmi les plus atrocement opprimées de la planète comme alibi pour une guerre pas moins économique qu’une autre, de quel droit un Etat s’autoproclame-t-il "libérateur" d’un peuple ? De quel droit décide t’il que la prétendue "libération" mérite le sacrifice de la vie… d’autrui ? (Une guerre pour les femmes afghanes ?, Christine Delphy) Un an après, les Afghanes, auxquelles personne n’a demandé leur avis, subissent toujours discriminations et violences, dans un pays encore plus dévasté qu’il ne l’était déjà. Et attendent les subsides promises pour la reconstruction du pays, le fameux retour de la démocratie dont devait découler leur "libération".

Pas en notre nom !


Les conséquences dramatiques des conflits armés pour les femmes sont bien connues des dirigeants de ce monde. Le Conseil de sécurité de l’ONU a même signé une Résolution (1325), par laquelle les Etats s’engagent à intégrer la dimension du genre dans leur règlement. Le Secrétaire général Kofi Annan a publiquement déclaré, le 24 octobre 2000 : "Les femmes, qui connaissent si bien le prix des conflits, sont souvent mieux à même de les prévenir ou les résoudre." Belles paroles ! Mais on attend toujours la présence de femmes aux tables de négociations (What happened to the commitments in UN Security Council Resolution 1325 ?, Malin Björk). L’Europe, jamais avare non plus de déclarations édifiantes, semble trouver urgent de ne rien faire, notamment en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien (Entretien avec Leïla Sahid, de Monique Etienne).
Des femmes aux tables de négociations, c’est là une revendication récurrente des féministes engagées dans le combat pour la Paix - trop peu nombreuses, hélas ! mais extraordinairement pertinentes et actives. Militer en faveur de la Paix dans un pays en paix, c’est louable. Dans un pays en guerre ou en proie à des conflits internes, cela témoigne d’un énorme courage. Ces femmes sont doublement accusées de traîtrise : en tant que pacifistes et en tant que féministes (Women in Black : war, feminism and anti-militarism, Stasa Zajovic). Car non seulement, elles fraternisent avec "l’ennemi" en créant des réseaux mêlant des femmes des pays belligérants (Pour une véritable Paix Israël-Palestine, Bat Shalom), mais encore elles récusent le modèle patriarcal, dont la guerre est justement l’un des fleurons. Elles récusent la violence sous toutes ses formes - or comment maintenir une domination sans violence ? (Les féministes de Colombie et la lutte contre la violence, Andrée Michel).
Le féminisme est inconciliable avec le nationalisme et le militarisme. Parce que les femmes seraient "naturellement" pacifistes ? L’analyse des féministes pacifistes ne se base certes pas sur cette légende ! Beaucoup se sont engagées au départ par nécessité, pour lutter contre les violences qu’elles et leurs proches subissaient. Mais l’analyse politique, la mise en accusation d’un système, le patriarcat, ont rapidement suivi. C’est véritablement pour un autre monde (possible) que ces femmes se battent (Femmes en marche vers une paix durable, Andrée Michel).
En ce moment même, un autre conflit se prépare, auquel nous ne sommes pas sûr-es d’échapper. Certain prétendent que c’est celui du Bien contre le Mal. Prosaïquement, nous l’appellerons la guerre contre l’Irak de la super-puissance Etats-Unis (et ses "alliés" ?). Super-puissance, où tout de même, la politique belliciste et les offensives anti-droits des femmes de l’administration Bush ne fait pas l’unanimité (Dossier Résistances aux Etats-Unis). Les citoyennes des Etats-Unis se mobilisent, pas en masse, mais avec conviction (Américaines contre la guerre en Irak, Sheila Malovany). Fait notable : ce ne sont plus les mères qui, en tant que telles, portent le flambeau de la Paix. Exit la "bonté" - bonjour l’engagement politique ! Les femmes ne veulent plus souffrir et réparer, elles veulent décider, proposer, agir.

P.-S.

Dominique Foufelle - novembre 2002

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