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La mondialisation vue par les philosophes

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

par Florence Louis

Maison de la culture de Douta Seck, au bord de l’avenue Blaise Diagne, artère chaotique et marchande de Dakar. Nous sommes en Afrique : la conférence prévue à 15 heures débute doucement plus d’une heure plus tard ; ici ce sont les rires qui ponctuent les constats accablants... Unique représentante des décolorés, je suis enthousiasmée par la richesse de la réflexion d’Abdoulaye Elimane Kane, ministre de la culture du Sénégal, et de Mamoussé Diagne, normalien, philosophe, professeur à l’université de Dakar. Les nombreuses interventions du public, l’absence peu remarquée d’un des participants, l’invitation de sa propre initiative d’un original se révélant être un artiste sénégalais réputé, sont autant d’illustrations d’un mode de vie africain, n’excluant pas l’existence d’une pensée cohérente, féconde et originale qui ne peut qu’éclairer le débat généralisé sur la mondialisation. Compte-rendu.

Emportés dans la nébuleuse de la mondialisation, en quoi la philosophie peut-elle nous aider à comprendre ce phénomène conceptualisé pour la première fois il y a seulement dix ans ? L’histoire des idées doit nous permettre d’élucider cette question qui multiplie les débats et les interrogations. Si le concept est nouveau, le phénomène ne date pas d’aujourd’hui car l’humanité est entrée dans cette dynamique suivant plusieurs étapes. Il faut cependant souligner que le monde a toujours été un objet de pensée, et l’on peut dégager deux attitudes dans l’appréhension du cosmos : d’une part, l’idée d’une harmonie définie par un être supérieur, d’autre part le monde considéré sous l’angle de ses contradictions, ensemble d’entités qui coexistent tout en étant incompatibles. L’intuition au début du siècle de Paul Valéry selon laquelle le monde serait bientôt fini s’est révélée exacte : les nouvelles technologies nous permettent de vivre « le village planétaire » car les distances sont désormais abolies.
Quelle représentation de notre monde domine la mondialisation ? Abdoulaye Kane avance une position qu’il veut délibérément provocatrice : et si la mondialisation n’était que la perpétuation d’une logique née chez les Grecs, logique qui divise le monde entre grecs, seuls capables de raison, et barbares, c’est-à-dire tous les non-grecs ? Ne serait-elle pas l’expression plus accomplie d’une logique de développement se perpétuant par la domination du monde occidental, héritier du monde grec ? Peut-on envisager un partage s’il ne s’agit que de domination ? Le débat existait déjà chez les Grecs et Hérodote comme Aristote affirmait que science, philosophie et histoire étaient les fruits du seul monde européen, dénigrant ainsi notamment l’Egypte dont la culture était reléguée au rang de simple copie.
En quoi la place de cette représentation du monde a-t-elle à voir avec la philosophie qui est elle-même prise de position sur des objets perçus ou non par le monde ? Considérant la notion développée par Hegel de « ruse de la Raison », on peut justifier cette logique de progression du monde du moins rationnel (ou moins développé) au plus rationnel (ou plus développé) et penser la mondialisation comme accomplissement de l’homme suivant un plan naturel. Cependant, il n’est pas absurde de penser qu’il y ait un plan qui ne serait pas du fait de la Nature ou de la Raison, mais du fait de l’économie ou de la finance, sorte de main invisible. Les fils qui sous-tendent l’économie globalisée se rapprochent en effet de l’idée qu’un gouvernement occulte franchit les frontières et dépasse les états, et relègue le politique au second plan, derrière l’économique. Nous prenons simplement conscience de la concrétisation des désirs d’expansion inhérents à l’économie. Il s’agit d’affronter un changement d’échelle tel que l’humanité en a déjà connu : ainsi la fièvre de l’économie et du monde portée par Alexandre le Grand aux dimensions du monde connu.
La question est de savoir comment nous nous approprions ce changement d’échelle. Joie ou peur ? Abdoulaye Kane propose l’exemple de deux grandes figures comme modèles d’attitude : en premier lieu, Aristote, professeur d’Alexandre, qui se réfugie dans la polis pour réévaluer le nouveau monde et exercer son rôle de philosophe. En second lieu, Diogène le Cynique, le « Socrate en délires » qui portait une lanterne en plein jour pour chercher l’Homme, qui exprime par son refus des conventions le souci de nous inviter à nous connaître vraiment, à savoir ce que signifie notre identité.
Les deux grands dangers qui se révèlent à nous dans cette époque de planétisation sont celui du repli identitaire, l’ethnocentrisme comme piège de l’identité, et celui d’une uniformisation des cultures qui briserait le mélange et la pluralité qui font la richesse du monde. L’Etat seul, conclut Abdoulaye Kane, peut rétablir les équilibres et prévenir la barbarie.
Pour Mamoussé Diagne, la référence à l’économie permet de rassurer car étant palpable, elle fascine et nous empêche de voir ce qu’il y a au-delà, elle est l’ensemble des phénomènes qui cache l’aventure dans laquelle nous nous engageons. Il faut réactiver la question fondamentale du sens. L’idée de l’unité du monde est ancienne, a été rêvée et chantée, et renvoyait à l’idée du cercle, seule figure parfaite selon Aristote. Mais un rond peut être parcouru dans les deux sens... Seul l’optimisme rationaliste permet de considérer la mondialisation comme fait empirique originel, et si l’Histoire a un sens, alors « la nuit elle-même est lumière » (Louis Althusser). Mais sans repères, pas de direction. Pour tracer une ligne, il faut deux points : or on ne peut plus revendiquer de foyer de sens ou de décision. Les hommes se contentent de vivre la mondialisation comme une aspiration, un trou d’air, un tourbillon dont la vitesse aplatit toutes les questions pour n’en laisser qu’une : comment faire pour vivre cela ? La mondialisation peut être ressenti comme l’équivalent du Destin antique.
Le monde est d’autre part représenté comme une idée : dans un conte de Borges, un roi réunit ses meilleurs géographes pour réaliser la carte la plus précise de son royaume. Tellement exacte qu’elle recouvre le territoire en entier... et qu’elle pourrit à mesure de la décadence du pays. Aujourd’hui aussi c’est la carte qui précède le territoire : ce que nous avons à vivre est déjà dans les ordinateurs, l’action ne fait plus que suivre le simulacre car ce que nous enseigne le virtuel c’est que le monde n’est plus qu’un simulacre.
Cette idée de carte remplaçant le territoire met de plus à jour l’accélération qu’a connu le phénomène depuis quatre siècles, car c’est par Gutenberg qu’on commence à tenir le monde sous la forme d’un papier, le monde comme équivalent du livre, la pensée comme équivalent au monde, le réel équivalent au rationnel... Cette séquence de quatre siècles est celle qui a permis à l’homme de se définir. L’enjeu de la mondialisation est la redéfinition de l’homme au risque de sa perte.
La philosophie doit s’éloigner des visions optimistes comme des tendances nihilistes et des replis identitaires qui font des cartes les motifs des guerres actuelles... Mamoussé Diagne propose les attitudes intempestives au sens nietzschéen du terme, pour repenser l’alternative à laquelle Rosa Luxemburg croyait l’avenir du monde suspendu : « civilisation ou barbarie ? ». Le monde infini recèle une infinité d’interprétations, et la mondialisation peut être une grande chance comme « court-circuit de l’Histoire » , comme révélateur que le progrès ne détient pas son propre concept, que le sens est la signification de toute technique.

Penser la mondialisation sous la loi de l’ambivalence, car elle est telle la lance d’Achille qui guérit les blessures qu’elle fait. Nous n’avons pas le choix, mais la possibilité de se choisir dans la mondialisation, pour évincer l’ensemble de choix dans lequel on veut nous inscrire. Il s’agit d’être des architectes, ceux qui savent ce qui sera lorsque cela sera. L’alternative est simple : nous construisons notre paradigme ou nous acceptons de vivre dans celui des autres...

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