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Impressions kazakhes du Salon des femmes artisanes

samedi 30 novembre 2002, par Joëlle Palmieri

Le Premier Salon des femmes artisanes, organisé du 5 au 14 novembre 2002 à Paris dans le cadre du projet « Femmes des deux rives », a rassemblé pendant dix jours quelques dizaines de femmes artistes et artisanes du Bassin méditerranéen et d’Asie centrale. De l’intention noble de s’inscrire dans un programme d’économie solidaire aux réalités plus prosaïques de l’échange. Impressions kazakhes…

L’image que l’on a du Salon en entrant dans cette petite galerie est celle d’un lieu foisonnant, une mosaïque de couleurs, de visages, de matériaux, de langues qui ont su cohabiter quelques jours en toute fraternité. Une tour de Babel. Mais que peut-il ressortir d’une rencontre aussi riche que fugace ? Au sous-sol, cachée malgré elle derrière un des murs du caveau, la délégation du Kazakhstan attire l’attention par la diversité de ses produits. Beaucoup de satisfaction du côté de ces six femmes kazakhes, quelques désillusions aussi.
Le projet « Femmes des deux rives » est né à Amman (Jordanie) en novembre 2001, grâce au soutien de différents organismes dont la Chambre des Beaux Arts de Méditerranée, le Comité catholique contre la faim et le développement ou l’association FEDA (Femmes et développement en Algérie). Mis en place pour aider les femmes artistes et artisanes à s’organiser en entreprises ou associations, il vise à faire de l’artisanat une activité économiquement viable, tout en cherchant à promouvoir ou à réhabiliter certains métiers d’art. Aussi noble soit-il, il porte en lui sa part d’illusion. De l’exposition, les quatre organisatrices, l’artiste-peintre et l’artisane présentes qui formaient la délégation kazakhe, attendaient avant tout un espace de vente.
Commerce équitable, économie culturelle solidaire ? Des concepts qui ne leur disent pas grand chose. Le label « Produit culturel de développement » qui devrait être lancé prochainement dans le cadre du projet pour garantir la protection des produits vendus et une rémunération digne aux artisanes ? Elles n’en ont jamais entendu parler. Le Salon des femmes artisanes ? Un salon pas tout à fait comme les autres, certes, mais un salon avant tout. La notion d’équité dans le commerce ne trouve sa place que dans un négoce déjà établi. Lorsqu’on ne vend pas, ou rarement, la question ne se pose pas. Un salon sert à écouler ses créations. On expose pour vivre, faire vivre une famille, manger, payer l’écolage de ses enfants, poursuivre son travail, se procurer les matières premières nécessaires.
Les deux exposantes kazakhes ont été prévenues un mois avant l’ouverture du Salon par les chambres de commerce de leur pays, elles-mêmes sollicitées par le Comité national kazakhe pour les femmes et les enfants qui coordonne le projet. Elles ont peu vendu. Très peu. Leurs collègues restées au Kazakhstan, qui ont fourni l’essentiel des objets présentés (boîtes en écorce de bouleau, poupées, chapeaux…) espéraient probablement davantage. Bien sûr, le Salon a permis à toutes ces femmes sélectionnées d’exposer gratuitement, de court-circuiter les réseaux des galeries et autres boutiques qui exploitent plus qu’elles ne soutiennent mais, sans être amères, elles sont plutôt déçues.
Et pourtant, comme toute rencontre, le Salon a été une réussite. Elles ont trouvé l’initiative excellente, reconnaissent avoir pu tirer énormément de ces moments privilégiés de partage et d’échange. Le Salon leur a ouvert les yeux sur le travail des autres.

Adapter les créations à la demande du public

Lazzate Maralbayeva, peintre kazakhe talentueuse et reconnue dans son pays, n’en est pas à sa première exposition en Europe. Grâce au français qu’elle a appris au Kazakhstan, elle a pu s’entretenir avec les visiteurs plus facilement sans doute que les autres membres de sa délégation. Sa spontanéité séduit, ses compositions étonnent. La plupart de ses toiles sont restées à Almaty mais on les devine à travers quelques reproductions étalées sur une table. Beaucoup de femmes, élancées, gracieuses, un rien mélancoliques. Les couleurs chaudes qu’elle choisit, ces personnages qui semblent flotter dans l’air ou s’envoler vers le ciel rappellent certains tableaux de Chagall. Et on retrouve dans les yeux de ces visages longs la fragilité des femmes peintes par Modigliani.
Artiste polyvalente et bouillonnante d’idées, Lazzate observe, analyse, évoque la naïveté avec laquelle la délégation de son pays a participé à l’exposition, tire déjà les leçons du Salon. Elle voudrait prendre les choses en main, conseiller les artisanes, mieux choisir les objets à exposer, orienter la création vers les vêtements en feutre ou en velours. Elle avoue sa passion première pour la couture, se souvient des habits qu’elle confectionnait pendant la période soviétique pour pouvoir porter ce qu’elle voulait. Les robes et chemises du stand jordanien l’ont fascinée. De là sans doute lui est venue cette idée d’encourager la production de manteaux, gilets ou chapeaux kazakhes. « Il faut avancer avec intelligence, adapter la production à la demande du public, moderniser nos créations sans trahir notre identité culturelle ». Et l’artisanat d’Asie centrale le permet : fils d’or et d’argent, broderies somptueuses, tapis de feutre (« kochmas ») dont étaient jadis revêtues les yourtes des steppes, gilets de femme cintrés tombant sur les hanches, toques et chapeaux coniques divers agrémentés de pierres précieuses. « Tout est là, il suffit de puiser dans nos savoir-faire, nous inspirer de notre histoire ».
Lazzate a payé son voyage pour la France et son séjour à Paris. Des grandes intentions du projet, elle a retrouvé la plus importante : les rencontres. Et de ces rencontres elle attendait tout : une vente, un échange de savoir-faire, des idées de composition volées sur un stand ou au cours d’une discussion, une proposition d’exposition, la confrontation avec le travail des autres. Elle aussi n’a presque rien vendu mais elle a pu laisser une toile à Paris et c’est enrichie sur le plan humain et artistique qu’elle a rejoint Almaty. Elle refuse de baisser les bras et prépare dès aujourd’hui le prochain salon qui devrait avoir lieu dans deux ans, comme le prévoit le projet. Son imagination et sa lucidité, mises au service des artisanes de sa délégation, pourraient aboutir à la création commune de quelques merveilles.

P.-S.

Anne Sophie Faullimmel –novembre 2002

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