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Retour sur le passé

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Le 20 novembre dernier, l’association "Femmes et communistes" organisait à Paris une journée d’études destinée à poser les jalons d’un colloque en l’an 2000. Historien-ne-s et militantes réfléchissent ensemble aux relations entre féminisme et communisme, à leur rendez-vous manqués, à leurs contradictions, aux leçons de l’Histoire. Pour Madeleine Vincent, présidente de l’association, " Le féminisme est une des composantes du communisme ". Une conviction qui s’est frayée difficilement son chemin au sein du PC...


Fondée en janvier 1998 par Marie-Georges Buffet 1, l’association " Femmes et communistes "2 a pour but de "favoriser le besoin de recherches sur la place du Parti communiste français dans le mouvement des femmes, et sur la place des femmes et du mouvement des femmes dans le Parti communiste français, de 1920 à nos jours". Son originalité réside dans la volonté d’associer militantes ou ex-militantes et universitaires. Ainsi y retrouve-t-on des historien-ne-s tel-le-s Anne-Marie Sohn, Jacques Girault, Serge Wolikoff, Sylvie Chaperon, Françoise Thébaud3 ou Michèle Riot-Sarcey4 . Un colloque sera organisé fin 2000, pour rendre compte des travaux de l’association.
Pour " sauver une mémoire ", les chercheuses ont, entre autres, entamé une enquête minutieuse afin de constituer des archives orales : témoignages de militantes, celles qui ont exercé des responsabilités et en premier lieu les plus âgées. Madeleine Vincent est entrée au parti en 1936 à l’âge de seize ans. Elle est l’unique femme élue au Bureau politique en 1970, date à laquelle d’autres femmes la rejoindront. Elle exprime aujourd’hui sa volonté de réviser en profondeur l’histoire du parti, sous le prisme de la lutte pour l’émancipation des femmes.

Un engagement de toujours

Selon Madeleine Vincent, " le parti travaille depuis 1920 à l’émancipation des femmes, surtout dans le domaine des droits économiques et sociaux ". Dès 1925, le journal " l’Ouvrière " s’intéresse aux droits économiques et sociaux des femmes, à leurs droits civiques mais aussi à la propagande anticonceptionnelle. Il prend également position contre le retour de la femme au foyer, imposé après la Première Guerre mondiale. Le parti présente des candidates aux municipales de 1925 bien qu’elles ne soient alors ni électrices ni éligibles. Il revendique le droit de vote pour les femmes. Une proposition de loi communiste de 1933 réclame l’éducation sexuelle, l’abrogation des lois de 1920 et l’autorisation de la propagande anticonceptionnelle. A la Libération, le PCF est le parti qui présente le plus de femmes à la députation. Trente et une d’entre elles sont élues, représentant plus des deux tiers des femmes à l’Assemblée. Au-delà des revendications sociales, elles s’ouvrent aux revendications familiales. Elles demandent une modification législative en faveur du divorce, du livret de famille pour les mères célibataires, de la reconnaissance des droits des enfants naturels, ...

Un rendez-vous manqué

Malgré l’impact de la doctrine marxiste qui consiste à proclamer, " c’est en changeant la société, que tout le reste suivra " (et notamment la situation des femmes), la dynamique s’opère à l’envers. En effet, chaque acquis des femmes au travail a bénéficié aux hommes par la suite, comme, par exemple, les aménagements des postes de travail à l’usine ou la mise en place de vestiaires.
En 1956, le PCF organise des campagnes en faveur du droit au travail des femmes, des moyens d’exercer ce droit, comme l’ouverture de crèches, l’égalité des salaires... Mais en même temps, il rejette la contraception et l’avortement. Le PCF argumente ses positions, en diabolisant les campagnes malthusiennes des années 50, inspirées de la mouvance anarchiste, qui tendent, selon ses analyses, à mettre en cause les acquis sociaux et familiaux de la Libération. La structure du parti, vertébrée par le centralisme démocratique, ne favorise pas le débat. Madeleine Vincent témoigne : " Il y a eu débat, à tous les niveaux, et surtout parmi les femmes communistes. Mais ce n’était pas facile. Certaines sont parties. "
Quelques années plus tard, en 1967, Geneviève Rodriguez, alors maire communiste de Morsang-sur-Orge (Essonne), offre un local au Mouvement du Planning Familial, au moment même de la loi Neuwirth. Elle se fait taper sur les doigts par la Commission Nationale des Femmes, présidée par Jeannette Vermeersh, dont le credo était : " l’intérêt national doit primer sur les libertés individuelles ".
" En ce qui concerne les libertés individuelles, le parti a commis une erreur politique, qui découle directement de notre démarche stratégique ". Aujourd’hui, Madeleine Vincent est formelle : parce qu’il fallait d’abord changer la société, les libertés individuelles ne constituaient pas une priorité.

Des enfants pour le socialisme

Lors de la journée d’étude organisée, le 20 novembre 1999, par l’association " Femmes et communistes ", Michèle Riot-Sarcey a expliqué en quoi la question féministe se situe au centre de la construction sociale et de l’histoire du socialisme. Selon l’historienne, au moment de la Révolution française, le mot " liberté " a été instrumentalisé par la bourgeoisie pour devenir synonyme d’individualisme. Le concept de liberté fut ainsi écarté par la doctrine socialiste marxiste mais a nénamoins gardé son sens subversif pour les femmes. De fait, pour elles, l’émancipation, c’est se libérer du privé pour accéder au public. Le PC, se considérant comme un parti d’avant-garde, représente celui qui sait, par rapport au prolétariat (une classe " inachevée "). Le parti va donc libérer les classes sociales exploitées. Il confond alors affranchissement et émancipation. Or un être affranchi, qu’il soit prolétaire ou femme, ou les deux, n’est pas libre. La notion de liberté individuelle est alors " in-pensée ". Pour ces raisons, tout ce qui a trait à la sexualité est immédiatement relégué à des valeurs bourgeoises. La lutte des femmes pour le droit à disposer de leur corps et à contrôler leur fécondité se heurte alors de plein fouet aux choix stratégiques du parti.
Selon Françoise Thébaut, l’analyse des luttes défendues ou organisées par le PC est déterminante. Des revendications ont porté sur l’égalité dans le travail. Mais d’autres ont spécifiquement réclamé la protection des femmes : l’aide à la maternité, la retraite plus précoce, l’interdiction du travail de nuit. Ainsi, les difficultés du PCF à entendre les revendications de contraception et d’avortement s’expliquent d’abord par le natalisme dominant en France et dans les partis marxistes partout dans le monde, et en particulier en URSS : le combat pour le contrôle des naissances, n’est pas celui de la classe ouvrière. Il faut faire des enfants pour le socialisme. L’exploitation est avant tout capitaliste, elle se situe entre le grand capital et l’ouvrier et non entre l’homme et la femme.
30 ans après ce rendez-vous manqué, au moment où le parti communiste opère une grande réforme, Madeleine Vincent reste déterminée : " Il faut, encore aujourd’hui, lever des obstacles, Nous voulons changer. Nous sommes en train de changer. ". Espérons que les membres de " Femmes et communistes " pourront partager les fruits de ces changements avec la génération suivante.

>1. Ministre de la Jeunesse et des Sports, alors responsable du Collectif Femmes au PCF.
2. Association Femmes et Communistes, Jalons pour une histoire. 21, rue Barrault, 75013 Paris. Tél. : 01 45 81 58 02.
3. Professeur d’histoire contemporaine, université d’Avignon.
4. Historienne. Professeur à l’université Paris-VIII.

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