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Les tisserandes de Lodève

lundi 30 septembre 2002, par Dominique Foufelle

En France depuis des années, mais toujours exclues, des femmes berbères du Maroc ont renoué avec la tradition du tissage. Elles y ont gagné l’épanouissement personnel par la création, un regain d’attention de leurs enfants, et l’apport financier dont elles avaient besoin pour améliorer la vie de leurs familles. Secret de la réussite du projet : il est basé sur les désirs des femmes et le respect de leur façon d’être et de travailler.

Les HLM Montifort dominent Lodève, jolie petite ville du nord de l’Hérault, au pied du plateau du Larzac, jadis cossue, longtemps assoupie, que des initiatives culturelles menées par des femmes entreprenantes réveille depuis quelques années. Un site remarquable, mais des bâtiments tristes, voués à une démolition prochaine. C’est là qu’en 1998, a débuté l’aventure de l’Atelier d’Arts Textiles, dont est issue l’association Azetta Tamazight, "Tissage de chez nous".
Le Secours Populaire y avait ouvert un service d’aide aux devoirs. Des visites des mères, il ressort qu’elles aussi ont besoin de soutien. Le Secours décide la création d’un atelier de couture, et en propose la direction à Marie-Alice Le Brun, universitaire de formation, spécialiste de la littérature africaine, dont le parcours professionnel a cumulé enseignement et gestion de programmes de développement. "Très vite, je me suis aperçue qu’elles n’étaient pas à l’aise sur les machines à coudre.", raconte-t-elle. Presque toutes ces femmes sont des Berbères du sud du Maroc, en France depuis plusieurs années, une vingtaine pour certaines, mais pas "intégrées". "Leur demande était claire : elles voulaient gagner un peu d’argent, pour mettre un peu de beurre dans les épinards, pas pour elles mais pour les enfants ou pour la famille restée au Maroc. Elles voulaient travailler quelques heures par jour, pas toute la journée. Alors, on s’est assises toutes ensemble pour discuter de ce qu’on pouvait faire."

Aussitôt dit, aussitôt tissé


A la question "Qu’est-ce que vous savez faire ?", les femmes répondent le classique "Rien" de celles qu’on a conditionnées à dévaloriser elles-mêmes leurs compétences. Marie-Alice dément vigoureusement : au contraire, elles possèdent des savoir-faire précieux. L’idée d’exploiter les compétences culinaires, retenue par de nombreuses associations, est vite abandonnée : trop d’investissement pour répondre aux normes sanitaires, trop de contraintes, pour un rapport aléatoire. "Après plusieurs conversations, un consensus s’est fait sur le tissage." C’est une activité traditionnelle chez les Berbères, toutes l’ont plus ou moins pratiquée dans leur enfance.
Le mouvement est lancé. Le Secours Populaire soutient le projet (qui n’enthousiasme pourtant pas tous ses responsables locaux), mais en abandonne la gestion à Marie-Alice. Elle s’y engage à titre bénévole, avec l’objectif prioritaire de le lancer sur la voie de l’autonomie. Avec une aide modeste du Fonds d’Action Sociale, l’atelier démarre début 1999 dans un local prêté par l’office HLM, rénové et meublé par des ami-es de bonne volonté.
"Je n’avais pas pu évaluer vraiment leurs compétences, se souvient Marie-Alice, car, parlant très peu le français pour la plupart, elles avaient des difficultés à les exprimer. J’avais prévu de faire d’abord des essais sur des petites pièces, de procéder progressivement. Ça ne s’est pas du tout passé comme ça !" L’arrivée du premier métier à tisser, prêté par la mère d’une Marocaine rencontrée par hasard, qui leur cède aussi pour un prix modique des laines traditionnelles, déclenche l’enthousiasme général. Une chaîne de 4 m de long est immédiatement montée sur des bâtons plantés dans le sol, au pied des bâtiments de la cité, sous la bruine de mars, mais dans l’allégresse. Dix femmes se mettent au travail ensemble, sans préparation ; et bien que toutes ne possèdent pas la même dextérité, ça fonctionne. En novembre, un grand tapis zerbiha (point noué en laine), de 2m25 x 1m20, est achevé. Pas parfait sans doute, mais déjà très prometteur, et surtout la preuve que le projet n’était pas utopique.

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Marie-Alice a tiré les leçons de ces débuts : le groupe se gère parfaitement bien lui-même ; on ne peut ni ne doit imposer des méthodes de travail à l’occidentale. "Une tisserande française est intervenue, mais elle était trop rationnelle, trop rigide, ça n’a pas marché. Ces femmes travaillent sans plan ni projection. D’abord, parce qu’elles sont de culture orale, et analphabètes. Le dessin est élaboré au fur et à mesure." Une tisserande confirme, en désignant son front : le motif, elle l’a dans la tête. Les œuvres exposées dans l’atelier, zerbiha , henbel (tissage plat) et becharouet (bandes de tissu nouées), réalisées sur des métiers traditionnels copiés sur ceux qu’on utilise au Maroc, témoignent d’une grande créativité, qui se nourrit de la tradition, mais s’en affranchit souvent, dans des compositions audacieuses, contemporaines sans le savoir.
Toutefois, pour que l’initiative remplisse ses objectifs, il fallait une stratégie. L’atelier s’orientera vers la qualité, l’artisanat d’art - une notion totalement étrangère aux Berbères, mais la confiance étant réciproque, qu’elles admettent. "Je n’impose rien, dit Marie-Alice. Mais j’apporte certaines choses, qu’elles ne savent pas et que moi, je sais. On s’est apprivoisées les unes, les autres." Elle canalise les désirs (par exemple, réfrène une fascination pour l’acrylique, au profit des laines naturelles, une petite frustration compensée par les retrouvailles avec le plaisir des teintures artisanales), expose et fait respecter les exigences de la clientèle française. "Les tapis sont une richesse chez les Berbères. Mais on tisse pour soi. On ne vend que l’excédent. Honorer une commande, ça n’allait pas de soi." Or, des commandes, l’atelier va en avoir de plus en plus ; de soutien, d’abord, et puis apportées par sa réputation grandissante.

Objectif qualité


Après le grand tapis collectif achevé fin 1999, donc, l’année 2000 est consacrée au travail individuel, à l’expérimentation. Naturellement, une auto-sélection s’opère. Ne restent (et resteront jusqu’à aujourd’hui) que celles qui croient profondément au projet. Elles consacrent de plus en plus de temps à l’atelier, qui est aussi un lieu où on se retrouve, où on renoue avec la vie communautaire que l’enfermement dans les cellules des HLM avait détruite, où on parle, où on se débarrasse des lombalgies et autres syndromes de la dépression.
La première exposition a lieu en novembre 2000, et avec elle les premières ventes. "On a discuté ensemble de comment répartir les produits des ventes, explique Marie-Alice. Les femmes ont choisi de ne pas les mettre en commun, mais d’attribuer l’argent de chaque tapis à celle qui l’avait fait, en soustrayant un petit pourcentage pour le Secours Populaire qui permettait à l’atelier de fonctionner. Il y a eu des problèmes, certaines femmes vendant plus que d’autres. On en a rediscuté, et elles ont revoté pour la même formule. Finalement, c’est assez juste, parce qu’il y avait des femmes qui travaillaient plus que d’autres. Et ce qui se vend ne se vend pas par hasard ; c’est ce qu’il y a de plus beau. Ça a permis de s’apercevoir que travailler vite pour gagner beaucoup d’argent, ça ne marchait pas."
En 2001, l’objectif qualité se précise, le travail s’affine. Les expositions se multiplient : 11 dans l’année, dont le "clou" est "Ecritures de femmes", sous une tente traditionnelle, présence très remarquée au festival "Voix de la Méditerranée" à Lodève. Heureuse coïncidence, l’atelier est en phase avec les deux axes de développement culturel de la ville : artisanat d’art et ouverture sur le pourtour méditerranéen.

En marche vers l’autonomie


En 2002, enfin, le financement pour un chantier d’insertion arrive : 6 mois pour 5 femmes, 6 mois pour les 5 autres et, prolongation obtenue à l’arraché, 6 mois pour les 10 ensemble. Cela signifie une rentrée modeste, mais régulière d’argent pour chacune ; donc du temps pour se perfectionner sans contraintes. C’est d’ailleurs l’évidente progression de la qualité du travail qui a emporté l’accord de prolongation. Le chantier comprend aussi des cours d’alphabétisation, bien accueillis à présent que "l’énergie bouclée s’est déchaînée", et que l’expression artistique a ouvert la voie à l’expression en général.
Il ne viendrait plus à l’idée des tisserandes de prétendre qu’elles ne savent rien faire ! Comme leur propre regard, celui de la communauté sur elles a changé, en particulier celui de leurs enfants. Des grandes filles viennent à l’atelier et participe aux activités, un progrès notable par rapport au rejet des activités traditionnelles qu’elles manifestaient. Et quand les mères inspirent du respect, cela agit sur la délinquance potentielle. La transformation n’a provoqué aucune agressivité de la part des maris. "Traditionnellement, les femmes berbères sont très indépendantes", explique Zarah Zahir, très jeune femme embauchée en CES pour les tâches administratives, en France depuis l’enfance, mais à laquelle il "n’est pas encore venu à l’esprit" de demander la nationalité française. "Les hommes berbères sont plus libéraux que les Arabes. Les limites imposées viennent davantage de l’islam que de la tradition berbère."
Tant que dure le chantier, le produit des ventes est versé dans un fonds commun, qui alimente le budget de fonctionnement et les investissements en matériel. Le temps n’est plus aux appels à des dons de laine, sur lesquels l’atelier a vécu durant sa première année d’existence. De très belles laines naturelles venues du Larzac ou du Maroc remplissent le magasin des fournitures. Mais l’habitude est restée de "faire avec ce qu’il y a" et de laisser parler son imagination.
Les femmes de l’atelier ont créé l’association Azetta Tamazight. Elle doit servir de relais vers l’autonomie complète. Aussi prochainement que possible, l’atelier quittera le giron du Secours Populaire, et Marie-Alice passera le flambeau, à Zarah peut-être, pour "vivre sa vie". Quant à transformer l’association en SCOP ou en SCIC, il n’en sera sans doute jamais question. "Les statuts ne sont pas adaptés aux objectifs des femmes. Ils impliquent une trop grosse production. Ce qu’elles veulent, c’est un apport financier, pas un travail à temps plein."
Les tisserandes veulent conserver du temps pour leurs familles, et pour honorer les traditions conviviales de leur communauté. Dans l’atelier, leurs conversations sont rythmées par les coups du taska, le peigne à tasser traditionnel, leur seul outil. Sans relâcher leur attention des motifs qui s’épanouissent sur la toile, elles savourent le plaisir d’être ensemble. Une autre façon de travailler dont nous pourrions être bien avisé-es de nous inspirer.

On peut découvrir les réalisations des tisserandes :

- A l’atelier : HLM Montfort, Bât. 6, porte 11, n°101 - 34700 Lodève
Tél. : 04 67 44 42 06

- Jusqu’au 17 novembre 2002 au Musée du Textile : rue de la Rive - 81270 Labastide-Rouairoux
Tél. : 05 63 98 08 60 - Fax : 05 63 98 38 14
musee.textile@cg81.fr

- Les 30 novembre et 1er décembre 2002, dans le cadre du Salon des Artisans d’Art de Lodève

P.-S.

Dominique Foufelle - septembre 2002

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