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OGM : une femme sur la sellette

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Par Joelle Palmieri

L’affaire des tests ADN sur des femmes dans le cadre du saccage de la parcelle de Longué dans le Maine-et-Loire, le 9 septembre 2000, suit son cours. L’enquête judiciaire n’aboutit pas et les organisations syndicales de paysans s’épuisent en ripostes. Mais pourquoi chercher une femme ?


Le 9 septembre 2000, entre 5h et 10h du matin, à Longué dans le Maine-et-Loire (49), une parcelle expérimentale de maïs transgénique, gérée par la société Biogemma, est retrouvée saccagée. La Biogemma porte plainte. Le procureur de la République de Saumur, M. Jean-Frédéric Lamouroux, ordonne une enquête. D’après le magistrat, la destruction se caractérise par l’arrachage et le piétinement de l’ensemble du champ, estimée selon lui à 4 hectares. Selon les informations fournies par les journalistes, les épis étaient encore présents et les cannes de maïs couchées, ce qui n’empêche pas leur venue à maturité et leur récolte ultérieure. Selon le représentant de la Justice, le seul témoin visuel s’était absenté au moment des faits : un employé de la Biogemma. Néanmoins, il a pu voir un commando s’enfuir de dos...
Le 16 septembre, le GabbAnjou, la Confédération paysanne 49 et ATTAC 49 maintiennent le pique-nique citoyen prévu en bordure du champ. Les participants découvrent alors que le champ a été broyé au moyen d’une ensileuse. Sur les seules tiges de maïs restantes et couchées au sol, les épis ont été coupés de façon nette, peut-être récoltés (la saison le permet). Le sol a été par ailleurs aspergé de lisier de canard. Une sorte de jus verdâtre parsème le terrain, résultat du travail de broyage de la machine. Ce jus s’est ainsi dispersé alentour et peut-être sur d’autres champs puisque cette ensileuse est utilisée par les paysans locaux. Ceci peut avoir des conséquences graves pour l’environnement puisque que le gène stérile mâle a ainsi pu être disséminé. Le Directeur Départemental d’Agriculture (DDA), M. Biannic, n’est pas informé de cette opération commanditée par Biogemma. Par contre, le Service Régional de la Protection des Végétaux (SRPV), sous l’égide de la préfecture, était présent pour " constater l’arrêt de l’expérimentation ".

Une enquête tirée par les cheveux

Début octobre, le procureur procède via la gendarmerie de Saumur à des auditions. Il concentre tous ces efforts sur les militants anti-OGM qu’il désigne : le Groupement des Agro-Biologistes et Biodynamistes (Gabb), la Confédération Paysanne, Attac et Stop-OGM Sarthe (72). Selon M. Lamouroux, toutes les personnes entendues, sans exception, participaient à la réunion d’information organisée en mairie de Longué par Biogemma le 26 août précédent. La présidente du GabbAnjou, Claire Billaux, est entendue le 3 octobre. L’interrogatoire dure deux heures. On ne lui demande pas ce qu’elle faisait le 9 septembre entre 5h et 10h. Le même jour, le porte-parole de la Confédération paysanne, André Roulleau, est également interrogé. A tous deux, les gendarmes montrent des photos prises le 26 août pour identification. A partir de mi-octobre, les agriculteurs interpellés, des hommes, sont convoqués par téléphone par la gendarmerie qui leur demande de se rendre au poste accompagné de leurs épouses. Les conjoints sont entendus séparément. Même procédure : les gendarmes montrent des photos et demandent aux personnes interrogées d’identifier des individu-es. Les gendarmes déclarent chercher des indices. En fin d’interrogatoire, les gendarmes demandent aux femmes de déposer de la salive sur un buvard pour test ADN. Ils leur font signer leur accord préalable, mesure légale. Elles restent néanmoins non informées de l’objet de ces tests. Ainsi, trois femmes ont craché - quatre selon M. Lamouroux - deux ont refusé. En fait, elles ne se sont pas rendues à la gendarmerie car leurs maris ont déclaré n’avoir besoin de personne pour leur tenir la main. De plus, elles étaient sur le leur lieu de travail au moment de la destruction. Ce que les femmes ne savent pas au moment de leur audition, c’est que la gendarmerie dit avoir trouvé, sur les lieux du " crime ", une feuille de maïs, seul indice retenu par M. Lamouroux, sur lequel du sang frais était déposé. Ce sang a été analysé comme provenant d’une femme. Ce sang pourrait provenir d’une personne travaillant sur la parcelle. Cette hypothèse est totalement écartée par le procureur qui affirme que ce sang était frais et avait donc pu être laissé par une des auteures du saccage. Dans ce cas, il est sûrement en mesure de donner l’heure exacte du délit, ce qui éviterait tout flottement sur la question. Par ailleurs, si on s’en tient aux informations communiquées par le magistrat, sur 4 hectares, on peut planter environ 320 000 pieds de maïs. Sur chaque pied, on peut compter environ dix feuilles. Ce qui amène à 3,2 millions de feuilles le champ d’investigation des enquêteurs. A croire, que les techniques d’enquête sont maintenant très sophistiquées. En fait, cette feuille à la goutte de sang n’a peut-être jamais existé. Il est également important de souligner que chaque test ADN coûte entre 5000F et 10000F (sources ministère de l’Intérieur).

Des méthodes contestées

Aujourd’hui, l’enquête est toujours en phase préliminaire. Aucun juge d’instruction n’a été nommé ce qui empêche tout accès au dossier et la possibilité pour les syndicats de se porter partie civile. Selon M. Lamouroux, 15 à 20 personnes ont été entendues. 26, dont quinze femmes, d’après Claire Billaux. Par ailleurs, le représentant de la Justice a étendu depuis début novembre son champ d’enquête, comme la loi le lui permet, à la Sarthe pour pouvoir poursuivre les membres de Stop-OGM. Selon le Gabb et la CP, il cherche également en Mayenne. Les tests ADN sont en cours d’analyse. Il estime que l’enquête sera close d’ici fin décembre.
La méthode d’investigation utilisée par le procureur est vivement critiquée. Même si le procureur récuse toute accusation de tentative de fichage, si les tests sont analysés, ils seront versés au dossier. Non seulement l’utilisation des tests ADN est disproportionnée par rapport au délit, mais les femmes qui l’ont fait n’ont pas été informées de ce à quoi cela allait servir. Deux d’entre elles n’étaient ni présentes à la réunion du 26 août, ni au pique-nique du 16 septembre. La troisième a participé aux deux rencontres, en tant que citoyenne qui désire être informée - elle n’est, en effet, ni agricultrice, ni épouse d’agriculteur, ni militante d’aucune organisation. Quant au 9 septembre, date du saccage, les deux premières ont des alibis en béton et la troisième était chez elle avec ses enfants, après avoir fait son marché à Beaugé comme tous les samedis matins. Toutes en ont fait part aux gendarmes qui ont quand-même procédé au prélèvement de salive.
Ces femmes - une seule est agricultrice, une autre est épouse d’agriculteur - ont été surprises voire choquées de la procédure. L’agricultrice a trouvé cela quasi burlesque et en tout cas disproportionné par rapport aux faits, les deux autres ont eu le sentiment de se faire avoir, d’être avalées par la machine judiciaire qui les amène à " disculper " leur mari - c’est en fait, ce qu’on leur demandait - alors qu’ils ne sont pas impliqués dans le saccage.
Depuis, toutes les femmes entendues ont refusé le test ADN. Claire Billaux a de nouveau été convoquée le 30 octobre pour cracher, ce qu’elle a refusé en demandant préalablement de voir le typage ADN du sang prélevé sur la feuille. Ce qu’elle n’a pour l’instant pas obtenu.

Qui est le véritable criminel ?

Le lundi 16 octobre au soir, le GabbAnjou et la Confédération paysanne 49 rencontrent le Préfet pour leur faire part de leur étonnement face aux méthodes utilisées : photos, tests ADN, et aujourd’hui, écoutes téléphoniques... (de source sûre). M. Bérard, se sentant accusé, contre-attaque en se disant " outré que, dans notre démocratie, ait pu avoir lieu la destruction sauvage de la parcelle de maïs OGM de Longué. " Dans un communiqué du 20 octobre 2000, le GabbAnjou, la Confédération paysanne 49 et Attac 49 déclarent qu’ils ne sont pour rien dans la destruction de la parcelle de maïs OGM de Longué. Malgré ces affirmations relayées par la presse, le procureur reste déterminé. Il cherche un criminel pour dédommager la " victime ", mot qu’il utilise systématiquement pour qualifier Biogemma.
Plusieurs hypothèses se confrontent. Au moment où Biogemma et la préfecture allaient changer les termes du protocole d’expérimentation (voir rappel des faits < 11-jp-mondiali-parcelle>), la parcelle a été détruite d’où criminalisation d’emblée des opposants. A toutes fins utiles, signalons, par ailleurs, que la parcelle en question n’appartient pas à la Biogemma, quoiqu’en dise le procureur, mais à un conseiller municipal, proche du maire UDF de Longué, M. Alfandéry, ancien ministre des Finances. Si le semencier est impliqué dans ce saccage, il fait d’une pierre trois coups : il récupère les épis transgéniques, devient la victime, et fait des opposants, les criminels, piste non poursuivie par les gendarmes chargés de l’enquête.
Concernant, le fait que la justice cherche une femme, il peut s’agir d’une entreprise d’intimidation assez classique qui consiste à toucher les femmes, et pourquoi pas les enfants, pour atteindre les hommes. C’est cette hypothèse que retient la Confédération paysanne, par la voix de son porte-parole André Roulleau dont la femme a été victime des tests ADN. Il pense, par ailleurs comme Claire Billaux, que c’est un moyen de focaliser les médias et leur propre organisation sur ce lieu, pour ne pas révéler d’autres essais occultes. A ce sujet, un gendarme de Beaufort a reçu un blâme pour avoir signalé la présence d’une parcelle d’OGM à St-Mathurin (source : Les Verts locaux). Mais pourquoi écarter l’hypothèse que l’on cherche à faire payer une militante ?

Quelles solidarités ?

Les actions de solidarité se multiplient. On l’a vu à St-Brieuc, à l’issue de l’AG d’Attac, où un groupe de militant-es s’est rendu à la gendarmerie demandant à cracher. Les Verts locaux et la Ligue des droits de l’homme ont exprimé leur soutien au Gabb et à la CP. Le 22 novembre, Attac49 appellait les citoyens à aller cracher à la gendarmerie d’Angers, une opération appelée " crachats solidaires contre les OGM ". Le 13 décembre, le Gabb, la CP et Attac organisent une soirée-débat à Angers sur les " OGM et la criminalisation du débat citoyen ". Notons qu’à la même période, se déroulera la Conférence européenne sur les OGM à Montpellier. Signalons également que cette affaire intervient au moment du débat national sur les OGM organisé et initié par le ministère de la Consommation, dont Marylise Lebranchu avait précédemment la charge.
Alors, même si tous les militants anti-libéraux savent aujourd’hui qu’une énorme opération de criminalisation internationale du débat citoyen est en cours, il reste qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi et surtout ne pas sous-estimer toutes les stratégies machiavéliques dont il est capable.

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