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Québec : Un consensus à l’arraché

jeudi 31 octobre 2002, par Dominique Foufelle

Lors de leur Assemblée générale annuelle, le 22 septembre 2002, les déléguées de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) sont parvenues à un consensus pour "décriminaliser les pratiques exercées par les prostituées et "les travailleuses du sexe"". Une position qui se situe, selon un communiqué de la FFQ, "dans le cadre de la lutte contre la violence faite aux femmes". [1]

Lors de leur Assemblée générale annuelle, le 22 septembre2002, les déléguées de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) sont parvenues à un consensus pour "décriminaliser les pratiques exercées par les prostituées et "les travailleuses du sexe" ". Une position qui se situe, selon un communiqué de la FFQ, " dans le cadre de la lutte contre la violence faite aux femmes. Après avoir adopté une vingtaine de propositions soumises par le conseil d’administration (C.A.) à la suite de la tournée provinciale de 2001, l’assemblée a confié au C.A. le soin de former un comité chargé de poursuivre la réflexion sur la nature de la prostitution : travail comme un autre ou forme d’esclavage et de violence envers les femmes.
La division des déléguées de la FFQ reste entière sur ces deux positions, ainsi que sur la criminalisation des proxénètes et des clients. L’appui d’influentes militantes de longue date, dont Françoise David, à l’utilisation de l’expression "travailleuses du sexe ", revendiquée comme " identitaire " par Stella, a permis d’inclure les deux formulations, soit celle de prostituées ET de "travailleuses du sexe", dans ce consensus obtenu à l’arraché. Et ce, en dépit de l’indécision d’une partie des participantes à l’AGA, qui ne semblaient pas avoir été préparées à une telle tournure du débat, ainsi que des fortes réticences de membres importantes de la FFQ, dont le Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS). Dans son document de travail de février 2002, le RQCALACS affirme en effet : " (...) en nommant les femmes travailleuses du sexe, nous croyons qu’on minimise la violence, la pauvreté et l’oppression qui mènent des femmes et des filles à la prostitution et les y confinent. On légitime également l’industrie du sexe comme un secteur économique au lieu de la voir comme un système d’exploitation ".

Stratégie pour un consensus : la culpabilisation


On peut s’interroger sur la façon dont ce consensus partiel a été obtenu de l’assemblée. Selon des participantes, l’atmosphère des débats aurait été fortement influencée par la stratégie de Stella, un groupe d’aide et de défense des droits des " travailleuses du sexe ", créé en 1995. Ce groupe s’est prononcé, à plusieurs reprises dans divers forums et assemblées, en faveur de la décriminalisation de tous les aspects de la prostitution, y compris pour la décriminalisation des clients et des proxénètes.
En marge de l’AGA, des déléguées ont en effet soutenu que Stella avait fait usage de stratégies qui lui seraient habituelles, cherchant à intimider celles qui ne sont pas familières avec des débats de cette nature. Dans les assemblées, les porte-parole de Stella se présenteraient en grand nombre, elles seraient mieux préparées, plus articulées et plus agressives que celles des autres groupes. Elles réussiraient ainsi à faire entendre leurs points de vue avant et parfois aux dépens de tous les autres, et même à l’imposer. En somme, elles procéderaient comme les lobbys de pression plus forts qui étouffent des points de vue, pourtant beaucoup plus représentatifs de la majorité, mais moins bien soutenus.
L’une des stratégies de Stella et de ses sympathisantes consiste, selon des participantes à l’AGA, à tenter de culpabiliser les personnes qui ont un point de vue différent du leur. Elles les accusent de mépriser les femmes dans la prostitution, de refuser de les écouter, de leur nier des droits et de les refouler en marge du mouvement des femmes. Cette façon de faire, qui se dispense d’une analyse globale et approfondie du problème de la prostitution, en déstabilise plusieurs.
Les personnes qui considèrent que la prostitution n’est pas un moyen légitime d’accéder à l’autonomie économique se voient accusées de ne rien connaître de la réalité. Stella et ses porte-parole rappellent sans cesse que se prostituer peut rapporter davantage que des emplois au salaire minimum. Elles atténuent et mettent parfois en veilleuse le fait que les proxénètes et les trafiquants de drogues prennent une large part des gains de la prostitution. Certaines semblent croire que la décriminalisation totale de la prostitution changerait cet état de choses de façon quasi-automatique. (Voir à cet égard les débats sur le réseau Netfemmes.)
Les porte-parole de ce groupe insistent, enfin, sur le soi-disant travail "social" des femmes dans la prostitution. Ces dernières connaîtraient les hommes mieux que les autres femmes, parce qu’elles recueilleraient leurs confidences, etc. Ce "travail" serait donc "nécessaire", selon Stella qui n’analyse pas, cependant, les conditions qui feraient de la prostitution une soi-disant nécessité sociale. Cette argumentation rejoint le discours traditionnel de personnes qui veulent valoriser leur statut à leurs propres yeux et à ceux d’autrui. Mais ce discours "racoleur" a des chances de rallier une partie de l’opinion, notamment les "acheteurs" potentiels et les personnes qui souhaitent faire l’économie d’une réflexion sur le rôle et les conséquences de la prostitution dans l’ensemble des problèmes de la condition féminine à travers le monde.

Formation plus que consultation


Quelque temps après son assemblée générale, la FFQ a rendu public le rapport de Françoise David, qui a présidé une tournée provinciale portant sur la prostitution, à l’automne 2001. Il s’agissait moins, selon le contenu du rapport, de consulter les membres de la FFQ sur le sujet que de les préparer à en débattre à l’assemblée générale de septembre. F. David définit ainsi son mandat : " J’ai eu le plaisir d’être embauchée par la Fédération comme contractuelle afin d’effectuer une tournée des régions pour commencer les débats sur cette question avec nos membres. Un canevas de formation a été conçu avec la précieuse collaboration de Martine David et Suzanne Biron. "
En quoi consistait précisément cette formation ? On croit comprendre qu’il s’agissait de présenter les deux tendances (n’y en a-t-il que deux ?) face à la décriminalisation de la prostitution. Le rapport énumère les questions et les réflexions des participantes, mais il ne présente pas d’analyse proprement dite, ce qui n’était peut-être pas l’objectif visé. "Une remarque revient souvent dans les évaluations anonymes, peut-on lire dans le rapport : la difficulté de retransmettre dans les groupes la formation reçue lors de la tournée. On aime beaucoup le tableau synthèse, il aide à la compréhension, mais plusieurs participantes évaluent qu’elles auront quand même une certaine difficulté à expliquer les deux tendances dans tous leurs aspects. L’animatrice conseille de s’en tenir à l’essentiel et d’axer les débats surtout sur les recommandations." Ces débats sont-ils possibles et efficaces si on ne connaît et ne peut expliquer "les deux tendances dans tous leurs aspects" ?
Une autre question plus importante se pose. Si l’objectif de ces rencontres était de préparer les membres à se former une opinion personnelle et à en débattre en toute liberté, n’aurait-il pas été préférable de confier cette responsabilité à une personne qui n’était pas identifiée à l’un ou à l’autre des deux principaux courants d’opinion sur la décriminalisation complète de la prostitution ? Avant cette tournée, Françoise David avait déjà annoncé ses couleurs en exprimant une position proche de celle du groupe Stella en faveur de la décriminalisation complète de la prostitution. Elle avait déjà elle-même posé publiquement certaines questions, dont celle attribuée dans son rapport à des participantes à la formation : "Pouvons-nous convenir que les femmes, comme les hommes, ont des pratiques sexuelles très diversifiées et qu’il n’y a pas qu’une seule vision féministe de la sexualité ?" Sans accuser l’intéressée d’avoir cherché à orienter les débats et les opinions, peut-on convenir que le fait de connaître d’avance les convictions personnelles de la présidente de la tournée, ancienne présidente de la FFQ et personnalité qui jouit d’une grande notoriété publique, comportait un certain risque de "teinter" la formation et les débats ?

Les participantes et les recommandations


La Fédération des femmes du Québec regroupe à la fois des membres individuelles et des associations. Le rapport indique le nombre de femmes rencontrées (530 au cours de 26 rencontres). N’aurait-il pas été pertinent d’indiquer de quels groupes ces femmes provenaient ? On aurait pu savoir, par exemple, si des groupes ont été mieux préparés que d’autres à participer aux débats sur les propositions du 22 septembre. Le rapport indique aussi des formations " avec des femmes des communautés culturelles (rien n’est dit cependant de la façon dont ces femmes des plus vulnérables voient les choses) ; d’autres demandes continuent d’arriver à la FFQ pour des formations. Le sujet suscite énormément d’intérêt, surtout dans les groupes autonomes de femmes. " La formation a donc débordé les seuls rangs des membres de la FFQ.
Enfin, le rapport conclut que des recommandations sont ressorties des rencontres, mais qu’elles ne sont pas d’ordre public et ne sont accessibles qu’aux membres de la Fédération des femmes du Québec. Il s’agit des recommandations débattues à l’AGA du 22 septembre. On peut alors se demander quelle était la pertinence de rendre public un rapport qui ne contient pas d’analyse et dont les conclusions n’étaient pas "d’ordre public".
On connaît au moins sur quoi portaient les propositions qui ont été adoptées le 22 septembre par la FFQ. Selon le communiqué de la FFQ, elles visent principalement : " la mise en place de services adéquats et l’affectation des sommes nécessaires pour aider les travailleuses du sexe à défendre leurs droits et les protéger ; la poursuite de la réflexion au sein des groupes féministes et la sensibilisation : former et éduquer les groupes qui interviennent auprès d’elles ; "la décriminalisation des pratiques exercées par les femmes qui font de la prostitution ou tout autre forme de travail du sexe : on sait que légalement, le fait de payer pour un service sexuel n’est pas criminel ; cependant, les policiers peuvent arrêter les travailleuses du sexe pour sollicitation dans la rue, pour avoir amené un client chez elle (sous l’accusation de tenir un maison de débauche), etc. ; "la protection des femmes victimes de trafic sexuel à l’international."

Et après ?


Le conseil d’administration de la FFQ et le mouvement des femmes ont du pain sur la planche pour les prochaines années et devront forcément établir des priorités. Il y a gros à parier que les questions de fond touchant les principaux responsables de la prostitution (clients et proxénètes) seront reportées indéfiniment. Il n’est pas difficile d’imaginer à qui profitera le plus ce statu quo entériné par la plus grande organisation des femmes au Québec. Si les choses en restent là, plusieurs pourront s’interroger sur la cohérence d’une organisation, qui mène des campagnes permanentes contre la violence faite aux femmes, mais qui hésite à s’attaquer aux racines d’une violence contre les femmes aussi flagrante, c’est-à-dire le système proxénète.

P.-S.

Élaine Audet et Micheline Carrier, octobre 2002
Paru sur le site : http://www.sisyphe.levillage.org

Notes

[1] Cet article est paru sur http://sisyphe.levillage.org, dans le cadre d’un dossier Prostitution, où sont aussi publiées les réactions qu’il a suscitées.

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