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Les moyens de l’égalité sexuelle

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

Réponse de Marie-Victoire Louis à Eric Fassin

Paris, le 29 mai 1999

Cher Eric Fassin,

Voici, comme promis, ma réaction au texte intitulé : « Pour l’égalité sexuelle ». Vous m’avez dit que vous souhaitiez que ce texte ouvre un débat ; je me suis donc permis d’écrire ce que je pensais. Librement.
Tout d’abord, je précise que j’ai signé ce texte parce qu’il revendiquait - en cohérence avec votre revendication pour une « égalité entre les sexes et entre les sexualités » - « le mariage et la filiation aux couples de même sexe ». En deuxième lieu, parce qu’il affirmait vouloir rompre avec le débat (quasi) « absurde » : « pour ou contre la différence des sexes ». Il est cependant important de dire que la question du statut de cette différence ne l’est pas. Enfin, parce qu’il reposait la question politique des liens à construire entre mouvements féministes et homosexuels, d’autant plus nécessaire après les scandaleux propos de Pierre Bourdieu en la matière. Celui-ci en effet évoquait comme possible « utopie » que (le mouvement homosexuel)« se place à l’avant-garde, au moins sur le plan du travail théorique et de l’action symbolique (où certains groupes homosexuels sont passé maîtres), des mouvements politiques et subversifs, mettant ainsi au service de l’universel les avantages particuliers qui distinguent les homosexuels des autres groupes stigmatisés. »
Ceci étant dit, après une lecture plus attentive, je me suis rendue compte que certains termes, certaines expressions, assertions ne me satisfaisaient pas. Je me suis donc un peu attardée sur votre texte, dans la mesure où les questions de vocabulaire contribuent à révéler des questions de fond.

* La question des rapports entre hommes et femmes, gays et lesbiennes.

La formulation, à la première ligne de votre manifeste, d’une possible liaison entre « les femmes » et « l’homosexualité » n’est pas acceptable. En effet, vous opposez un sexe, un seul, à une orientation, un choix, une préférence sexuelle, valables pour les deux sexes. D’autre part, vous enfermez toutes « les femmes », et elles seules, dans leur identité sexuée. Dès lors, vous ne remettez pas en cause la question des « hommes » comme « sexe social » dominant. C’est alors un angle aveugle des rapports entre les sexes qui est ainsi entériné. Aussi, faute d’aborder la question des rapports entre les sexes, c’est l’analyse de la domination masculine, comme système dominant qui ne peut être prise en compte. Et outre le fait que le féminisme est tout entier fondé sur sa critique, elle seule permet de penser la question de l’hétérosexualité comme norme dominante, laquelle justifie et l’hétérosexisme et l’homophobie.
De même, lorsque vous évoquez l’« homosexualité », la neutralité que vous employez, là, fait disparaître les différences entre gays et lesbiennes. Là encore, si la question de la domination masculine n’est pas posée, vous risquez de reproduire les permanences de l’inégalité entre les sexes qui, au delà de ce qui unit les homosexuel-les, ne les rend pas, pour autant, égaux.
En effet, si les homosexuel-les ont été et sont encore, discriminé-es, violenté-es, réprimé-es du fait de leur sexualité, si nombre d’entre eux, nombre d’entre elles, ne partagent pas les valeurs et les normes patriarcales, hétérosexuelles, hétérosexistes et homophobes, cette réalité n’efface pas le système dominant masculin, sur lequel toutes les sociétés sont fondées. Du seul fait de leur sexe physiologique, les gays, volens nolens, dans nombre de domaines, se voient conférer un statut dominant par rapport aux femmes, à toutes les femmes.
Le déséquilibre de pouvoirs au sein des communautés homosexuel-les entre gays et lesbiennes voit sans doute là son explication principale.
Aussi, poser le principe de « l’égalité sexuelle, entre les sexes et entre les sexualités » n’est pas en soi, suffisant.

Par ailleurs, la formulation que vous employez lorsque vous évoquez « les revendications du féminisme et du mouvement homosexuel » pose aussi problème. Dans les deux cas, le singulier - toujours politiquement dangereux, dès lors qu’il s’applique à des mouvements socio-politiques - est inapproprié. En outre, vous fondez alors une différence et posez une hiérarchie. Sur quels fondements, seuls les homosexuel-les devraient -ils/elles considéré-es comme « un mouvement » ? En tout état de cause, la question de la signification politique de ce terme est posée. Et doit être clarifiée.

* La question des moyens de l’égalité.

Ce texte, en outre, au delà des affirmations de principes, n’aborde pas la question des moyens politiques à mettre en oeuvre pour réaliser cette égalité. Pour ma part, je pense que les positions que vous défendez devraient être formellement intégrées dans la constitution, comme dans les lois. Faute de quoi, elles risquent fort de n’être qu’un coup d’épée dans l’eau. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple de votre texte, j’aurais employé une formulation plus « forte », du type : « Nous revendiquons que l’égalité sexuelle, c’est-à-dire entre les sexes et entre les sexualités soient inscrite comme principe politique. Et, qu’à ce titre, la constitution soit modifiée. Nous revendiquons donc que le mariage et la filiation soient formellement reconnus aux couples de même sexe. »

Dans le même sens, après les luttes autour du « Pacs » et de la « parité » - fort loin d’être closes, compte tenu de la quasi insignifiance des textes votés - la demande de vote de lois contre le sexisme, contre l’homophobie, le refonte des lois contre le harcèlement sexuel pourraient et devraient lier féministes et anti-homopohobes. Sans ces revendications, l’égalité entre hommes et femmes, entre gays et lesbiennes - qui est un processus de luttes - ne pourra être mise en oeuvre. Plus globalement, dans la mesure où tout notre droit est fondé sur l’hétérosexualité comme norme, tout un (gigantesque) travail de déconstruction de ses présupposés hétérosexistes doit s’ouvrir, au même titre que commence à l’être celui de ses fondements patriarcaux.
A cet égard, lorsque nous serons confronté-es, comme lors des débats sur le « Pacs » et la « parité » à des engagements sur des formulations reposant sur des choix juridiques et politiques différenciés, nous serons alors mieux à même de repenser sur d’autres critères la question des « mouvements » et des « communautés ». Et donc des alliances politiques.

Enfin, le dernier point qu’il est difficile d’accepter concerne votre phrase : « ..nous nous réclamons du même principe qui est inscrit au coeur même du projet politique de la gauche ». Cette affirmation me paraît rapide. Car elle suppose résolue la question de l’égalité, comme « principe ». Elle ne peut, dès lors, appréhender la question des contradictions existantes entre l’affirmation révolutionnaire posant l’égalité comme partie prenante du projet politique français : « liberté, égalité, fraternité » avec l’exclusion de toutes les femmes de la citoyenneté, jusqu’en 1944. Sans évoquer l’absence du droit des femmes à disposer de leurs corps jusqu’aux lois sur la contraception de 1967, sur l’avortement de 1975, comme sur la légitimité du viol conjugal jusqu’aux premières jurisprudences des années 1980. Ce qui, à tout le moins, pose problème.
En outre, vous créditez, un peu rapidement, là encore, « la gauche » du quasi monopole des dites « valeurs ». L’antiféminisme de gauche et d’extrême gauche a une longue et souvent dramatique histoire ; tandis que nombre de réformes, après des dizaines d’années de luttes féministes, ont été proposées par des gouvernement de « droite ». Mais, plus profondément, reprendre cette dichotomie n’est-ce pas occulter le fait que « la droite » comme « la gauche » ont, à quelques rares notables individualités près, toutes entérinées la légitimité du pouvoir des hommes sur les femmes, dans la sphère publique et privée ?

C’est la raison pour laquelle, le concept d’« égalité », ses présupposés patriarcaux, hétérosexistes et homophobes ne doit pas être pris pour acquis, mais être d’abord déconstruit, pour pouvoir resituer à leur juste place celles et ceux qui ont été exclu-es de sa conceptualisation. Comment en effet penser l’égalité entre les sexes et entre les sexualités sans préalablement remettre en cause la domination, étayée par le droit, d’un sexe sur l’autre ?

* La question de l’universalisme.

Celle-ci est liée à la question de l’égalité. A cet égard, votre constat selon lequel« l’universalisme est devenu le refuge de tous les conservatismes » devrait être nuancé. Car si cette formulation peut être considérée comme globalement juste concernant « l’universalisme-à-la-française », elle peut s’avérer dangereuse en risquant de conforter les attaques culturalistes, nationalistes, religieuses, politiques actuelles de l’utopie universaliste fondés sur l’indivisibilité des droits de tous et toutes.

A cet égard, je ne pense pas que nous puissions nous créditer d’être « les (seul-es) universalistes ». Mais, je crois que nous pouvons, avec beaucoup d’autres, travailler et lutter pour la construction d’un tout autre universalisme. Ni patriarcal, ni sexiste, ni raciste, ni homophobe, ni impérialiste, ni nationaliste...

Ce qui implique, me semble-t-il, concrètement de penser les fondements sur lesquels tous les pouvoirs, tous les intérêts, toutes les hiérarchies devraient être remis en cause pour être redistribués de manière égale. Et donc d’aborder toutes les contradictions (y compris en nous-mêmes) entre situations acquises (y compris les nôtres, comme « nanti-es ») et les valeurs que nous défendons.

Voilà, j’espère que ce début de débat pourra se poursuivre. Et peut-être s’élargir....
J’espère aussi vos propres critiques à cette lettre.
Et merci de l’occasion de réfléchir (un peu..) que vous m’avez procurée !

Amicalement,
Marie-Victoire Louis

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