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De Lima à Dakar, un mouvement de résistance politique

samedi 30 novembre 2002, par Joëlle Palmieri

L’économie sociale et solidaire n’est pas qu’un concept. C’est une ensemble de pratiques sous-tendues par des valeurs communes : l’utilité sociale et le service du bien commun. C’est ce sur quoi s’engage le processus Dakar2005 qui vise à rendre visible ces expériences et à préparer pour 2005 les 3e rencontres de la globalisation de la solidarité. A ne pas s’y tromper, une démarche très politique.

Des initiatives de micro-finance au Bangladesh, aux cuisines collectives latino-américaines, aux tontines africaines ou aux entreprises de travailleurs autogérés au Brésil, en passant par les services de proximité et les régies de quartier en France, les coopératives sociales en Italie, les coopératives de travail associé et les sociétés anonymes de travail en Espagne, les agences de développement économique communautaire aux États-Unis et au Canada, l’économie sociale et solidaire rivalise d’innovations, de développement, de réussite. Aujourd’hui, un mouvement international vers une plus grande visibilité de l’économie sociale et solidaire est en marche. Considéré par ses créateurs comme le fer de lance de la bataille de l’emploi, du renouvellement du travail, de l’amélioration des conditions de travail et de la protection sociale, ce mouvement se veut aussi porteur d’alternatives économiques. Si la réunion de ces réseaux reste embryonnaire, hétérogène mais très diversifiée, porte des stratégies parfois divergentes et met en avant des positions souvent défensives - force est de reconnaître que le concept d’économie sociale et solidaire est difficile à " traduire " correctement pour les militants de culture anglo-saxonne [1] et que les Européens, majoritairement français, restent frileux -, elle s’affirme désormais comme une forme de résistance politique qui vise essentiellement à pousser les grandes institutions et les États à revisiter leur copie. Dotée d’une Commission internationale de liaison (Cil) des réseaux de l’économie sociale et solidaire, née lors des 2e Rencontres internationales de la globalisation de la solidarité qui se sont tenues du 9 au 12 octobre 2001, à Québec [2], cette dynamique devrait promettre de beaux jours. La Cil, composée de quatre représentants de chacun des continents, Amérique latine et Amérique du Nord, Europe, Afrique, Asie et Océanie, entend former, dans le prolongement des rencontres de Lima [ 3] et de Québec, la cheville ouvrière des 3e Rencontres internationales sur la globalisation de la solidarité, qui aura lieu à Dakar en novembre 2005. Selon Louis Favreau [4], « ces rencontres représentent une occasion de démarrage et de consolidation de réseaux Nord-Sud, la concrétisation d’un espace de dialogue interculturel ».

Des alternatives économiques éprouvées

Créées par le mouvement ouvrier au siècle dernier pour contrer l’offensive capitaliste, coopératives, mutuelles ou encore associations, loin d’être les appendices du système dominant, interviennent sur au moins trois registres : " les impératifs socio-économiques (besoins de stricte nécessité), les impératifs socioculturels (identité) et les impératifs socio-politiques (projet de société). " [5] Comme le rappellent Abdou Salam Fall [6] et Cheikh Guèye [7] dans un article récent [8], « le concept d’économie sociale et solidaire fédère un champ large dans lequel les entrepreneurs sociaux, préoccupés à survivre et s’insérer professionnellement et socialement, trouvent la jonction de leurs pratiques innovantes. Ce vocable couvre donc à la fois les acteurs de l’économie populaire et plus largement ceux du secteur informel, les acteurs de la société civile en particulier ceux impliqués dans l’entreprenariat à la base, les mutuelles, l’artisanat, les segments des mouvements sociaux développant des initiatives socio-économiques, une frange de l’économie domestique, etc. […] Cette économie laisse la place à des formes de régulation sociale et économique dans les échanges marchands et à l’innovation perpétuelle (différentes de mimétisme, et de logiques de succursales). […] Dans cette forme d’économie, l’accumulation n’a de sens que si elle produit des richesses à redistribuer et permet un deuxième type d’accumulation : celle du capital social. La reconnaissance dans le groupe d’appartenance est l’objectif final. »

Résister au néolibéralisme

A l’opposé, la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced) révèle que 60 000 sociétés multinationales, disposant de 500 000 filiales dans le monde, assurent plus du quart de la production mondiale. Côté politique, seule une quinzaine des 200 États du monde, États-Unis en tête, exercent leur hégémonie sur la gestion des secteurs les plus lucratifs. Restent quelque mille agences et organisations internationales pour la plupart rattachées à l’Onu, au sein desquelles dominent le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC.
" Ce qu’on dénonce c’est la mondialisation à la manière du Fonds monétaire international et de la Banque Mondiale, une mondialisation qui ne profite qu’aux détenteurs du capital, à une minorité d’entreprises multinationales et à la quinzaine d’États développés qui fixent les règles des échanges et contrôlent le marché à leur avantage. Il faut résister non pas à la mondialisation, mais à celle que le néolibéralisme nous impose actuellement. Résister n’est pas seulement manifester contre le néolibéralisme, mais aussi développer des alternatives. ", affirme René Lachapelle [9], à son retour du 2e forum social mondial de Porto Alegre.
Les mobilisations sociales de Seattle à Porto Alegre amplifient de fait une stratégie à deux volets : résistance politique et organisation des contre-pouvoirs, mais aussi construction d’un nouveau pôle de développement qui prône le principe de solidarité dans l’économie. Les promoteurs de la Cil - qui se rencontrent le 15 décembre prochain à Dakar - veulent que l’économie sociale et solidaire participe " à la maîtrise de l’économie mondiale, au respect et à la protection de l’environnement, à la maîtrise de la mutation de l’emploi, du travail et de la production sociale, à l’analyse et à la transformation de l’interaction entre l’ordre économique néo-libéral et l’ordre patriarcal, à la démocratisation du développement. " [11]

Une économie du rez-de-chaussée

" Le premier développement est celui d’une économie de rez-de-chaussée, une économie populaire qui transige par les systèmes locaux d’échange dans les marchés urbains élémentaires, les petites boutiques d’artisans de même que les petits ateliers de production. Tout cela forme les bases indispensables et les ressorts sans lesquels le développement à une autre échelle devient impossible. " [12] Pour cela, treize défis sont à relever qui concernent l’agriculture, la paix, les arts et culture, l’environnement, l’emploi, le commerce équitable, le transfert des savoirs, l’habitat, les politiques publiques, les services de proximité, la coopération internationale, le développement local et le financement pour le développement local. Rappelons que selon la déclaration de Lima, " l’économie solidaire s’appuie sur la coopération, le partage et l’action collective. Elle place la personne humaine au centre du développement économique et social. La solidarité en économie repose sur un projet tout à la fois économique, politique et social, qui entraîne une nouvelle manière de faire de la politique et d’établir les relations humaines sur la base du consensus et de l’agir citoyen. " Comme le soulignent Abdou Salam Fall et Cheikh Guèye, « Le défi […] est de valoriser la créativité épanouissante tout en prenant nos distances vis-à-vis du populisme faisant des pratiques du peuple, une mine sans fonds dans laquelle il suffit de puiser. » Aussi, il s’agit de développer des stratégies d’identification basées sur des valeurs communes et un " projet politique de démocratisation en partenariat avec l’État ". Ainsi, selon la Commission internationale de liaison, même si les rapports entre économie sociale et solidaire et Etats diffèrent - conflictuels au Nord, désengagement au Sud -, ils méritent d’être resserrés, ré-examinés afin de favoriser l’exercice d’une citoyenneté active. Il s’agit de faire réellement descendre la question économique dans la rue. La recette du succès : la participation des populations aux politiques de développement local, autrement dit la démocratie participative, la gestion démocratique et la maîtrise du financement, y compris la valorisation de financements non monétaires comme les banques de temps et les monnaies sociales.
Alors, le mouvement compte se doter d’outils permettant d’évaluer les besoins de façon à y répondre " dans la transparence et l’équité ". La valorisation des expériences, les stages d’intégration, le transfert des savoir-faire, comme celui des technologies, vont devoir passer à la vitesse supérieure, c’est-à-dire inclure des méthodologies participatives pour le partage, l’échange et la création de nouveaux savoirs. Cela commence, comme le fait le Gesq au Québec, par la création de forums de mobilisation sur le volet des solidarités Nord-Sud, d’information, et de formation. Cela implique inexorablement la reconnaissance, la promotion et le soutien du potentiel transformateur des expériences innovantes des femmes qui proposent un nouveau modèle d’organisation sociale et de développement.
Dernier enjeu, mais non moins essentiel, celui de travailler en temps réel à l’échelle de la planète grâce aux nouvelles technologies de l’information et des communications afin de favoriser les mises en réseaux et les mobilisations d’envergure internationale et d’imposer de nouveaux modes de gouvernance. Les bases d’un défi qui, souhaitons-le, seront discutées et portées par la Cil, lors du 1er Sommet mondial de l’Information, organisé pour la première fois de façon tripartite – Etats, privé, société civile - par l’Onu à Genève en décembre 2003 prochain.

P.-S.

Joelle Palmieri - 24/11/02

Notes

[1] Une des conclusions de la Rencontre de Québec était l’urgence d’élargir les activités aux pays de tradition anglo-saxonne, l’Amérique du Nord représentant à cet égard un défi significatif. Gérald Larose, président du Gesq et Nancy Neantam, directrice du Chantier d’économie sociale du Québec se rendent aux Etats-Unis cet automne à cet effet.

[2] Lire à ce sujet les deux déclarations, celle d’Humberto Ortiz et d’Abdou Salam Fall sur le site des rencontres internationales : www.uqah.uquebec.ca/ries2001/.

[ 3] La Conférence internationale de Lima de juillet 1997 a réuni 275 personnes, principalement des Ong et des associations, provenant de trente-deux pays autour de deux objectifs : définir le concept d’économie solidaire et sa viabilité à l’approche du prochain millénaire et établir les possibilités pour des échanges internationaux Nord-Sud. Cette première conférence a trouvé son prolongement dans celle de Québec 2001. Elle fait suite à la Conférence internationale sur l’économie sociale au Nord et au Sud tenue à Ostende en mars 1997 qui a réuni plus de 400 personnes d’une trentaine de pays, la naissance la même année de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire suite à un appel signé par 1 417 personnes provenant de 100 pays, le programme Step du Bureau international du travail (BIT) qui soutient depuis 1998 la lutte contre la pauvreté par le développement de l’économie sociale dans les pays du Sud dans le prolongement de la Conférence internationale de Copenhague sur la pauvreté (1995).

[4] Coordinateur de la Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC) de l’Université du Québec et membre de la direction du Groupe d’Économie Solidaire du Québec (GESQ).

[5] Document de travail "Résister et construire. Une autre mondialisation", sur la conjoncture internationale et proposition d’action pour une coordination internationale des réseaux d’économie sociale et solidaire, octobre 2001.

[6] Sociologue à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire, Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

[7] Géographe, Enda Prospectives Dialogues Politiques, Dakar.

[8] Derem ak ngerem : Le franc, la grâce et la reconnaissance, Les ressorts d’une économie sociale et solidaire en Afrique de l’Ouest

[9] Organisateur communautaire CLSC, Québec, in " Un autre monde est possible, le forum social mondial de Porto Alegre : un formidable amplificateur de l’action militante ".

[11] Document final des 2e Rencontres internationales sur la globalisation de la solidarité Québec, 9-12 octobre 2001, intitulé " Résister et construire ".

[12] Document de travail "Résister et construire. Une autre mondialisation", sur la conjoncture internationale et proposition d’action pour une coordination internationale des réseaux d’économie sociale et solidaire, octobre 2001

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