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Suède, des hommes sous contrôle

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

>Par Pascale Castro-Belloc

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En Suède, depuis janvier 1999, les hommes sont soumis à une véritable camisole législative. Elle vise à supprimer les violences faites aux femmes, de la violation de leur intégrité à la prostitution.

Messieurs, ceinture ! Telle est la menace que fait peser sur vous la Suède, qui s’est transformée en un grand laboratoire expérimental, spécialisé dans le traitement de la violence masculine. Sommés de se civiliser et de maîtriser leurs pulsions agressives envers les femmes et interdits d’avoir recours à la prostitution, les Suédois sont mis sous contrôle.
C’est une première dans l’histoire de l’humanité puisque depuis l’ère du mammouth, force musculaire, virilité et honneur se confondent. Dans ce pays, aujourd’hui peuplé de 9 millions d’habitants, la civilisation a vu le jour en1864, quand les maris ont perdu le droit légal de battre leurs femmes. Devenu le pays où l’égalité entre les sexes semble la mieux partagée, autant de ministres hommes que de ministres femmes, son gouvernement se retrouve contraint à lutter contre les violences domestiques qui n’ont cessé d’augmenter. Mme Ingegerd Sahlström, secrétaire d’Etat pour l’Egalité, considère ce fléau comme étant « l’exemple le plus extrême du déséquilibre dans les relations de pouvoir entre les hommes et les femmes. » Ainsi, dès juillet 1998, la première partie d’un ensemble de lois, « kvinnofrid »(la paix des femmes), a vu le jour. Elle traite spécifiquement de cette question, la nommant, la réglementant et la rendant visible. En janvier 1999, la seconde partie de la loi est entrée en application. Elle traite de la prostitution.

Pas à vendre

Une ère nouvelle s’est ouverte, celle de « l’interdiction d’achats de services sexuels. » , sous peine d’amendes voire d’un emprisonnement de 6 mois, tandis que les Pays-Bas légalisent la prostitution et en sont félicités par Mme Bunmi Makinwa, responsable du programme Unaids (Nations Unies, qui déclare qu’« une politique ouverte dans le domaine de la prostitution est un exemple pour le reste du monde dans la lutte contre le sida ».
Il faut préciser que les relations hommes-femmes en Suède sont différentes de celles que nous connaissons en France. Des « cliniques de la jeunesse » permettent aux filles et garçons de consulter médecins, gynécologues, psychologues. La contraception est gratuite pour les filles jusqu’à l’âge de 23 ans ainsi que les avortements. Tous ces centres distribuent gratuitement des préservatifs. Les choses se passent facilement, sans culpabilité. « Dans les collèges », raconte Félicia Lann, une Suédoise qui vit à Paris, « vous n’entendez pas comme ici, des moqueries parce qu’un tel fréquente une telle, non, c’est totalement naturel » « Jamais à Stockholm un garçon ne se permettrait de faire un clin d’oeil à une fille dans la rue, sous peine de passer pour quelqu’un de totalement dérangé » Pourtant, quand vous demandez à de jeunes Suédois s’ils fréquentent des prostituées, ils considèrent que cette solution est celle de la dernière chance, pour un homme qui après 30 ans de vie conjugale, a besoin de se changer les idées.
Jusqu’alors, Stockholm comptait 1500 prostituées dont 600 dans la rue, souvent toxicomanes. L’interdiction de la prostitution a engendré, depuis le Nouvel An, l’apparition de petites annonces offrant des services nouveaux. Les autoroutes du cyberespace semblent se substituer au boulevard de Stockholm et les taxis suédois se convertir en maison de passe. Des parlementaires se sont insurgées contre cette pratique en promettant une grande sévérité à leur encontre. Mais, les prendre en flagrant délit s’avère compliqué. En effet, jusqu’à aujourd’hui, un seul homme a été jugé et emprisonné. La presse locale relate aussi l’histoire d’un suspect. Interrogé par la police, encore en état d’ébriété, il reconnaît son intention de « se payer » une prostituée. Le lendemain, conseillé par son avocat, il dit avoir simplement voulu parler à une femme. Devant la difficulté à faire appliquer cette loi, la police a été dotée de nouveaux moyens. Son budget a augmenté de 10 millions de couronnes (une couronne équivaut à environ 70 centimes) depuis le début de 1999, pour l’achat d’ordinateurs portables, de lunettes à infra-rouges, de voitures banalisées et pour la pose de nombreuses caméras dans les rues. Les commissariats de police deviennent ainsi des centres stratégiques incontournables. Les téléphones portables fournis aux femmes menacées y sont reliés et des systèmes de surveillance électroniques pour les hommes récidivistes sont à l’étude.

Violence conjugale, un crime

Mises en place dès juillet dernier, les premières mesures prises à l’encontre des violences conjugales, mettent l’accent sur leur caractère non privé. Un homme agressif envers sa compagne encourt des peines sévères même si celle-ci n’a pas porté plainte. Il suffit qu’un proche, voisin ou autre, aille raconter à la police ce qu’il voit ou entend, et une enquête sera ouverte. Dénoncer toute pratique mettant en cause l’intégrité physique et psychique d’une femme (et d’un enfant) est un devoir, ne pas le faire, tombe sous le coup de la loi, c’est un crime.
Le Code Pénal suédois s’enrichit d’un autre délit appelé « grossière violation de l’intégrité de la femme » punissant d’un emprisonnement pouvant aller de 6 mois à 6 ans, un homme coupable de violences envers sa femme et dont le caractère répétitif altère sa propre estime et la confiance que celle-ci peut avoir en elle-même.
Toute contrainte sexuelle est dorénavant considérée comme un viol (qui ne se réduit donc plus à la seule notion de pénétration) et par là, passible de prison. Les peines encourues pour les mutilations génitales sont aggravées et dans la loi, le mot « mutilation génitale » remplace celui de « circoncision. » D’ailleurs, tout un travail sémantique sur la formulation du Code Pénal destiné à changer en profondeur l’esprit des législateurs et des Suédois, consiste à y rendre visibles et les hommes et les femmes en employant le sa et le son, le il et le elle, à la place du ils qui neutralise le féminin.
Les mesures concernant le harcèlement sexuel au travail, renforcées, exposent l’employeur à de lourdes amendes s’il ne met pas en place dans son entreprise des groupes de paroles sur le sujet. Des médiateurs (les Ombüdsman) pour l’Egalité des chances veillaient déjà depuis 1980 aux non-disparités de salaires et d’embauches. Ils sont tenus d’être encore plus attentifs qu’auparavant à la question sexuelle sur les lieux de travail.
Si la répression semble importante, elle s’accompagne d’un volet pédagogique. Un budget spécial est alloué à la formation spécifique des catégories professionnelles confrontées à la violence masculine. Par ailleurs, les étudiants en médecine, droit, police, psychologie, service social, suivront un enseignement traitant de la question du genre. Les statistiques seront systématiquement sexuées et les équipes de recherche renforcées, pour mieux comprendre le fonctionnement psychique des hommes violents envers les femmes.

Les hommes se prennent en charge

Des hommes ont créé plusieurs associations et des centres de crises, pour aider les hommes à gérer leur violence envers leurs compagnes. Une revue spéciale vient de paraître, « Super papa », qui veut rassurer les pères peu sûrs d’eux-mêmes et en perte de repères.
Notons que « Kvinnofrid » naît dans un pays où une grande attention est portée aux enfants. L’initiation à la non-violence commence dès le tout jeune âge. La loi suédoise interdit aux parents de donner une claque à leurs enfants et de les humilier. A l’école, une politique de l’égalité des chances entre les sexes est mise en place depuis 1995. Les garçons et les filles participent obligatoirement aux cours de travaux ménagers, de travail du bois et du métal.
Cette nouvelle législation suédoise permet de poser les bases d’une nouvelle société. Alors rêvons, peut-être qu’en éradiquant les violences domestiques, la guerre aussi disparaîtra....

L’état de la violence en Suède

Les Suédoises sont nombreuses à être maltraitées. Les violences domestiques perpétrées par un proche (mari, ami, concubin) sont les plus courantes. En 1997, 12 500 femmes environ, subissent des agressions chez elles contre 6 000 qui les endurent à l’extérieur. La pratique augmente de façon régulière, puisqu’en 1990 les chiffres étaient respectivement de 9 200 et de 2 700. 80% d’entre elles ont également été violées par leur tortionnaire. Chaque année, 32 à 50 Suédoises sont battues à mort.

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