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Les jeunes Malgaches, proies du tourisme sexuel

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

Par Hélène Peronny

Avec le développement du tourisme, la pauvreté grandissante et l’absence de moyens policiers, Madagascar devient une destination touristique sexuelle de plus en plus recherchée. Les Européens y viennent pour les jeunes filles, mais aussi pour les petits garçons...


Nous sommes au bar d’un grand hôtel d’Antananarivo. Depuis près d’une heure, une jeune fille attend, en sirotant vaguement un jus d’orange. Un vazaha (ndlr : un étranger, par extension un Blanc), s’installe à ses côtés. Trouver un client n’aura pas été bien long... Face à eux, un autre couple, déjà formé, discute. La jeune fille malgache, bardée de bijoux, a tout au plus 17 ans. Son partenaire européen en affiche au moins 70... Des scènes comme celles-ci ne sont pas rares à Madagascar. L’île rouge a la réputation auprès des touristes et des coopérants d’être "un endroit facile" pour trouver des filles. Quant aux jeunes filles malgaches, elles n’ont souvent qu’un but : épouser un Blanc. "Se marier avec un vazaha, c’est la vie sauvée", disent-elles.
"La principale cause de la prostitution dans l’île, c’est la pauvreté. Les filles feraient n’importe quoi pour sortir de la misère", explique Jean Tsaboto, auteur pour le ministère du Tourisme, d’une étude sur le tourisme sexuel à Madagascar. "Dans les années 80, la misère était tellement criante ici que les filles ont pris l’habitude de se prostituer pour une savonnette. Aujourd’hui, la prostitution reste essentiellement alimentaire. Les filles se prostituent pour faire vivre la famille", ajoute le commissaire Marc Girardot, du service français de Coopération policière internationale. Fouloulouna se prostitue depuis trois ans dans la capitale pour survivre après son divorce. "C’est tout ce que je peux faire. Je rêve tous les jours du moment où j’arrêterai..."
La prostitution touche essentiellement la capitale et les grandes villes touristiques. En quelques années, Nosy Be, le Saint Tropez local, s’est taillée une réputation internationale de destination touristique sexuelle. "Les filles se déplacent de Diégo, dans le nord, à Tana, la capitale. Puis elles vont de Nosy Be à Tuléar, etc. Les clients veulent des nouvelles têtes", explique Kathy Sabatier, une ancienne prostituée qui dirige aujourd’hui l’association Kintana, qui aide à la réinsertion des prostituées malgaches. Les clients sont essentiellement français, italiens, allemands, belges et anglo-saxons. Ils apprécient les tarifs (entre 50 et 300 francs français la nuit) et la docilité des filles : "Contrairement aux femmes européennes, elles exécutent tout ce qu’on leur demande. C’est pourquoi on les aime", racontait récemment l’un d’eux au journal malgache New Magazine...

Des filles de plus en plus jeunes

Certains touristes ou coopérants sont plus discrets. Ils se mettent en couple avec des lycéennes qui leur servent de guides ou d’interprètes le temps de leur séjour et à coups de petits cadeaux, disposant ainsi d’une prostituée à bon compte. "Les touristes réclament des filles de plus en plus jeunes, ce qui favorise une prostitution occasionnelle", constate la journaliste Pela Ravalitera, qui a participé à l’enquête menée par l’Association des femmes journalistes malgaches (Afjm), sur la prostitution des jeunes filles.
La prostitution se fait généralement avec l’accord, voire à la demande des parents. "Dans certains cas, plus nombreux qu’on ne le pense, la mère de famille se substitue au proxénète en considérant ses filles, puis ses petites filles, comme un capital. Elle les envoie se prostituer à 10 ou 13 ans. Si elles tombent enceintes, elles les empêche d’avorter, car ’c’est peut être encore une fille’...", raconte la journaliste Odile Ralisy, de l’Afjm. "La prostitution infantile est protégée par la loi du silence. Les parents poussent leurs enfants à trouver des touristes qui les mettront à l’abri du besoin", ajoute Jean Tsaboto. "Il y a moins d’un an, le préfet a voulu interdire l’entrée des boîtes de nuit aux mineures à Morondava. Les parents s’y sont opposés !", raconte Mathieu Faujas, consultant pour Ecpat, un organisme international de lutte contre le tourisme sexuel.
Il n’y a pas que la misère qui pousse les jeunes filles à se prostituer. Certaines pratiques culturelles, comme le "libertinage traditionnel" encouragent aussi la prostitution. "Il existe une grande liberté sexuelle à Madagascar. Dans certaines régions, par exemple, quand elle se sent prête à avoir des relations sexuelles, l’adolescente demande à ses parents de lui construire une case à part pour qu’elle puisse recevoir ses amants. Mais en contrepartie, les parents, qui la considèrent autonome, lui coupent les vivres. L’adolescente entre alors dans une spirale où, pour assumer son autonomie, elle doit se faire payer par ses amis, qu’on appelle ici ses camarades", explique Jean Tsaboto.
Chez certaines ethnies, les filles ont leur premier rapport sexuel à l’âge de 9 ans... Lorsqu’elles tombent enceintes, elles arrêtent leurs études et se prostituent pour vivre. Une autre pratique culturelle à risques consiste à offrir une adolescente aux personnages influents ou parfois même aux touristes qui visitent un village. "Tôt ou tard, ces filles deviennent des prostituées", constate la journaliste Pela Ravalitera.

Les parents complices

"Pour enrayer la prostitution, il faudrait que les filles puissent trouver du travail", explique Jean Tsaboto. "Mais, se demande le commissaire Girardot, comment resocialiser par le travail une fille qui gagne 1,8 million par mois (1800 FF), alors que le Smic ici est à 140 000 francs malgaches (140 FF)...". "Il faudrait plutôt donner plus de moyens à la police. Je n’ai que 27 personnes dans mon service, et même pas une machine à écrire...", se plaint la commissaire Florence Ralainaivo, chef de la brigade des moeurs et des mineurs. Quels que soient les moyens, il faudra d’abord contourner un obstacle majeur : la complicité des parents. "Beaucoup d’affaires ne sont pas traitées par nos services parce que les familles préfèrent négocier avec le suspect", soupire Marc Girardot.
Le manque de contrôle policier, l’augmentation de touristes et la pauvreté grandissante ont une autre conséquence : la pédophilie. "Les pédophiles viennent ici parce qu’ils ont peur d’être poursuivis en Europe. Nous savons qu’il y en a, mais nous n’en avons jamais appréhendé aucun", confirme la commissaire Ralainaivo. "On trouve de plus en plus de jeunes garçons et d’adolescents des rues qui se prostituent. Il y a de plus en plus de demande de la part des touristes", constate la présidente de l’association Kintana. "Pour l’instant, le réseau n’est pas trop structuré, mais il pourrait devenir beaucoup plus important si la mafia chinoise s’en mêle", redoute le commissaire Girardot.
L’an passé, le gouvernement a amendé le code pénal pour renforcer les sanctions en cas d’agression sexuelle contre un mineur. Les peines d’emprisonnement sont maintenant de 5 à 10 ans et les amendes de 10 à 50 millions de francs malgaches. "Des personnages influents seraient impliqués, d’où une certaine forme de protection", explique Mathieu Faujas, qui a enquêté pendant un mois et demi à Tana, Nosy Be et Morondava.
Quoi qu’il en soit, le spectacle des vieux Européens avec les jeunes filles malgaches choque plus d’un visiteur. "Nous recevons énormément d’appels de touristes qui rentrent de Madagascar et qui nous demandent d’intervenir", explique Karine Pidery, du siège de l’association Ecpat à Paris. Madagascar rêve de devenir une grande destination touristique pour sortir de la pauvreté. Le défi, pour l’île rouge, signataire de la déclaration de Manille contre l’exploitation des enfants, va maintenant être de concilier enjeux économiques et moraux.

Hélène Peronny
Syfia-Madagascar


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