Accueil du site > Ressources > L’organisation des femmes du secteur informel indien : SEWA et Ela Bhatt, sa (...)

L’organisation des femmes du secteur informel indien : SEWA et Ela Bhatt, sa fondatrice

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

par Josiane Racine

A l’heure de la globalisation, des femmes indiennes s’organisent. Fondatrices de SEWA, des femmes organisent leur travail, le capitalisent... tout en restant dans le secteur informel. Mais cette organisation féministe indienne a aussi pour objet de donner des moyens aux femmes pour s’organiser dans l’action syndicale et politique. Héritières de la pensée gandhienne, cette action s’inscrit concrètement dans la lutte contre la pauvreté et pour un féminisme constructif.

Les images traditionnellement offertes des femmes de l’Asie du Sud sont le plus souvent celles de femmes victimes : du souvenir de la sati s’immolant sur le bûcher de son mari à l’enfermement plus contemporain sous la purdah, on a beaucoup parlé, fût-ce sur le mode commun de la vie domestique, de l’emprise des valeurs de la soumission. Mais les femmes sont aussi victimes, et davantage que les hommes, du sous-développement et de la pauvreté, de l’illettrisme et de la malnutrition, de discrimination sur les emplois et les salaires, ou de violence familiale. Il est pourtant bien d’autres images de la femme indienne, mettant en avant sa force, sa volonté, sa puissance.
Entre pauvreté et action, il est, moins connues mais pourtant innombrables, des femmes travailleuses, productrices, entreprenantes, qui contribuent à l’économie familiale et à celle du pays. Elles travaillent dans les exploitations familiales ou comme ouvrières agricoles, font la collecte de produits divers dans la forêt, fournissent la main-d’oeuvre la moins qualifiée des chantiers de construction, sont vendeuses ou marchandes ambulantes, artisanes, ouvrières dans les usines : la liste est infinie. En Inde on estime que 52 % des travailleurs relèvent du secteur informel, celui où n’existe ni protection sociale, ni règle officielle quant aux procédures d’embauche et à la durée du travail. Ce secteur fluctuant et apparemment fragile contribue pourtant à une large part des emplois, et à une part considérable de la production et des services (70 % de l’économie du pays).
C’est dans ce double domaine, celui des femmes, celui du secteur informel, qu’agit SEWA la Self-Employed Women’s Association, "Association des femmes travailleuses indépendantes".

Qu’est-ce que SEWA ?

SEWA est un syndicat de femmes travailleuses fondé par Ela Bhatt à Ahmedabad, dans l’Etat indien du Gujarat, en 1972, au terme de la loi de 1926 régissant les syndicats. Au départ une excroissance du Textile Labour Union, l’un des plus grands et plus vieux syndicats des travailleurs du textile fondé en 1920 par le Mahatma Gandhi. Sewa est un sangam, une "confluence" regroupant en son sein trois lignes d’action, trois mouvements : le syndicalisme, le mouvement coopératif, et le mouvement des femmes. SEWA est ainsi l’une des organisations ayant le plus contribué, au sein du mouvement féministe indien, à aider les femmes à s’organiser dans le champ de l’action syndicale et de la prise de décision politique.
Héritier de la pensée gandhienne, SEWA a pour principes ceux du Mahatma : la satya (la vérité), l’ahimsa (la non violence), le sarvadharma (l’intégration de toutes les croyances et de toutes les communautés), et le khadi (le développement des industries artisanales). C’est un mouvement basé sur l’adhésion de ses cotisantes, imprégné de la culture et l’identité des masses féminines indiennes des milieux pauvres et illettrés, en prise directe sur la vie économique. L’organisation compte aujourd’hui 53.000 adhérentes, femmes travailleuses indépendantes du secteur informel du Gujerat. Il existe une dizaine d’associations de même type dans le nord de l’Inde : elles sont autonomes mais travaillent en coordination entre elles et avec la SEWA.
SEWA a pour double objectif de fournir aux femmes le plein emploi et l’indépendance. Le plein emploi implique que les travailleuses soient assurées de la permanence de leur activité, d’un revenu régulier, de la sécurité alimentaire, et d’une protection sociale (soins, aide familiale, aide au logement, etc..). Par l’indépendance, SEWA veut faire en sorte que chaque femme soit en mesure, tant individuellement et que collectivement, d’assumer son autonomie sur le plan économique et en matière de décision. Pour atteindre ces objectifs, SEWA a élaboré deux stratégies : la lutte contre toutes sortes de contraintes et d’inégalités imposées aux femmes par le système économique et social dominant d’une part, et d’autre part, les activités de développement qui renforcent le pouvoir des travailleuses au sein de la société, et qui leur offrent de nouvelles alternatives. Ces stratégies sont conduites par les voies conjointes du syndicalisme et du mouvement coopératif.
Une enquête menée par SEWA a révélé que deux facteurs maintenaient les femmes, et les travailleurs indépendants en général, en situation d’exploitation : la non-possession de leur outil de travail, et l’absence du capital nécessaire à l’achat des matières premières, car les taux d’intérêt demandés par les prêteurs sont prohibitifs. Malgré l’intervention de SEWA auprès des banques que l’Etat venait de nationaliser, trop peu d’adhérents bénéficiaient des prêts accordés aux petits emprunteurs. Les démarches administratives très lourdes et des relations conflictuelles avec les banques ont poussé les adhérentes de SEWA à créer leur propre banque en 1974. En 1997, la banque coopérative SEWA gérait plus de 70.000 comptes-épargne avec un capital de 167 millions de roupies, et dégageait un profit de 1,7 million de roupies. Par expérience, la banque SEWA a compris que des prêts offerts aux pauvres ne peuvent seuls suffire à leur développement. Elle a donc accompagné son action financière d’un large éventail de services intégrés : protection sociale, assurances, démarches administratives, conseils pour les achats d’équipements, etc... Pour atteindre ses objectifs SEWA lance des campagnes de mobilisation sur des sujets ciblés, en dénonçant des situations jugées injustes ou intolérables, et qui affectent un grand nombre de personnes. Ces actions sont menées de la façon la plus large et la plus démocratique possible, en consultation avec les assemblées de femmes réunies à divers niveaux, village, district, fédérations....
Plusieurs campagnes ont ainsi poussé SEWA sur le devant de la scène. Pour n’en citer que quelques-unes menées en 1997 :

La campagne pour l’eau au Gujarat

dans les zones arides ou semi-arides a mobilisé beaucoup d’adhérents de SEWA pour mettre en chantier des châteaux d’eau, exploiter diverses sources, conduire les indispensables travaux d’entretien.

La campagne pour les produits alimentaires de base :

les femmes ont fait pression sur différentes administrations pour que les boutiques du système de distribution de produits de première nécessité, à prix subventionnés (les ’’fair price shops’’), soient approvisionnés à temps et disposent de toute la gamme des produits qu’elles sont supposées vendre.

La campagne de propreté à Ahmedabad

a engagé ses membres chiffonnières et ramasseuses d’ordure dans une campagne en faveur de la propreté et de l’hygiène urbain. SEWA a remporté pour cette campagne le grand prix de FICCI, prix national décerné par la Fédération des Chambres de Commerce et d’Industrie.
Plus remarquable encore, l’action conduite par SEWA a débouché sur des résultats à l’échelle de la planète, en faisant reconnaître les droits des travailleurs défavorisés du secteur informel :

La campagne des travailleurs à domicile

s’est achevée par une victoire historique lorsque le Bureau International du Travail a voté la convention leur accordant le plein statut de travailleur partout dans le monde.

La campagne pour les vendeurs ambulants

a porté l’affaire sur la scène internationale à Bellagio, où une motion a été déposée, conjointement avec des représentants de 11 mégapoles, en faveur du droit à l’espace et d’une législation adéquate protégeant ces travailleurs.
A l’heure de la globalisation, SEWA est donc présente sur la scène internationale : elle est partenaire de la WIEGO (Women in Informal Employment : Globalizing & Organizing), une coalition mondiale d’institutions et d’individus qui soutiennent par des programmes de recherche, des forums et des mesures diverses les femmes du secteur économique informel. La présidente du Comité d’évaluation de la WIEGO n’est autre qu’Ela Bhatt, la fondatrice de SEWA.

Figure d’une militante Gandhienne : Ela Bhatt

Ela R. Bhatt est la fondatrice de SEWA. Elle vient d’une famille brahmane orthodoxe d’Ahmedabad ayant participé à la lutte pour l’Indépendance. Influencée par les idées de Gandhi, Ela Bhatt fait des études de droit. En 1955, elle est responsable des femmes du syndicat ouvrier du textile (Textile Labour Union), et lutte plusieurs années au sein de ce syndicat pour préserver les emplois des femmes après la modernisation des industries textiles. Puis elle est nommée responsable de la section féminine de l’Indian National Trade Union Congress. Elle effectue à ce titre un bref séjour à l’Institut International de Développement en Israël, qui sera décisif : à son retour, elle crée la SEWA en 1972. Depuis Ela Bhatt a occupé des postes prestigieux et importants. Elle a notamment été membre nommée de la Rajya Sabha (la Chambre Haute : le Sénat indien), présidente de la Commission nationale sur les femmes travaillant dans les secteurs indépendants et informels, membre de la Commission du Plan. Elle est aujourd’hui en Inde, comme à l’étranger, l’une des figures de proue pour l’émancipation des femmes dans le cadre d’actions pensées et organisées à la base : théoricienne et patricienne d’authentiques politiques de développement fondées sur la participation active des plus défavorisées.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0