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Les femmes et la paix à la veille de l’an 2000

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

Par Andrée Michel

L’an 2000 a été déclaré " Année Internationale de la Culture de la Paix par l’Onu. Traditionnellement actives dans ce domaine, les femmes n’ont pas attendu cette célébration pour multiplier les initiatives.

Après le lancement par l’UNESCO en 1987 d’un programme de mobilisation afin de remplacer la culture de guerre et de violence par une culture de paix, l’an 2.000 a été déclaré " Année Internationale de la Culture de Paix " par l’ONU.
Rappelons que, depuis 1975, les décennies consacrées aux femmes par l’ONU sont officiellement consacrées à la triade " Egalité, Développement et Paix " . Or si les conférences internationales organisées pour les femmes par les différentes agences de l’ONU ont proliféré depuis 20 ans sur les thèmes de l’égalité et du développement, en revanche les meetings sur le thème de la Paix ont été rarissimes. Et ceci n’a rien de surprenant puisque les Cinq Grands (Etats-Unis, Russie, France, Angleterre, Chine ) , dotés du droit de veto au Conseil de Sécurité de l’ONU, réalisent environ 85% de toutes les ventes d’armes de la planète. Il ne fallait donc pas tuer la poule aux oeufs d’or en mobilisant les femmes pour la paix. ; tout au plus consentait-on à parler de paix dans quelques réunions internationales en évitant pudiquement de faire allusion aux guerres en cours et aux productions et ventes d’armes comme s’il était possible de réaliser la première sans s’attaquer aux secondes. De même, l’ONU et ses agences mobilisent les femmes sur les problèmes du développement et de l’environnement sans qu’on y dénonce, si ce n’est de façon allusive, le processus de la militarisation qui est tout aussi incompatible avec l’avènement du premier qu’avec la protection du second.
Heureusement des femmes d’Europe, d’Amérique du Nord et du Japon ne l’entendirent pas de cette oreille et elles furent très nombreuses à se mobiliser dès le début des années 80 contre le projet des Etats-Unis, approuvé par la CE, d’implanter des missiles nucléaires en Europe. La résistance des Anglaises qui pendant plus de quatre ans subirent la faim, le froid, la boue, les injures sexistes, les procès, les emprisonnements et les amendes pour s’opposer aux missiles nucléaires de la base de Greenham Common restera exemplaire de cette période de luttes féminines et féministes contre la guerre.
Avec la fin de la guerre froide, de nouvelles formes de militarisation et de guerres ont vu le jour : les milices privées, les paramilitaires, les escadrons de la mort ont remplacé les armées gouvernementales dans leur oeuvre de mort et la conduite des guerres ; les guerres civiles ont succédé aux guerres internationales, devenues exceptionnelles : " cette recrudescence des opérations mercenaires va de pair avec une ’privatisation’ de la guerre qui arrange bien certains pays comme la France et les Etats-Unis : cela permet de réduire l’interventionnisme officiel pour le développer en sous-main. Ces pays peuvent ainsi s’absoudre des crimes de leurs sous-traitants et afficher leur haute moralité " (Billets d’Afrique, juillet 1998, n° 6). Ces guerres sont tout aussi meurtrières que les autres puisqu’entre 1945 et 1995, elles ont fait environ 25 millions de morts, dont 3 200 000 entre 1990 et 1995. Autre fait saillant : depuis 1945, la quasi-totalité des guerres se déroule dans le tiers-monde.
Depuis la chute de l’Empire soviétique, on a une impression de calme plat sur le front des luttes des femmes pour la paix. Pourtant il n’en est rien et ce n’est là qu’une illusion d’optique. La platitude s’observe surtout de la part des médias occidentaux qui subissent le contrôle de groupes puissants, désireux d’ occulter les informations sur ces luttes de crainte qu’elles ne gagnent des adeptes. Les dominants savent en effet mieux que quiconque qu’un fait réel qui n’est pas relayé par une représentation médiatique, en priorité télévisée, n’existe pas dans l’esprit du public tandis qu’un mensonge grossier, énoncé par un grand média, devient réalité. Il faut donc rendre invisibles les luttes des femmes. Faute d’un inventaire exhaustif , quelques exemples illustreront ici l’apport des femmes d’aujourd’hui tant sur le plan de la théorie que sur le plan des pratiques dans la résistance à la militarisation et à la guerre. Dans ces deux domaines, les femmes sont en pointe et devancent largement les hommes.

Un bond en avant dans la théorie féministe sur la violence militaire

Dans les pays ravagés par les guerres civiles ou inter-étatiques (Algérie, Irlande, pays de l’ex- Yougoslavie, Colombie, etc.), là où il existe un mouvement social féministe, on est frappé par la convergence des réflexion des féministes sur les causes de la violence.
Sans nier en rien les injustices qui provoquent les conflits et l’existence de complexes militaro-industriels au sein des Etats, les unes et les autres s’interrogent sur l’utilisation de la violence comme mode unique de résolution des conflits, qu’il s’agisse de conflits inter-familiaux ou de conflits civils ou inter-étatiques , alors que d’autres alternatives sont possibles. Elles attribuent cette option à la fausse conception que les hommes ont de leur " virilité ". Dans cette conception traditionellle, étayée tantôt par la religion, tantôt par une législation familiale moyenâgeuse, tantôt par des stratégies étatiques, tantôt par la combinaison de ces facteurs, l’homme " viril " s’identifie à la violence. Ainsi, dans la famille, le mari croit être " viril " quand il impose ses désirs à son épouse et la traite comme une domestique chargée de le servir ; si elle refuse, il utilise éventuellement la violence physique pour la soumettre. Dans la rue ou l’entreprise, il lui faut prouver " sa virilité " en harcelant sexuellement les femmes, en les violant ou en les humiliant. Enfin, il retrouve une identité " virile " quand il s’affuble d’un uniforme et brandit une kalnachikov, ce qui lui permet ainsi de terroriser, de violer ou encore de tuer. Les dominants utilisent cette image que l’homme a de lui-même dans un système patriarcal pour perpétuer le recours à la violence militaire pour trancher un conflit.
Cette analyse n’a rien de bien nouveau si ce n’est que les militantes de la paix ont très bien compris que violences privées et violences militaires procèdent toutes deux d’un même système patriarcal. Cette identité masculine, forgée par le système depuis des millénaires, pousse nécessairement les hommes, qu’ils soient chefs d’Etat ou de milices privée ou simples citoyens de base, à envisager la violence armée comme le seul moyen de régler un conflit.
Cette analyse est féconde dans la mesure où elle ne lie pas la violence des hommes à une soi -disant composante masculine génétique ou hormonale et où elle en fait la conséquence d’une construction patriarcale concernant l’identité masculine. Par conséquent, ce que les humains ont construit, ils/ elles peuvent aussi le déconstruire.
Les féministes colombiennes et mexicaines ont fait avancer de façon considérable cette théorie de la violence en la complétant. Nous avons déjà exposé cette théorie dans notre article publié par les Pénélopes sous le titre : " Les féministes colombiennes et la lutte contre la violence " mais il convient d’y revenir ici. Comme les autres féministes, elles refusent de séparer violences privées et violences militaires des hommes et les rattachent toutes au système patriarcal qui, en Amérique latine, s’exprime dans le machisme des hommes. Mais elles refusent pour autant d’amnistier les femmes de l’existence de ces pratiques car ce sont bien elles qui, au nom d’une conception de " la féminité ", symétrique de " la virilité ", acceptent en tant que mères de valoriser les garçons et de dévaloriser leurs petites filles ou lorsqu’elles sont filles, épouses ou soeurs, de devenir les servantes des pères, des maris ou des frères et de se soumettre éventuellement aux brutalités de ces derniers.. Par cette complicité avec les hommes dans la dynamique des violences familiales, elles confortent l’image de la virilité des mâles que ceux-ci vont reproduire dans les violences de la guerre. Cette dichotomie des identités de genre qui se perpétue à travers les générations est co-substantielle à la guerre.
Dans cet élargissement de la perspective féminine traditionnelle qui impute trop aisément aux hommes la responsabilité de la violence et de la guerre pour en amnistier les femmes, il y a un grand bond en avant dans la mesure où , sur le plan théorique, les femmes ne sont plus réduites au rôle de victimes d’un système patriarcal de la guerre mais sont ainsi érigées en actrices socio-politiques. Se soumettre aux violences des hommes dans la famille au nom d’une soi-disant conception de la " féminité " en fait des complices de ce système de guerre tandis que les refuser en fait au contraire des résistantes. La passivité et la soumission des femmes ne sont pas plus inscrites dans les gènes féminins que ne l’est la violence dans les gènes masculins. Dès lors, pour construire une société conviviale entre les genres comme entre les nations et les communautés humaines, les femmes doivent comprendre que la guerre ne sera éradiquée qu’avec le refus de leur soumission aux violences domestiques.

A la veille de l’an 2.000, une floraison d’initiatives féminines et féministes pour faire prendre conscience aux femmes de l’importance des enjeux liés à la militarisation.

Un rôle féminin traditionnel qui se perpétue.

De tous temps, les femmes ont précédé les hommes quand il s’agit de protester contre l’utilisation de la violence pour régler des conflits qui opposent des tribus, des clans, des Etats, des régions ou des communautés. Aujourd’hui encore, là où un conflit armé surgit, elles sont les premières à protester contre la guerre, à descendre dans la rue ou à organiser des groupes de femmes pour appeler ceux qui ont le pouvoir à remplacer la violence militaire par le dialogue et la négociation. Les exemples de ces actions des femmes sont innombrables bien que peu évoqués par les médias : en Russie, en Serbie, en Croatie, en Algérie, en Irlande, en Sicile, en Corse, en Colombie, au Mexique, en Israël, etc. Sont encore plus occultées les actions des femmes occidentales, en particulier celles des Françaises, menées avec continuité depuis 10 ans à la tête de réseaux ou d’associations (Citoyennes pour la paix, SOS-Sexisme, Etudiants contre l’embargo, etc.) contre une guerre sans nom déclarée à tout le peuple irakien par suite d’un blocus inhumain qui prive les habitant-e-s de ce pays des moyens les plus élémentaires de satisfaire leurs besoins fondamentaux
S’interposer comme médiatrices entre les belligérants est un rôle traditionnel que les femmes ont exercé un peu partout dans le monde et ceci depuis la plus haute antiquité. Sans diminuer en rien les mérites des femmes, ce rôle traditionnel n’a exercé aucune prévention des guerres ultérieures et ce fut jusqu’ici la grande faiblesse de la lutte des femmes pour la paix qu’elles compensent aujourd’hui par des nouvelles initiatives.

Des orientations nouvelles visant à la prévention des guerres.

En cette fin de siècle, les militantes pour la paix élargissent leurs actions en faveur de la paix en multipliant les actions préventives. Elles s’efforcent avant tout de développer chez les femmes la prise de conscience des dangers que la militarisation et la culture de l’impunité représentent non seulement pour leur propre bien- être mais aussi comme facteurs potentiels de guerres civiles ou inter-étatiques. Dans le Nord, elles ont plus de facilités que dans le Sud pour organiser des rencontres de femmes pour susciter cette prise de conscience mais c’est dans le Sud que celle-ci progresse le plus rapidement car les femmes du Sud, en particulier les Africaines, sont confrontées quotidiennement aux violences armées, qu’elles soient l’oeuvre de l’Etat ou de milices privées au service d’intérêts privés ou de multinationales.
Au Nord, aux partisans de la militarisation qui ont montré qu’un pays industriel fait monter son PNB (produit national brut) en produisant et en vendant des armes, les féministes ont opposé des recherches qui montrent que cette croissance se fait au dépens de l’emploi des femmes et des services de santé et d’éducation, dont les femmes ont plus besoin que les hommes et où elles trouvent un plus grand gisement d’emplois. Il leur faut convaincre aussi les femmes de la base, y compris celles qui travaillent dans ces secteurs, de ce lien négatif entre dépenses militaires et situation économique déplorable des femmes. Ce ne sont pas les 10% de femmes embauchées dans les armées occidentales qui représentent un obstacle à cette prise de conscience mais une mutilation de la conscience citoyenne, imposée par les dominants aux habitant-e-s du monde occidental. Il y a quelques années, le Parlement français vota une somme de plus de 200 milliards de francs pour la série complète de l’avion de combat le Rafale alors qu’auparavant il n’avait accordé qu’un milliard de francs d’augmentation aux 300.000 infirmières en grève depuis un mois. Une infirmière, à qui on demandait si elle acceptait cette distorsion, rétorqua " qu’il ne fallait pas mélanger tous les problèmes ". En résumé, à cette époque, cette infirmière et beaucoup parmi ses paires (munies de 5 années d’études après l’obtention du Bac !) ne percevaient pas qu’un même budget annuel alimentait les profits fabuleux des fabricants d’armes, grâce aux commandes de l’Etat, en même temps qu’il contribuait à leur propre paupérisation. Des interventions de féministes dans les réunions de femmes, dans les radios libres (seul média, avant Internet, ouvert à la contestation féministe antimilitariste), dans quelques bulletins alternatifs, ont sans doute fait progresser la prise de conscience des femmes des pays industriels.
En outre, au cours de l’année écoulée, des tables rondes ou des forums internationaux se sont multipliés à l’initiative de féministes appartenant aux agences les plus diverses. Ainsi, les 6 et 7 mars 1999, s’est tenu
au Mans un colloque sur " Paroles de Femmes pour la Paix ", organisé à l’initiative de la Mission départementale aux droits des femmes de la Sarthe. Le colloque, préfacé par un Préfet féministe, connut un grand succès auprès des centaines de participantes. Un peu plus tard, les 9 et 10 mai 1999, à Amsterdam, dans le cadre du programme " Construction de la Paix " de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, un séminaire sur "Women and Peace " a été organisé par les féministes de cette Fondation. Les expériences de militantes de la paix qui, dans leurs pays respectifs (Géorgie, Burundi, Azerbaïdjan, etc.), ont réussi à recréer le lien social entre communautés ethniques, dressées les unes contre les autres par la violence militaire, permirent de tirer des enseignements précieux pour la prévention des guerres. Enfin, les femmes furent parmi les participantes et les intervenantes les plus actives et les plus crédibles au cours de la " Conférence des Citoyens de la Paix " qui s’est déroulée à La Haye du 11 au 16 mai 1999. On continue à ignorer les femmes dans la langue française alors qu’il y a déjà 20 ans, l’ONU reconnaissait que 63% des activistes pour la paix étaient des femmes..
Dans les pays du Sud, il n’est pas besoin de démonstration sophistiquée pour convaincre les femmes que les achats d’armes et les dépenses militaires inconsidérées de leurs gouvernements, les trafics d’armes de tous calibres par les mafias, les milices privées ou les paramilitaires, et enfin les guerres qui s’en suivent, sont les plus grands obstacles à l’obtention par les femmes de leurs droits humains, dont les premiers sont le droit à la vie et à la dignité . Aussi n’est -il pas surprenant qu’une grande conférence internationale inter-africaine, tenue à Zanzibar (Tanzanie) du 17 au 20 mai 1999, soutenue par l’UNESCO et regroupant plus de 300 femmes africaines, ait abouti au lancement d’un " Mouvement panafricain de femmes pour la paix ".
Derrière toutes ces luttes féminines et féministes pour la paix qu’elles se situent au Nord comme au Sud se dessine une prise de conscience nouvelle des femmes de la planète qui est très clairement exprimée par les femmes africaines dans leur Déclaration de Zanzibar : la militarisation et le recours à la violence armée pour résoudre un conflit ne règlent rien, ils ne font qu’empirer le malheur et l’insécurité des femmes et des peuples ; au contraire, le bien-être, le développement et la sécurité des femmes sont liés à la résolution des conflits par la non-violence, à la paix fondée sur la justice, ce qui suppose une réorientation des ressources consacrées aux dépenses militaires vers la satisfaction des besoins fondamentaux des populations.
Ainsi les femmes d’un continent ravagé par la guerre et dont bien peu ont le Bac+ 5 montrent la voie aux femmes des autres continents en démystifiant la légende savamment entretenue par le système patriarcal selon laquelle " si tu veux la paix prépare la guerre " ( " si vis pacem para bellum ") et en se révélant des citoyennes majeures qui refusent la censure et l’autocensure. Elles projettent d’interpeller leurs gouvernements sur les dépenses militaires et de pénétrer les structures de pouvoir afin d’imposer une conception nouvelle de la paix qui représente une rupture totale avec le passé.

En résumé, grâce à la réflexion féministe qui a pénétré les mouvements pour la paix , à la veille de l’an 2000, les femmes antimilitaristes sont beaucoup mieux équipées que celles des générations précédentes pour aborder la lutte pour la paix...

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