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Le programme de l’ONU pour le développement veut inverser la logique de la misère

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

Entretien réalisé par Michel Muller

Pour les Nations-Unies, la pauvreté est devenu l’obstacle du développement. Les deux tiers des presque six milliards d’habitants de la planète vivent avec moins de deux dollars par jour. 32% de la population des pays en développement vit sous le seuil de 1 dollar par jour (exprimé en parité de pouvoir d’achat). Ce taux est de 39% en Afrique sub-saharienne, 45% en Asie du Sud, et 24% dans la région Amérique Latine/Caraïbe. La moitié de la population vit sous ce seuil en Indes au Guatemala ou en Ouganda, un tiers au Bangladesh, en Chine, en Equateur ou au Kenya, les deux tiers à Madagascar. 800 millions de personnes dans le monde souffrent de faim. Dans les pays en développement, 30% des enfants de moins de 5 ans sont mal nourris, et près de 12 millions meurent chaque année de maladies évitables.
Ces quelques chiffres sont publiés dans un rapport que vient de rendre public le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), intitulé « Vaincre le pauvreté ». Constatant « dans le monde entier » une « inquiétante poussée des inégalités », le PNUD appelle à « réorienter » les stratégies de développement. « Faire fonctionner les marchés au service des populations », estime le PNUD, « exige bien davantage que la libéralisation du commerce, l’efficacité macro-économique et la fixation du juste prix ». Une forte inégalité est un frein majeur à la croissance. Il faut s’attaquer à la pauvreté d’une manière structurelle, et c’est à partir de là que les processus de croissance peuvent être restaurés.

Thierry Lemasresquier, directeur de la division du développement social du PNUD, explique la logique nouvelle que son organisation souhaite voir mise en œuvre.

La lutte contre la pauvreté est placée au centre de vos préoccupations. Pourquoi ?

Ce rapport qui s’appuie sur des faits sert de révélateur à des idées que nous promouvons depuis quelque temps, à savoir que le développement humain et la lutte contre la pauvreté sont intimement liés. Les résultats sont à la fois encourageants et décevants. Nous constatons une prise de conscience manifestement plus grande. Elle est dictée peut-être moins par les phénomènes de pauvreté eux-mêmes que par leurs répercussions sur le fonctionnement des sociétés dans leur ensemble. Lorsqu’il y a des situations de dislocation de masse des sociétés, les décideurs commencent à faire attention.


La crise financière actuelle a brisé des économies nationales. Quelles sont vos observations ?

La crise a porté des coups énormes et replongé dans la pauvreté monétaire des fractions importantes de populations. Pour l’Indonésie, par exemple, on était en 1997 à 11% de pauvres et on risque, fin 1998, de se retrouver avec un taux frôlant les 40%. Brutalement 60 millions à 80 millions d’indonésiens vont repasser au-dessous du seuil de pauvreté. C’est comme si une guerre avait dévasté l’Indonésie.
Je crois qu’on est en train d’apprendre les limites d’une certaine libéralisation. Les dirigeants politiques et les décideurs sont en train de se rendre compte qu’il faut faire le partage entre, d’une part, libéralisation commerciale - qui elle est relativement irréversible - et, d’autre part, la libéralisation financière qui, elle, manifestement ouvre la porte à tous les excès, les monnaies étant jouées les unes contre les autres.

Pendant des années on a prôné la diminution du rôle et de l’intervention de l’Etat. Qu’en est-il aujourd’hui ?

L’Etat a un rôle absolument incompressible dans la garantie de l’égalité et de la fraternité, c’est-à-dire la solidarité. Dans les pays pauvres notamment, lorsqu’une grande partie de la population est extrêmement tributaire de la puissance publique, la réduction du rôle de l’Etat est particulièrement préjudiciable. Son rôle en tant que régulateur doit être accru pour contrecarrer l’inégalité flagrante de l’accès au marché - y compris dans les pays riches- et l’allocation d’argent public doit satisfaire prioritairement ceux qui en situation de précarité.

Pourquoi affirmez-vous qu’il ne peut y avoir de lutte durable contre la pauvreté sans intervention des gens eux-mêmes et que l’inégalité homme-femme est le moteur principal de la reproduction de la pauvreté ?

Les deux choses sont intimement liées. Nous affirmons que la lutte contre la pauvreté doit passer des processus de mobilisation sociale. Il faut donner un espace économique, comprendre quelles sont les priorités des pauvres telles qu’eux-mêmes les posent, et faire réagir l’ensemble du dispositif institutionnel et politique à ces exigences-là. Il faut avoir une démarche résolument volontariste. Du point de vue de l’expression politique, sociale, même au niveau le plus élémentaire, du ménage, la femme se trouve dans la position la plus difficile. Donc, ouvrir un espace, c’est d’abord vouloir l’ouvrir en direction de la femme. Partout où cet effort est accomplis, les femmes sont les premières à prendre des initiatives. La femme à un rôle de gestionnaire au sein du foyer qui devrait pouvoir s’exercer dans la collectivité dont elle fait partie. Un programme de lutte contre la pauvreté doit faire du rôle de la femme le moteur même des efforts qui sont entrepris. Pour nous il n’y a pas de compromis dans ce domaine. Il faut que le dialogue entre l’homme et la femme soit restauré dans son ampleur. Cette considération n’est pas annexe, elle doit être véritablement mise au cœur du dispositif. Si on fait l’impasse sur l’inégalité homme-femme, on sait qu’à terme on risque de reproduire la pauvreté.
Plus généralement, lutter contre la pauvreté c’est mettre en cause des dysfonctionnements structurels des sociétés. A partir du moment que l’on utilise ce prisme-là on peut interroger tout ce qui se passe dans un pays. Nous voulons faire sauter le tabou selon lequel les sociétés peuvent fonctionner avec un volant de pauvreté. On est en train de constater que cela ne fonctionne pas. Ce qui importe c’est qu’une partie de la société qui a été considérée jusqu’à récemment comme marginale et inintéressante, gérable par l’assistanat, retrouve ses capacités d’interpellation. C’est cette dynamique que nous souhaitons encourager.

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