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Afrique

Les femmes inventent l’avenir

jeudi 4 avril 2002, par Dominique Foufelle

Sénégal, Mali, Burkina Faso, Comores… les femmes y sont le moteur de l’économie solidaire parce qu’elles lient survie quotidienne et création d’activités. De fait, la dette les conduit à penser financement et entreprenariat simultanément, pour satisfaire les besoins de toute la population.

En Afrique, "on ne peut pas séparer l’activité des histoires de familles", expliquait Madeleine Hersent de l’Adel (Agence pour le développement local) et membre de l’IRES, à son retour d’un voyage en Afrique de l’Ouest. " L’économie solidaire a des retombées financières économiques et même sociales et permet d’équilibrer et d’harmoniser la famille", confirme Aminata Diongue Ndiaye, coordinatrice régionale des actions féminines de Dakar.
Ainsi, les prêts octroyés aux femmes servent à beaucoup plus de choses qu’à l’activité économique en tant que telle. Ils permettent l’accès aux soins, à l’éducation, voire au mariage… Il s’agit en fait d’une "économie de vie". Tout en occupant majoritairement le secteur informel, les Africaines inventent ou expérimentent des initiatives d’économie solidaire par le simple fait que leurs activités ne visent pas un retour sur investissement d’ordre financier, mais, surtout, recherchent une plus-value sociale, en développant conjointement des services connexes comme la reconstruction d’écoles, la réhabilitation d’hôpitaux ou de maternités, voire le réaménagement du territoire par la réparation des routes, ce qui profite à l’économie globale de la région ou du pays.
Au Mali, par exemple, où la situation est à la fois marquée par les Programmes d’ajustement structurels (PAS) et par l’islam, très prégnant, des femmes ont été amenées à créer une activité de fabrication de savons afin de financer des crèches… Très clairement, c’est leur volonté de fonder des halte-garderies qui les conduit à l’économique " pur ", seul moyen pour elles de bénéficier de crédits.

Les paradoxes de la mondialisation financière


La dette et les Programmes d’Ajustement Structurel, imposés à l’Afrique depuis une vingtaine d’années par le FMI et la Banque Mondiale, ont considérablement affaibli le système d’éducation, de production du savoir, de santé... La pauvreté a augmenté et touche particulièrement les femmes (80% des pauvres dans le monde).
L’AFARD, Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement, qui agit dans le domaine de la lutte pour le développement social et économique, la démocratie et l’égalité entre les sexes, dénonce ces effets néfastes. Selon l’ONG, les Etats ne sont plus en mesure de fournir une éducation de base à tous les habitants et les dépenses sociales ont peu à peu été transférées de l’Etat aux familles… et donc aux femmes. Par ailleurs, la baisse des subventions publiques a conduit à une réduction du secteur de la production agricole dans lequel les femmes sont fortement impliquées (60 à 80 % de la force de travail). Ces femmes se sont alors lancées dans le petit commerce où elles sont confrontées à de nombreux obstacles, dont le plus important reste l’accès au crédit et aux intrants.

Une question de survie


Pour ne prendre qu’un exemple, les Comores, parmi les dix pays les plus pauvres de la planète, outre la répétition des coups d’Etat, est contraint à tout importer, et en particulier les infrastructures, les équipements… fort coûteux. Sur cette île, le projet "Femme et Développement", qui visait la création de micro-entreprises de femmes, essentiellement axées sur la transformation de fruits – confitures, gelées, jus…-, a échoué faute de moyens logistiques et financiers. Pourtant, il y a quelques années, il avait bénéficié de crédits, en provenance principalement du FIDA, du PNUD et de la Banque du développement comorien. Mais cela n’a pas suffi. Aucune étude de marché préalable, des crédits accordés au forfait par projet, dans le contexte général de dette et de PAS : telle est la recette d’un échec. Comment peut-on alors expliquer que les bailleurs de fonds n’aient pas mieux anticipé les besoins de la population ? La question reste sans réponse.
Comme le souligne Rahamatoudhoi Bourhani, surnommée Koko, une des responsables du réseau du même nom créé en 1995, "tout est lié" : les écoles sont délabrées, les enfants n’ont plus accès à l’éducation, l’accès à l’hôpital est difficile, les moyens de transport sont rares et chers… Aussi " les femmes cotisent pour la reconstruction des écoles ou des mosquées,… mais il faut manger aussi ! ", explique Koko. Alors elles cherchent à vendre leur savoir-faire. Mais les freins et obstacles sont incommensurables. Ce réseau qui appuyait pourtant plus de 100 groupes de femmes n’a pas eu les moyens de salarier une permanente, ce qui l’a contraint à arrêter ses activités, il y a maintenant deux ans.

Allier micro-crédit et formation


Alors comment renverser la situation ? Comment pérenniser des projets ? Aujourd’hui, le système de micro-crédit est fort controversé, compte tenu des PAS, du rôle du FMI, et du désengagement des Etats. Mais, il semblerait que le Burkina Faso ait trouvé une voie en intégrant parmi ses six priorités l’accès au micro-crédit pour les femmes et la formation en gestion.
Dans un pays où le revenu annuel par habitant oscille entre 400 et 700 F, et dans lequel la pauvreté grandissante atteint particulièrement les femmes qui n’ont plus accès à l’éducation et ne sont pas propriétaires des terres, le soutien au FAARF (le Fonds d’Appui aux activités rémunératrices des femmes), créé en 1990, qui dépend directement du ministère de L’Economie et des finances, s’appuie sur un véritable engagement politique. Ainsi le taux d’intérêt proposé est de 10%, alors qu’au Mali il est de 24%. Les femmes peuvent alors plus facilement créer leur activité, qui relève ici aussi en premier lieu de la survie quotidienne. "Pour ces femmes, le micro-crédit sert à manger !", confirme Madeleine Hersent.
Compte tenu de la corruption ambiante, les femmes, pour la plupart illettrées, se sont vues " volées " par les banques. La confiance est donc à rétablir. Le FAARF, qui bénéficie de fonds publics et du soutien de grandes institutions financières internationales, détache des coordinatrices qui sillonnent tout le pays en mobylette pour aider au financement des activités et à la formation de leurs initiatrices, principalement présentes dans les secteurs du commerce et de la transformation. Il dispense des prêts allant de 50 000F CFA (500F) à 2 millions de F CFA (20 000F) pour les groupements féminins qui remboursent mensuellement, de 50 000F CFA à 500 000F CFA pour les femmes du secteur informel et artisanal, qui doivent se regrouper et rembourser toutes les semaines. Les bénéficiaires des prêts cotisent à un fonds de garantie pour un montant égal à 10% de la somme perçue et bénéficient de la caution solidaire des membres. La durée des prêts n’excède jamais un an. Le succès de l’opération est convaincant : le taux de recouvrement des créances est de 93% ! Au 31 mai 1999, 5 025 000 000 F CFA (plus de 50 millions de francs) avait été octroyés à plus de 210 000 femmes. Au 30 septembre 1998, 4 158 Burkinabés avaient suivi des formations en gestion et en santé/nutrition.
Malgré ces résultats, Halimatton Dialla, responsable du FAARF, confirme que cette politique de crédit n’est pas suffisante. Il faut dorénavant créer des mutuelles et, avec les bénéfices dégagés, influer sur l’accès à la nourriture, à la santé et à l’éducation. Ainsi, aujourd’hui le FAARF cherche à développer l’émergence de PME dans le secteur informel, à créer des mutuelles de santé, à octroyer des crédits éducation… bref, faire de l’économie solidaire !

Des crédits sur critères culturels


Au Sénégal, la question de l’épargne et de sa gestion par les groupes de femmes elles-mêmes est à l’ordre du jour depuis plus de dix ans. L’union des Groupements Féminins (UGF), créée en octobre 1987 à Dakar, a permis de mutualiser des activités des femmes, organisées autour des tontines. En 1990, naissent les Coopératives d’épargne et de crédit, outils autogérés, dont les critères d’organisation et de fonctionnement sont basés " sur des garanties culturelles (solidarité, entraide, démocratie, équité), la collecte de l’épargne, l’octroi des crédits, l’éducation et la formation des membres ", explique Nafi Diagne du GRAIDE (Groupe de recherche et d’appui aux initiatives de développement endogène). Même si au départ ces institutions financières, émanant de la population ont eu du mal à être reconnues, elles ont finalement été entérinées par la loi en 1995. Ces structures appartiennent désormais aux membres qui décident des politiques de crédit et des taux d’intérêt à appliquer.

Du local au global


Même si elles occupent 90% du secteur dit informel, ces entrepreneures sénégalaises organisées en GIE (Groupement d’intérêt économique) ont appris à mieux gérer leur porte-monnaie, car l’argent collecté retourne au groupement économique auquel elles sont rattachées. La structuration forte de ce réseau tente d’inverser la logique imposée par la dette, de développer des solutions à long terme, d’étendre les débouchés à l’international tant au niveau des produits que des savoir-faire. Aussi, les réseaux de commerce équitable ne sont pas encore mis en place, mais cette perspective est très présente dans les esprits et l’objectif d’éliminer les intermédiaires persistant.
Pour Madeleine Hersent, " il est temps de faire le lien avec la critique de la mondialisation financière ". Des réseaux de solidarité se créent entre le Nord et le Sud ou entre le Sud et le Sud. Souhaitons qu’ils ne s’enferment pas dans des carcans corporatistes ou sectoriels et qu’ils tiennent compte de la transversalité qui caractérise l’activité de ces femmes qui naviguent tous les jours entre survie et développement économique du pays. Osons parler de "droit à l’initiative économique collective" pour ces femmes ! Une manière de se prononcer pour une véritable démocratie économique.

ADEL
113, rue de Charenton - 75012 Paris
Tél. 33 1 40 04 91 05
mailto: adel1@wanadoo.fr

AFARD
Sicap Sacré-Coeur 1 - villa 8798 - BP 15 367 - Dakar-Fann – Dakar - Sénégal
mailto : aaword@telecomplus.sn

Réseau Femme et Développement
BP1217 - Moroni - République Fédérale Islamique des Comores
Tél. 269 73 27 75

FAARF
Immeuble Faso Yaar – BP 5683 – Ouagadougou – Burkina Faso
Tél. 226 31 15 93
mailto : faarf@cenatrin.bf

FGF Route de Front de Terre - immeuble Médecine 2000 – Dakar- Sénégal
Tél. : 221 824 61 63
mailto : pekin@enda.sn

P.-S.

Joëlle Palmiéri

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