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Lutter contre le sida : un enjeu de changement social ?

mercredi 4 septembre 2002, par Joëlle Palmieri

La lutte contre le sida ne s’arrête ni à la prévention, ni au soutien psychologique, ni même aux soins. Elle entraîne un changement social irréversible. En Afrique du Sud, où une personne sur dix est séropositive, de nombreuses petites organisations, un peu partout dans le pays, entendent conjurer le sort en formant les malades – et en particulier les femmes - à leur autodétermination. Un pari qui semble porter ses fruits, en atteste l’expérience de l’Acct, Ong au centre de Soweto.

L’Acct (Aids counselling care and training), petite Ong implantée dans l’hôpital “ Chris Hani Baragwanath Hospital ” à Soweto, annonce d’emblée la couleur : “ Change for the better ”, changement pour le meilleur. Cette organisation offre soutiens psychologiques, soins aux séropositifs – essentiellement des femmes - et aux communautés “ affectées ”, afin de les encourager à améliorer la qualité de leur vie. Créée en 1992, transformée en Ong en 1995, cette initiative, portée par des femmes, trouve ses origines dans le mouvement anti-apartheid, alors soutenu par l’Anc. Glen Mabuza, une forte personnalité, actuelle directrice du centre, entrée dans l’organisation en 1995 après une carrière dans le domaine caritatif en tant qu’infirmière, est formelle : “ Ces femmes dépendent des hommes. Elles doivent se réapproprier leur identité ! ”, l’objectif principal étant de sortir les malades de leur situation de discrimination.

Une autre vision de l’autonomie


La principale activité de l’Ong est le soutien psychologique aux séropositifs. Organisées autour de groupes de soutien, ces séances accueillent pendant une heure ou plus des femmes afin qu’elles recouvrent leur dignité. Parmi les autres activités proposées, un atelier de fabrication de nappes et serviettes de table, un autre de production de bols en pâte à papier, et le travail des perles : bracelets, rubans, pin’s. Chaque pin’s ou boutonnière anti-sida est vendu 10 rands (1 euro). 5 reviennent à la femme qui l’a fabriqué. Par ailleurs, ses frais de transport jusqu’à l’Ong lui sont payés. Le centre reçoit également une fois par semaine des femmes enceintes, atteintes ou non par le virus, et leur offre un repas. Ces femmes sont, à cette occasion, invitées à écrire des éléments quotidiens de leur vie, de leur grossesse, puis du bébé, dans la perspective que l’enfant qui va grandir ait accès à l’histoire de sa mère et à la sienne. Chaque bout de papier, sur lequel elles griffonnent leur vie, est déposé dans une boîte qui devient un bien collectif (les “ memory box ”). L’Acct propose également des soins – l’Ong est à l’intérieur de l’hôpital et en lien étroit avec des centres de distribution de médicaments, des comptoirs de distribution gratuite ou à bas prix de lait lyophilisé (vendu par Nestlé) et de farine de maïs nutritive (production locale), une clinique privée spécialisée dans la recherche contre le sida - et surtout leur fait passer leur test Hiv. Ainsi l’organisation reçoit environ 90 personnes par semaine. Très mal financée par le gouvernement, qui ne reconnaît pas le sida comme une urgence, n’est absolument pas favorable à des politiques de soin comme la tri-thérapie ou la névapirine et préfère tabler sur l’assistanat, vivant essentiellement sur les subsides de l’Australie, l’Acct accueille aujourd’hui des hommes, associés à ce processus de soutien, d’assistance sociale (aides pour les formalités administratives, recherche de ressources financières), de prévention (distribution gratuite de préservatifs), de soin, de formation. Mais les séances sont toujours séparées, les femmes ayant en commun la responsabilité spécifique de la transmission du virus aux générations futures.

Les femmes, au centre du changement social

De fait, dans ce mouvement de lutte contre le sida, la place de femmes est fondamentale, à la fois parce qu’elles sont facteurs de transmission du virus mais aussi parce qu’elles vivent dans la soumission au mari, infecté. Le principal objectif de l’Acct est donc de donner à ces femmes les moyens de leur autonomie. Comme le dit Tsepiso Mahliva, responsqble de progrqmme arrivée en 1998, “ La lutte contre le sida implique une prise de conscience par les femmes de la nécessité de sortir de la domination masculine ”. En outre, ce mouvement a, en quelque sorte, pris le relais de la lutte contre la politique d’apartheid. Avant 1994, la dépendance aux Blancs était une loi incontournable. Obtenir un travail dépendait du bon vouloir des Blancs. Aujourd’hui, il n’est plus question de résumer les moyens d’émancipation à l’obtention d’un emploi. Non seulement cela n’a pas de sens, 40% de chômage dans le pays, mais surtout ça n’a plus lieu d’être. “ Tant que la question de la propriété est au centre du système, rien ne peut changer ”, affirme Glen Mabuza. Sur le chemin de leur indépendance, les Noirs pauvres mettent en oeuvre d’autres stratégies que celles de l’accès au marché du travail. Cela passe par l’affirmation de leur identité et la remise en cause intégrale des politiques gouvernementales, basées sur de nouvelles formes de domination et d’exclusion. Alors certes, au moment du Sommet de la Terre, il est de bon ton d’aborder le concept de développement durable, “ mais combien de personnes sont concernées, voire comprennent ? De quelle durabilité parlons-nous quand les gens meurent ?”, interroge Glen Mabuza. Et d’ajouter : “ le seul chemin vers un développement passe par l’appropriation et le contrôle des politiques de développement par la population ”.

P.-S.

Joelle Palmieri - 30 août 2002

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