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Les Mousso, indispensables vendeuses a la sauvette

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

par Maimouna Traore Dezoumbei

Vendeuses à la sauvette de produits alimentaires souvent issus de la contrebande, les Mousso approvisionnent les quartiers pauvres de N’Djamena, malgré les incessantes tracasseries des hommes en uniforme.


Le soleil est au zénith à N’Djamena. Devant le palais présidentiel, des hommes en tenue vont et viennent. Une vieille femme et cinq enfants longent les grilles. Un bâton a la main, le front en sueur, la femme marche péniblement, comme gênée par son embonpoint. En fait, sous son pagne, elle dissimule plusieurs sacs de sucre de 2 kg dont elle a entouré sa taille.
Cette vieille est une Mousso, ce qui en langue locale Ngambaye signifie "je tombe, je me lève. Parce que tous les matins en sortant de chez elles, les Mousso n’ont rien. A leur arrivée au marché, les commercants leur donnent à vendre à la sauvette des denrées alimentaires souvent entrées en fraude dans le pays. En fin de journée, elles remettent le capital et gardent les bénéfices.
Ces produits, elles les revendent près des marchés et dans les quartiers péripheriques, moins cher que les boutiques. Ainsi, sur le sucre, il y a un écart de 25 F cfa par kilo entre leur prix et le prix habituel. Le sucre qu’elles revendent entre, en effet, en contrebande, du Cameroun.
Nepitimbaye Ester, vendeuse de sucre, de thé, de lait, de kinkeliba (tisane locale) etc., précise : "Le sac de 50 kg coûte chez le commerçant grossiste 25 000 F cfa, alors qu’avec le fraudeur je le paye a 22 500 F cfa. Là, je fais assez de bénéfices."
A longueur de journée, ces femmes sont traquées par les hommes en uniforme dans les rues de N’Djamena. Si en passant devant les gardes du palais, la vieille Mousso se sent si mal à l’aise, si elle a la peur au ventre, c’est parce qu’aujourd’hui elle transporte du sucre de contrebande. Lourdement chargée, elle s’arrête par moments pour souffler un peu, ainsi que ses petits enfants qui portent sur la tête 3 ou 4 sacs de sucre bien emballés. Elle profite de ces pauses pour s’assurer qu’il n’y a pas d’agents de la lutte anti-fraude dans les parages. Toute la journée, elle va ainsi parcourir la ville pour écouler sa marchandise cachée sous son pagne avant de rentrer chez elle dans le nord de N’Djamena. Un travail risqué dont cette femme analphabète, comme la plupart des Mousso, ne mesure pas tous les risques. Elle sait seulement que si aujourd’hui elle réussit a passer entre les mailles du filet de la brigade anti-fraude du palais, demain tout son sucre peut lui être confisqué.
L’ennemi n°1 de ces femmes, qui font plus de la moitié du commerce informel des denrées alimentaires, c’est le douanier ou le supposé douanier. Car, à N’Djamena, surtout aux abords des marches, tout le monde devient douanier. Du militaire le moins gradé au soldat de la garde nationale chargé de la lutte contre la fraude. "Même quand on veut entrer dans la légalité ça ne marche pas. On vous taxe trop et vos marchandises sont enlevées et confisquées", dénonce avec véhémence Fatime Mahamat, vendeuse au marché de Dembe depuis bientôt trois ans.
Pourtant, elles sont nombreuses ces femmes démunies qui marchent à longueur de temps, avec leurs marchandises, pour gagner quelques sous afin de nourrir leur famille. C’est le cas d’Amina, mère de quatre enfants dont le mari, maçon, n’a pas plus de deux chantiers par mois. "Je sors tres tôt le matin, explique-t-elle, pour rentrer à la maison tard dans l’après-midi. Avec le peu que je gagne, on est sûr de dormir le ventre plein." Pour venir en aide à leurs parents, les petites Tchadiennes s’y mettent aussi. Zara, 12 ans rapporte chaque soir 2000 a 3000 F cfa. "Pourtant, je n’avais même pas un rond en sortant de la maison ce matin", dit-elle d’un air malicieux.
Au Tchad, ces vendeuses illégales règlent bien des problèmes, surtout dans les quartiers pauvres, où elles assurent efficacement la distribution de sucre, de mil, de riz... Elles accordent même de petits crédits et sont membres d’associations d’entraide dans les quartiers. Les Tchadiens, buveurs de thé, de jus d’oseille, de kinkeliba consomment beaucoup de sucre. Sans les Mousso que deviendraient-ils ?
(source : SYFIA - Tous droits réservés)

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