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Africaines sans frontières

lundi 8 avril 2002, par Dominique Foufelle

Damarys Maa est présidente et fondatrice de l’association loi 1901 IFAFE, Initiatives de Femmes Africaines en France et en Europe. Elle nous présente les objectifs et activités de son organisation.

Les Pénélopes : Comment et pourquoi est née l’association IFAFE ?
Damarys Maa : J’ai créé l’association IFAFE en 1993 avec des amies, qui n’étaient d’ailleurs pas toutes africaines, afin de proposer une autre image de la femme africaine en France et en Europe. Les femmes africaines souffrent du cliché qui veut qu’elles soient accompagnées d’une innombrable marmaille pendue à leurs basques, épouses d’un mari polygame… Nous sommes venues en France pour faire nos études, nous avons les mêmes couleurs de diplôme que les Françaises, nous avons fréquenté les mêmes écoles et pourtant nous n’obtenons pas les mêmes emplois. Avec IFAFE, notre but n’est pas de ressasser nos misères mais d’aider les femmes : elles ont un rôle à jouer, ce sont des citoyennes à part entière.
Notre association n’est pas une association de quartier, de cité, elle s’est créée par affinités : certaines d’entre nous viennent de Lyon, de Rouen… Au début l’association était nationale, ce qui était problématique : il a fallu que nous comprenions le fonctionnement de l’administration française pour nous organiser en fédération afin d’intégrer cette dimension nationale. Onze associations ont adhéré à la fédération, venant de Rouen, de Lyon, d’Arcueil, de Bagneux etc. Nous pensons que les femmes africaines doivent être responsables de cette fédération afin qu’elles apprennent à gérer une activité. L’association est ouverte aux femmes non-africaines mais ce sont les Africaines qui doivent apprendre à gérer cette entreprise. En ce qui me concerne, j’ai rencontré beaucoup d’obstacles après la fin de mes études et c’est pourquoi je veux inciter les femmes à créer des activités et à en être les responsables. En commençant par IFAFE, elles démarrent par une activité associative, quitte à plus tard continuer avec une activité professionnelle.

Pénélopes : Comment travaillez-vous ?
Damarys Maa : La fédération coordonne et accompagne les initiatives locales mais leur laisse une entière liberté. Elle leur donne de l’information pour mieux se gérer. Nous travaillons à un niveau national mais également à un niveau européen suite à une rencontre à Londres en 1992 avec d’autres femmes mobilisées pour la promotion des femmes africaines. Cette rencontre à Londres a donné lieu à la création d’un réseau : Black Women in Europe Network (BWEN), dont nous assurons la vice-présidence. Ce réseau a même été ouvert à la Suisse qui ne fait pas partie de l’Union Européenne mais qui nous avait sollicitées. Notre but est d’échanger nos expériences du travail associatif à l’échelle des Etats membres.

Pénélopes : Comment êtes-vous en lien les unes avec les autres ?
Damarys Maa : L’informatique et les nouvelles technologies de la communication nous aident beaucoup. Par ailleurs nous nous réunissons en Assemblée Générale une fois par an dans un des Etats membres. Nous avons des sœurs très éloignées, qui sont même venues des Etats-Unis, comme Angela Davis, invitée à l’AG du BWEN de 1995. Nous avons tenu nos assemblées générales en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et même en Tunisie : nous n’avons pas oublié les populations que nous avons laissées derrière nous.

Pénélopes : Faites-vous du lobbying au niveau européen ?
Damarys Maa : Egalement, oui. Il faut considérer le racisme sous un angle global : c’est un problème à résoudre au niveau européen. En fait, nous faisons le point sur ces questions dans les AG et nous adressons nos doléances à Bruxelles, mais nous ne sommes pas toujours entendues. En 1997 par exemple, année que l’Union Européenne avait consacrée " Année de la lutte contre le racisme ", personne n’a contacté les associations s’occupant de ces problèmes à notre instar. Seules les très grandes associations connues ont obtenu des fonds. Nous avons d’ailleurs récemment dénoncé cette situation lors de la Marche Mondiale des Femmes à Bruxelles.

Pénélopes : Que pensez-vous des débats sur le droit de vote pour les immigrés ?
Damarys Maa : Il faut que les femmes participent à tout le quotidien ! Elles apportent énormément à la France sur les plans économique et culturel. Les femmes africaines entreprennent beaucoup ici, que ce soit dans les commerces, dans les restaurants ou encore ailleurs. On les oublie trop. Il y a des médecins, des chefs d’entreprise… A partir du moment où l’on paie les impôts locaux, où l’on participe à la vie quotidienne, nous sommes des citoyens et des citoyennes à part entière, nous devons pouvoir nous exprimer. IFAFE est d’ailleurs membre du Collectif National SOS-Droit de vote. Par ailleurs d’autres pays européens avec lesquels nous collaborons ont donné ce droit de vote aux immigrés. Pourtant la France est le pays des droits de l’homme, elle traîne les pieds, ça fait mal aux tripes !

Pénélopes : Pourquoi d’après vous ces résistances de la France ?
Damarys Maa : Je ne sais pas. En tout cas une chose est sûre c’est qu’il y aura de plus en plus d’immigrés : sur place en Afrique il n’y a plus rien ! Avec l’arrivée de l’euro, ce sera encore pire car le CFA sera encore plus dévalué. De plus en plus d’immigrés vont arriver.

Pénélopes : Quelles sont vos relations avec les Africaines du continent ?
Damarys Maa : Elles n’ont heureusement pas baissé les bras, elles sont toujours dans les champs, sur les marchés… Depuis la dévaluation du CFA, leurs maris sont beaucoup moins bien payés dans les bureaux, ce sont elles qui trouvent de quoi assurer la subsistance de la famille : toute la famille s’accroche à la femme, il n’y a plus d’hôpitaux pour les personnes âgées, ce sont elles qui s’en occupent…
Nous ne pouvons pas oublier nos sœurs ! Il leur manque des ordinateurs, des moyens techniques. Nous les aidons à se structurer et à légaliser leurs associations, la tontine africaine c’est fantastique mais ça ne suffit pas : à la fin de l’année elles cassent la caisse et partagent les gains, alors qu’il faudrait qu’elles aient un projet pour partager ces gains, pour investir ! Elles ne sont pas organisées, ou plutôt elles sont organisées à l’africaine ce qui est très bien, mais pour que nous puissions les aider, il faut qu’elles se légalisent, c’est indispensable pour notre intervention. Prenons l’exemple de la restauration : si des femmes veulent s’organiser pour faire de la restauration dans une commune, nous pouvons faire de la récupération pour elles. En France, dès que quelque chose ne fonctionne plus (une cuisinière, un frigo…), c’est bon pour la poubelle : nous, nous collectons tout cela et nous l’envoyons en Afrique où c’est réparé et réutilisé. Tout ce qu’il faut c’est qu’elles aient des projets précis : pourquoi pas une laverie par exemple ? Nous collecterions ici les machines pour les leur envoyer…

Pénélopes : Le problème là-bas est double : c’est un problème de formation (gestion, alphabétisation), mais également d’écoulement des marchandises une fois qu’elles se sont organisées. Vous êtes-vous intéressée aux réseaux de commerce équitable ?
Damarys Maa : En ce qui concerne la formation nous les aidons : nous leur apprenons à présenter des projets aptes à être acceptés par l’administration française. Ensuite, en ce qui concerne l’écoulement, je pense que si la question se pose c’est que le projet a mal été conçu : un projet doit tenir d’un bout à l’autre, le problème de l’écoulement doit dès le début être intégré dans le projet. Quand dans les villages africains les femmes récoltent le manioc et qu’elles vont en ville pour l’écouler, elles savent à l’avance qui va le leur acheter, elles connaissent les grossistes, elles ne partent pas à l’aventure ! Si leurs projets nécessitent par exemple l’achat d’un camion quand elles sont dans une zone enclavée, nous pouvons aider, en cherchant des partenaires qui pourraient accepter de financer l’achat d’un camion neuf ou d’occasion.

Pénélopes : Le marché local est-il suffisant ? En ce qui concerne le poisson salé séché dont les Africaines détiennent le savoir-faire, on se rend compte qu’il n’y a pas vraiment d’exportation…
Damarys Maa : C’est parce qu’elles n’ont pas la formation nécessaire pour se structurer à la dimension de l’exportation. Il faut d’abord que tout soit parfait au niveau local, et c’est seulement après que l’on peut tenter l’exportation. Nous consommons de plus en plus de produits d’Afrique, mais ce réseau est tenu par les Asiatiques… Tant que ces femmes ne savent pas s’organiser localement, elles ne pourront pas exporter. Même au Cameroun où l’on fournit la moitié de la production au Gabon, les femmes ne sont pas suffisamment bien organisées, elles ont besoin de formation. En ce qui concerne IFAFE, nous ne pouvons pas assurer tous les besoins en formation, nous allons nous associer avec le réseau Nord-Sud et nous cherchons des partenariats avec les organisations internationales qui travaillent ici.

Pénélopes : Ces organisations internationales ont-elles conscience de l’apport des femmes ?
Damarys Maa : J’ai bien peur que cela se passe comme pour la société civile : des clichés toujours et encore. Je suis persuadée qu’elles ne sont pas au courant du fait que nous ayons des savoir-faire. Beaucoup d’organisations africaines ont réussi sans formation, qu’est-ce que cela serait si elles étaient formées ! Quand les organisations internationales vont en Afrique c’est toujours la grande surprise, si on y allait ensemble ça serait mieux.

Pénélopes. : Rencontrez-vous des difficultés interethniques ?
Damarys Maa : Nous avons dit que nous étions des "femmes africaines" justement pour éviter ce problème et pour que chacune d’entre nous puisse nous apprendre son pays. Nous apprenons à échanger, chaque femme peut nous parler des difficultés spécifiques de son pays.

Pénélopes : Et les hommes dans tout ça, comment réagissent-ils à ces initiatives ?
Damarys Maa : Il y a de tout : les maris qui ont compris que l’on avait ces activités extérieures, ceux qui ne comprennent pas encore. En ce qui me concerne, mon mari m’accompagne, m’aide à porter les casseroles, à tenir les stands. Beaucoup comprennent que nous avons un rôle important à jouer.

Pénélopes : N’y a-t-il jamais eu de femme qui est venue et a dû partir de l’association ?
Damarys Maa : Nous nous devons de fonctionner comme une association française, d’être en règle, de tenir régulièrement nos AG. Si une femme ne vient pas ou ne tient pas ses engagements, nous ne sommes plus dans la légalité. Je ne laisse pas les choses mal fonctionner. La Fédération IFAFE a atteint un certain niveau pour ne pas admettre un laisser aller, au risque de perturber le bon fonctionnement de notre organisation.

Pénélopes : Cela exclut alors un certain nombre de femmes ?
Damarys Maa : Oui, il y a des femmes qui partent pour cause de maternité ou de changement d’emploi. Mais il y a aussi des femmes qui n’ont pas de problème mais s’excluent d’elles-mêmes. Comme dans toute association, si quelqu’un part, on essaie de le joindre mais on n’insiste pas. Il faut bien se rendre compte que tous les membres sont bénévoles : les femmes africaines sont venues en France pour chercher de l’argent, on ne peut pas tirer indéfiniment sur la corde du bénévolat… Ce n’est pas possible de faire des réunions aux heures de travail, ou encore tard le soir…

Pénélopes : Ce n’est pas spécifique des femmes africaines !
Damarys Maa : Non en effet, mais en Europe les hommes aident souvent plus.

Pénélopes : Abordez-vous les problèmes de la polygamie et de l’excision ?
Damarys Maa : Nous n’abordons pas l’excision, en revanche nous donnons les coordonnées d’associations spécialisées. En ce qui concerne la polygamie nous accueillons les femmes, nous les informons du fait que la polygamie est interdite en France, nous donnons des conseils pour éviter cette situation, nous aidons pour les démarches liées à la procédure de divorce. Quand quelque chose nous dépasse, nous allons frapper chez les associations amies. En ce moment je m’occupe du cas d’une femme qui veut divorcer et dont le mari n’est pas d’accord : elle est en détresse, je vais l’écouter et l’orienter. Nous abordons également le thème de la prévention du sida. On nous a montré du doigt, nous les Africains, quand en France le sida s’est développé : comme d’habitude nous avons été victimes des clichés. Quoiqu’il en soit, que nous en soyons nous les Africains responsables ou pas, nous voulons prendre ce problème en main, ce sont les êtres humains qui sont exposés. Chaque année en décembre, nous faisons un point avec les associations membres, nous avons une bande dessinée conviviale à distribuer aux jeunes qui nous sert de base pour le dialogue.

Pénélopes : Avez-vous des projets pour le futur ?
Damarys Maa : Oui. La structure fédérative veut mettre le paquet auprès des femmes en Afrique. Elles ont besoin d’une meilleure structuration, d’une formation et d’information. Il faut qu’elles nouent des liens avec les partenaires locaux. Il y a un ministère de la Condition féminine et les femmes qui s’associent ne le savent même pas ! Elles ont droit à des aides, il faut les en informer. Quand on est pris dans le quotidien, on n’a pas le temps d’aller piocher l’information, nous nous le faisons pour elles. Peu de femmes savent qu’il existe en France, le Fond National pour le Développement de la Vie Associative qui finance des projets pour la formation des responsables d’associations. A nous de les informer !

IFAFE Comité Arcueil - Damarys Maa
26, rue Emile Raspail - 94110 Arcueil
Tél. : 01 49 69 06 26 – Fax : 01 45 36 92 69
mailto : ifafearcueil@hotmail.com

Siége de la Fédération IFAFE
21, rue des Cuverons – 92220 BAGNEUX
Tél. 01 45 36 90 00 - Fax 01 45 36 92 69
mailto : fedeifafe@hotmail.com

P.-S.

Entretien réalisé par Joelle Palmieri et Gabrielle Shütz

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