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Des mères somaliennes font des veillées pour la Paix et la Justice

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Par Judith Achieng’
Par courtoisie de IPS, service francophone

Sophia se rappelle amèrement comment son oncle Abdizarak Hirsi Dheere et huit autres personnes ont été massacrés pres de Kismayo, un port situé au Sud de la Somalie, en janvier.
Les neuf personnes ont été enlevées par des hommes armés et enfermées dans une hutte, puis un camion leur est passe plusieurs fois dessus.
’’Personne ne mérite cette mort cruelle et insensée. Le seul crime de mon oncle etait d’être un habitant de Kismayo’’, déclare-t-elle.
Kismayo est le théâtre de violents combats entre les factions rivales luttant depuis 1991 pour contrôler le grenier de la Corne de l’Afrique.
Plus de 200.000 personnes ont été tuées en Somalie depuis que ce pays africain a éclaté en plusieurs fiefs claniques, à la suite de la chute du dictateur Mohamed Siad Barre en 1991.
En février, un mois après la mort de son oncle, Giama a forme un groupe de ’’vigiles’’ a Nairobi, la capitale kenyane, ou elle est réfugiée afin de plaider pour la paix dans son pays trouble.
Les vigiles organisent des veillées et ’’une veillée consiste à rester éveille pendant le temps habituel de sommeil’’, explique Giama. ’’Nous sommes un groupe de femmes qui restent éveillées pour maintenir la sécurité’’.
Ce qui etait a l’origine un petit groupe de femmes somaliennes compte à présent plus de 50 membres parmi lesquels des réfugiées provenant d’autres pays déchirés par la guerre comme le Burundi, le Rwanda, le Soudan et la Sierra Leone.
Tous les 16 du mois, la date a laquelle Dheere avait été assassine, le groupe de vigiles (appelé ’’Women’s Vigil for Peace) se rassemble dans une petite chambre d’hôtel a Nairobi pendant une heure pour faire un échange d’expériences.
La semaine dernière (le 16 avril), le groupe a écouté l’histoire d’un Soudanais, Simon Aruei, dont la vie est gâchée par les 16 années de conflit dans son pays.
La guerre civile soudanaise a éclaté en 1983 lorsque Aruei n’avait que 15 ans. ’’J’etais a la maison avec mes parents lorsque des hommes en arme sont venus, et ont commencé à brûler des maisons, a fusiller des gens et a voler nos vaches, chèvres et moutons’’, rappelle-t-il.
’’Tout le monde s’est cache sous des lits, derrière des portes, des arbres et tout ce qui pouvait permettre d’être a l’abri des affrontements’’, affirme-t-il.
’’Plus de 300 personnes sont mortes ce jour. Elles ont été fusillées. Je les ai regardées impuissant car elles ne pouvaient pas bouger et attendaient que l’ennemi les achève’’, déclare-t-il. ’’Nous avons couru pendant des jours pour chercher un endroit plus sécurisant’’.
Aruei, 31 ans, a perdu tout espoir de retrouver sa famille. ’’Jusqu’à présent, je n’ai pas vu mes parents. Bon nombre de mes parents ont été tués pendant l’attaque’’, rapporte-t-il.
Plus de deux millions de personnes ont été tuées au Soudan depuis que les rebelles de l’Armée de Libération du Peuple soudanais (SPLA) ont déclenché la guerre en mai 1983, indiquent les agences d’aide.
L’histoire d’Aruei est semblable à celle de Joseph Lual, un autre sud Soudanais qui a raconté comment lui et 27.000 autres enfants de six a dix-huit ans ont marché sans manger pendant des semaines pour se rendre en Ethiopie. ’’Bon nombre d’enfants sont morts en cours de route’’, dit-il.
Plusieurs autres enfants sont morts du choléra dans les camps de réfugiés éthiopiens. Mais en 1991, la guerre de l’indépendance livrée par l’Erythrée contre l’Ethiopie a oblige les réfugiés soudanais à rentrer dans leur pays.
Ils ont marché jusqu’au Sud Soudan, avant de fuir encore vers le Kenya. ’’Nous avons marché et couru pendant des semaines. Sur le chemin, nous mangions tout ce que nous trouvions comme feuilles, fruits et fourmis’’, avoue-t-il.
La narration des histoires fait partie du processus de guérison, tout comme l’indique la militante américaine des droits de l’Homme, Pamela Collet, membre du groupe des vigiles. ’’Lorsque les gens se racontent leurs histoires, ils se déchargent et cela leur donne l’impression qu’ils ont la possibilité de changer les choses et de contrôler leurs vies’’, explique-t-elle.
Giama observe que les veillées ’’attirent l’attention du monde sur les souffrances des hommes, des femmes et des enfants pris dans le piège des guerres’’.
’’Nous voulons faire ressortir les détails de leurs violations, afin que le monde puisse voir le visage humain des conflits’’, déclare-t-elle. ’’La veillée est un moment de souvenir et d’harmonie, pendant lequel les citoyens de tous pays et origines se regroupent pour nous soutenir dans la lutte que nous menons pour notre propre paix et celle de nos familles’’.
Giama signale, par exemple, qu’en dehors de la Somalie, bon nombre de gens ne savent pas que les femmes sont capturées comme un butin pendant la guerre comme c’etait le cas d’Abdiya dont l’histoire a été racontée au groupe par son cousin Nasra Aweis.
Abdiya a été enlevée de sa maison à Mogadiscio, la capitale somalienne, en 1992 et emmenée dans la forêt, après l’assassinat de son père et de son fils par les miliciens.
’’Un homme à attrape les pieds de la fille d’Abdiya et a écrasé sa tête sur le sol’’, raconte Aweis. ’’L’enfant n’a même pas eu l’occasion de crier’’, elle est morte’’.
Le même homme qui a tue la fille d’Abiye l’a emmenée chez lui, mais sa femme l’a sauvée. ’’Il faut qu’une femme somalienne soit tres courageuse pour reconnaître qu’elle a été violée, mais si nous ne parlons pas de ces choses, le monde ne saura pas ce qui se passe’’, déclare Giama.
Les membres du groupe des vigiles déclarent être encouragés par d’autres mouvements victorieux, comme le Groupe chilien des Familles des Détenus et des Disparus (AFDD), qui marchaient pendant des années dans les rues avec les photos de leurs biens aimés tués pendant la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) pour réclamer la justice.
Pinochet est actuellement détenu en Grande-Bretagne, en attendant d’être extrade vers l’Espagne ou il répondra aux accusations relatives à la disparition de plus de 3.000 personnes pendant son règne.
’’Nous avons commencé la campagne. Nous ne pouvons pas nous arrêter. Il y a des centaines de milliers de personnes en Afrique qui comptent sur les réclamations que nous formulons en faveur de la justice’’, annonce Faiza Abshir, une fondatrice du groupe.
’’Nous n’espérons pas beaucoup de choses tout de suite, mais ils mettront au moins fin aux tueries insensées’’.
Une veillée semblable est initiée par des femmes somaliennes à Paris en France.

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