Accueil du site > Ressources > La politique du gouvernement Jospin est-elle féministe ?

La politique du gouvernement Jospin est-elle féministe ?

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

Par Marie-Victoire Louis


La sociologue Marie-Victoire Louis a refusé l’invitation devenue rituelle de Matignon à l’occasion du 8 mars. En tant que féministe, elle conteste fermement la politique du gouvernement socialiste et en fait état dans sa lettre au 1er ministre et dans un article que le journal Le Monde a refusé de publier.

Lettre au 1er ministre

Paris, le 7 mars 2000

Monsieur Lionel Jospin
Premier Ministre
Hôtel Matignon
57 rue de Varenne. Paris 75007
Par télécopie et par courrier
01 45 44 15 72

Monsieur le Premier Ministre,

Vous avez bien voulu m’inviter à la réception que vous offrez à l’occasion de la Journée internationale des femmes le mercredi 8 mars. Et je vous en remercie. Mais je ne pourrai me rendre à votre invitation, devant au même moment fêter avec les Chiennes de garde la victoire obtenue au Fouquet’s.
Je me rendrai ensuite, avec elles, à la manifestation féministe, dans la rue, organisée à l’occasion de la Marche Mondiale des femmes.

Je me permets, à cette occasion, de vous dire qu’en tant que femme, en tant que féministe, le bilan de votre gouvernement ne me satisfait pas.
Je vois en effet, tous les jours, dans tous les domaines, la situation des femmes s’aggraver. Rien de notable n’est proposé pour remédier à la situation très difficile, injuste et si souvent scandaleuse que votre gouvernement impose aux femmes de ce pays. Tandis que les propositions des associations de femmes et féministes de ce pays sont traitées, le plus souvent, avec un réel mépris. Et pratiquement jamais entendues.

A cet égard, si le gouvernement devait soutenir et défendre un projet de loi contre l’homophobie, sans concomitamment défendre une projet de loi antisexiste, vous devez savoir que cette décision politique serait vécue par nombre de femmes et de féministes comme une provocation.

En ce qui me concerne, je m’interroge actuellement à la question suivante : et si toute votre politique était conçue et mise en œuvre de manière à en faire payer le prix le plus élevé par les femmes ? L’absence de tout projet concret pour les femmes dans votre lettre d’invitation est à cet égard particulièrement signifiante.

Veuillez agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de mes salutations distingués.
Marie-Victoire Louis

P.S. Je me permets de vous adresser ci-joint, pour information, un article que j’avais adressé au Monde que celui-ci a décidé de ne pas publier.
J’ai pensé que, peut être, vous pourriez en faire bon usage.

Article adressé au Monde

La politique du gouvernement Jospin est-elle féministe ?

La manifestation de samedi 15 janvier organisé par le Collectif national pour les droits des femmes - aussi peu revendicative a-t-elle été à l’égard du gouvernement - a cependant posé des demandes qui prennent le gouvernement en défaut. En quoi la politique que celui-ci a menée répond-elle aux attentes des femmes vivant en France ?
On pourrait citer à son actif :
* L’insertion dans la Constitution d’un alinéa ainsi rédigé : " La loi favorise l’ égal accès des femmes et des hommes aux mandats et aux fonctions." Mais il faut rappeler que le préambule de la constitution de 1946, repris dans la constitution de 1958, affirme déjà : "La loi garantit à la femme, dans tous les domaines des droits égaux à ceux de l’homme " et que le programme électoral du P.S demandait :" L’inscription dans la Constitution de l’objectif de la parité entre hommes et femmes. " Le terme même de parité a disparu et cette modification de la constitution a été qualifiée de " marivaudage législatif " par le constitutionnaliste Georges Vedel.
* La publication d’une circulaire sur la féminisation des titres et des fonctions dans le secteur public. Mais celle-ci était une reprise d’une circulaire du gouvernement Fabius de 1986.
* La campagne " contraception " qui vient de débuter. Mais celle-ci risque de se substituer aux demandes très précises des associations de femmes concernant la contraception, l’IVG et l’avortement.
* Le vote de la loi sur le Pacs, dont peuvent aussi bénéficier certaines femmes. Mais, pour elles comme pour les hommes, le mariage entre deux personnes de même sexe et l’adoption d’enfants sont toujours impossibles.

Au niveau ministériel, seule Ségolène Royal, ministre de l’enseignement secondaire, met en œuvre une politique que l’on peut qualifier de féministe : lutte contre les violences sexuelles à l’école, contre le bizutage, mise à disposition dans les infirmeries des collèges et des lycées de moyens de contraception d’urgence. En regard, on attend toujours de Marie-George Buffet le lancement de sa politique concernant les violences sexuelles dans le sport.

Hormis ces quelques actions, le passif du gouvernement est lourd. Il a globalement maintenu inchangées les structures et les moyens mis en place par le gouvernement Juppé. Le budget attribué au Service des droits des femmes - 100 millions de francs ! - en diminution constante depuis des années, a été légèrement augmenté cette année. Et un cinquième est consacré à la campagne " contraception " qui aurait dû recevoir une dotation budgétaire spécifique. On se souvient, par ailleurs, que Lionel Jospin avait poussé la logique de l’impuissance institutionnelle jusqu’à refuser à Geneviève Fraisse, nommée déléguée interministérielle, l’autorité sur le service " Droits des femmes ". Actuellement, ce service, chargé d’appliquer la politique du gouvernement ne peut mettre en œuvre aucun projet innovant. Et la discrétion de Nicole Pery, Secrétaire d’Etat aux Droits des femmes, confine souvent au mutisme.

Au niveau décentralisé, les déléguées régionales et chargées de mission départementales aux droits des femmes qui incarnent la politique de l’Etat, n’ont rencontré qu’une seule fois, rapidement, leur ministre de tutelle, Martine Aubry. Elles sont majoritairement contractuelles ou vacataires ; l’une d’elle travaille un après-midi par semaine. Leurs contrats ont été réduits de trois ans à un an en septembre 1997. Elles sont maintenues dans les catégories B et C de l’administration, alors que plus d’une dizaine devraient faire partie de la catégorie A. Elles sont mal payées ; nombreuses sont celles qui touchent 6.000 fr. par mois. L’une d’elles, embauchée en 1988, gagne 7.000 fr. net. Une autre ne serait même pas payée. Quant à celles qui s’intégreront dans la nouvelle grille de gestion des agents contractuel-les de leur ministère, leur carrière et leur salaire sont définitivement bloqués. Les postes vacants ne sont plus remplacés. Et celles qui " restent " ne reçoivent même plus les circulaires émanant des ministères : " Je regarde, impuissante, les choses se déliter devant moi " dit l’une d’elles, pourtant combative et imaginative.

Concernant la politique de l’emploi - alors que 60 % des 2,5 millions de femmes " au foyer " voudraient avoir un emploi et plus de la moitié des travailleuses à temps partiel voudraient un emploi à temps plein - on retiendra que Martine Aubry a simplement évoqué une " moralisation du temps partiel ". Et la ministre n’était pas présente, en octobre 1997 au 25 ème anniversaire du CNIDF, Centre national d’information sur les droits des femmes, dont le thème était :" Femmes et emploi, quelles perspectives ? ". Pour Annie Junter-Loiseau, maître de conférence en droit social, " l’argument de l’emploi du temps surchargé de la ministre n’a fait qu’accentuer le côté ’violence institutionnelle’ de cette absence à l’égard des associations et des femmes en général ". Et elle poursuit : "Dans les emplois-jeunes à la conférence de l’emploi, on a cherché en vain des mesures d’égalité... Le même silence sur l’égalité règne dans le débat autour de la réduction et de l’aménagement du temps de travail et la loi sur les 35 heures. "

Concernant les inégalités de salaires entre hommes et femmes : 25 %, on en vient presque à regretter Anne-Marie Couderc, membre du gouvernement Juppé, qui avait au moins affirmé que " les situations injustes devaient être combattues ", qu’elle était "profondément choquée par les inégalités de salaires entre hommes et femmes " et que "de telles discriminations ne sont pas admissibles à la veille du XXIe siècle ". La question ne fut en effet même pas abordée par Nicole Pery dans la présentation, le 23 juin 1999, de sa " politique active de l’égalité femmes/hommes " .

Concernant la lutte contre les violences masculines - au moment où le gouvernement suédois met en œuvre avec fierté une ambitieuse politique - la question même est, pour le gouvernement, sinon hors sujet, du moins hors projet. En France, on peut encore proposer une politique sur la " délinquance des mineurs ", sur la " violence des banlieues ", et, encore trop souvent sur " la violence à l’école ", sans que la dimension masculine de cette violence, ni le sexisme qui la nourrit ne soit évoquée. Significativement, les statistiques du Ministère de l’Intérieur sur la criminalité ne nous permettent même pas de savoir, en fonction du sexe, qui tue qui, qui viole qui, qui harcèle qui.
Et Martine Aubry, toujours en charge des " droits des femmes ", n’a jamais eu un seul mot, ne serait-ce que de compassion, pour toutes les petites filles, adolescentes, femmes adultes, battues, violées, assassinées dont la presse se fait quotidiennement l’écho. Sa seule déclaration à la presse concernant le viol d’une jeune touriste néerlandaise aux Sables d’Olonnes, le 13 août 1997, fût pour dénoncer" qu’à partir d’un fait-divers...dramatique, on stigmatise des jeunes des banlieues "

Mais ce sont tous les chantiers législatifs du gouvernement qui ont entériné, et sans doute aggravé, toutes les différences entre les sexes. La loi sur l’exclusion" a exclu les femmes de l’exclusion ", commente lucidement une fonctionnaire. La loi sur les 35 heures, sans correctif, en traitant les femmes comme si elles étaient des hommes, perpétue toutes les inégalités. Quant à la loi " renforçant la présomption d’innocence et les droits des victimes ", elle n’a fait écho à aucune proposition de réformes législatives et de la justice émanant des féministes. Et ce, alors que, devant la police, la justice, dans leur vie quotidienne, les millions de femmes victimes de violences masculines sont encore, tous les jours, considérées comme coupables tant qu’elles n’ont pas démontré leur " innocence ". En cohérence avec l’histoire de notre droit.

Globalement, les propos de Geneviève Fraisse qui affirmait dans le Monde du 7/8 juin 1998 : " Les femmes ne se reconnaissent pas dans les lois qui sont votées " sonnent toujours juste. Et, à l’exception de la féminisation des instances de représentation politique, le gouvernement n’a pas de politique visant à changer la situation si difficile des femmes vivant dans ce pays. La lettre d’invitation de Lionel Jospin à la réception du 8 mars à Matignon, évoquait " l’occasion de faire le point sur le rôle des femmes dans notre société et, surtout, de rappeler la place qu’elles devraient y tenir. " Martine Aubry, pour sa part, a décidé d’inviter, " à l’issue de la manifestation ", (du 15 janvier) à une " réception conviviale...pour fêter les 25 ans de la loi Veil et marquer notre profond attachement aux droits des femmes." Le remboursement partiel du stérilet a été promis.

Plus encore, depuis son entrée en fonction, le gouvernement bloque quasiment toutes les demandes des femmes, des associations de femmes et des féministes. Un seul exemple parmi des dizaines d’autres : Dominique Gillot, Secrétaire d’Etat à la santé, se refuse toujours à répondre clairement aux demandes du comité de défense de la gynécologie médicale dont la pétition a été signée par plus d’un demi million de personnes.

Aussi, dans la mesure où les femmes représentent la moitié de l’électorat, on peut affirmer que cette situation est le talon d’Achille du gouvernement ; les sondages, non publiés, révèlent cette différence de soutien selon les sexes.
De fait, la situation est difficile pour le gouvernement Jospin. Car il sait fort bien que c’est l’ensemble de sa politique qui doit être pensée de manière à empêcher, réduire et corriger ses effets différenciés sur les hommes et sur les femmes. Et ce, en conformité avec ses engagements internationaux : CEDAW, programme d’action de Pékin. Il sait aussi qu’une politique de promotion de certaines femmes ne saurait cacher longtemps la politique qu’il ne mène pas à l’égard de toutes les autres. Il sait enfin que l’apport des femmes à la société est sans commune mesure avec ce dont elles bénéficient." On ne demande pas le remboursement de la dette que l’Etat a à notre égard. On se contenterait du remboursement du capital " disait une féministe allemande.

Mais il doit aussi savoir que s’il n’affirme pas sa volonté de lutter dans tous les domaines, contre les inégalités, discriminations, exclusions, violences, humiliations sexistes de toutes sortes qui sont le quotidien de toutes les femmes, celles-ci sont en droit de dire qu’il les accepte, voire qu’il les cautionne. Et il ne doit pas oublier, qu’un jour - au terme d’une longue maturation, et sans que l’on sache vraiment pourquoi - une société considère comme" injuste " ce qui, la veille encore, était " normal ".

Marie-Victoire Louis.
C.N.R.S

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0